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ANNE DE GRAVILLE
SA FAMILLE. SA VIE. SON ŒUVRE. SA POSTÉRITÉ
DU MÊME AUTEUR :
La Société française contemporaine. — Clergé. — Noblesse. —
Bourgeoisie. — Peuple (Perrin, 1899). Ouvrage couronné
par V Académie française.
Hélio.D.A.Lonquet
MAXIME DE MONTMORAND
UNE FEMME POÈTE DU XVI» SIÈCLE
ANNE DE GRAVILLE
SA FAMILLE
SA VIE. SON ŒUVRE. SA POSTÉRITÉ
L'Amiral de Gravillb et ses filles. — Les Balsac
o'Entragues. — Rauffet et Robert de Balsac. —
Le roman d'amour d'Anne de Gra ville. — Ses
RONDEAUX. — PALAMON ET ArCITA. — JEANNE DE
Balsac. — Les d'Urfé. — Casanova et la marquise
d'Urfè. — François de Balsac et Marie Touchet. —
Entraguetet les mignons. — Le duel de 1578. — Le
DRAME DE BlOIS. — CATHERINE-HENRIETTE DE BAL-
SAC, MARQUISE DE VeRNEUIL ET MaRIE-ChARLOTTE
de Balsac. — La duchesse d'Épernon, carmélite.
fâfâ
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"(S
PARIS
AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR
1917
fa.
1976
On voit au château de Paulhac, près de Brioude, un
curieux écusson. Cet écusson, que soutient une femme,
porte, sculptées dans la pierre, les armes des Balsac et
celles des Malet K Les lettres P. A., dont il est flanqué,
désignent Pierre de Balsac d'Entragues, qui fut seigneur
de Paulhac de 1504 aux environs de 1530, et sa femme
Anne de Graville2, fille de Louis Malet de Graville, ami-
ral de France.
1. Voici comment se lit cet écusson, ci-dessus représenté : Part
de Balsac, qui est d'azur à trois sautoirs (ou flanchis) d'argent, au
chef d'or, chargé de trois sautoirs d'azur; et de Malet, qui est de
gueules à trois fermaux d'or.
2. La femme qui soutient l'écusson est, sans nul doute, Anne de
Graville. — Comparer à cette effigie le portrait reproduit en tête
du présent volume.
Sur ce portrait (dont je dois l'obligeante communication à
M. T. Fitz Roy Fenwick, le propriétaire actuel de la collection
Phillipps), on trouvera, p. 54, note 6, et pp. 65-69, des renseigne-
ments circonstanciés.
VI
C'est la pierre sculptée de Paulhac qui m'a suggéré
l'idée du présent travail. Je fis, rayant déchiffrée,
quelques recherches sur les Balsac et les Malet, et la
figure d'Anne de Gr avilie retint bientôt toute mon
attention.
Contemporaine de Louis XII et de François Ier, élevée
à la cour ou dans le voisinage de la cour, dame de
Claude de France, amie de la reine de Navarre, Anne
est, en effet, un personnage « représentatif ». Ses
goûts artistiques et littéraires, son indépendance et sa
curiosité d'esprit, les circonstances mêmes de sa vie en
font un type caractéristique de femme de la Renais-
sance.
Elle fut célèbre jadis, et les lettrés gardent encore
le souvenir de son nom. Dans sa Vie d'Anne de Bre-
tagne, Le Roux de Lincy lui a consacré, ainsi qu'à
ses sœurs, tout un chapitre [qui contient, à vrai
dire, à peu près autant d'erreurs que de mots). V.-A.
Malte-Brun, qui lui souhaite de trouver « un histo-
rien et un commentateur digne d'elle », donne, dans
son Histoire de Marcoussis, un aperçu de sa vie et de
ses ouvrages. M. de Maulde La Clavière, dans son
livre sur Louise de Savoie et François Ier et dans ses
Femmes de la Renaissance, lui attribue un rôle mon-
dain et littéraire important. Enfin — et pour en venir
tout de suite à l'érudit qui l'a le plus spécialement étu-
diée — M. Cari Wahlund, le savant romaniste sué-
dois, en son vivant professeur à V Université d' Upsal,
a écrit sur elle, en 1895, une notice fort compte, mais
d'une précision et d'une richesse d'information remar-
quables, et, en 1891 , fait imprimer ses rondeaux. Cinq
VII
ans auparavant, M. Algernon de Bôrtzell, un com-
patriote de M. Wahlund [car, par une fortune
assez singulière, c'est sur des Suédois que s est particu-
lièrement exercée, de nos jours, sa puissance de séduc-
tion), avait publié, d'après un manuscrit ayant appar-
tenu à la bibliothèque de Stockholm, le « rommant »
de Palamon et Arcita1.
Je ne peux me flatter, après cela, d'avoir découvert
Anne de Gr avilie. Mais on est loin d avoir tout dit sur
elle. Ce que Von n'a pas dit, j'ai tâché de le dire. De
plus, et sans parler de nombreuses erreurs, commises à
son sujet, que j'ai rectifiées au passage, je l'ai située, ce
que Von avait omis de faire jusqu'ici, dans son époque
et dans son milieu, entre ses ancêtres et ses descendants.
J'espère avoir déterminé par là même la place exacte
qu'il convient de lui attribuer, à la fois comme femme et
comme auteur, dans les tableaux de la société et de la
poésie française au XVIe siècle.
Je raconte, dans la première partie de cet ouvrage,
sa famille et sa vie.
Son père, l'amiral de Graville, était déjà connu par la
savante notice de M. Perret. Quant aux Balsac d'En-
tragues, auxquels elle se rattache à la fois par sa mère
et par son mari, les historiens ne commencent d'ordi-
1. M. Hogberg, attaché à la bibliothèque de V Université d'Upsal,
préparerait en ce moment, me dit-on, une nouvelle édition du
« rommant ».
vm
naire à les mentionner qu'à partir du règne de Henri III .
J'ai remonté à leurs origines, et me suis attardé à rap-
peler les aventures de ce curieux Robert de Balsac, Vun
des principaux fondateurs de la dynastie.
Sur la vie d'Anne de Graville, Von n'a que des rensei-
gnements sommaires; mais, de ce que Von en sait, sa
physionomie se dégage, nettement accusée. L'histoire de
son enlèvement et de ses démêlés avec son père est un
chapitre intéressant de celle des mœurs au commence-
ment du XVIe siècle. Ses sympathies pour la Réforme
naissante l'achèvent de peindre, inquiète et chercheuse,
avide de s'abreuver à toute source nouvelle.
Comme poète, elle n'a fait que balbutier, et son balbu-
tiement est naïf et barbare, mais riche en promesses
d'éloquence. J'ai, dans ma seconde partie, analysé son
œuvre. Cette œuvre, je me suis appliqué à ne pas l'iso-
ler de l'époque littéraire dont elle est le naturel produit.
Ma troisième partie s'intitule : « La postérité d'Anne
de Graville. » L'on y verra les portraits de quelques-uns
de ses descendants, choisis parmi les plus notables. Me
reprochera-t-on d'avoir trop développé cette troisième
partie et, plus généralement, de mètre, dans le courts de
ce livre, permis de trop fréquentes digressions ? Je répon-
drai que, loin de m'interdire les digressions, je les ai
recherchées. Un ouvrage tel que celui-ci, consacré à un
personnage de second ordre et du second plan, vaut sur-
tout, à mon sens, par les à côté ; et je ne me suis pas
fait faute de dire, non seulement sur Anne de Graville,
mais encore à propos d'elle, le plus de choses que j'ai pu.
Aussi bien, je n'aime rien tant que ces magasins de bric-
à-brac où voisinent, dans un amusant fouillis, des objets
IX
hétéroclites, où la coquille ajourée d'une rapière s ap-
puie contre Vangle d'un bahut, où, dans la panse d'une
commode Louis XV, bâillent, sous un amas de vieilles
étoffes, des bouquins dépareillés. Von ne s'étonnera donc
pas de voir groupées dans ce volume, autour du person-
nage central, quelques figurines d'attitude et de style
très différents : les mignons de Henri III s'y campent,
le poing sur la hanche, en face de Jean d'Armagnac ; la
duchesse d'Épernon, carmélite, y oppose son visage
émacié au masque lubrique d'un Casanova. Et l'on y
trouve, entre une dissertation de droit canonique relative
aux promesses de mariage et des considérations d'ordre
littéraire sur l'évolution du rondeau, des morceaux tels
que l'oraison funèbre de Jacques de Caylus ou l'histoire
de la bibliothèque d'Urfé...
Tavais, au printemps de 1914, à peu près achevé mes
recherches; il ne me restait qu'à revoir mes notes et à
les mettre en œuvre. La guerre éclata. Je jetai dans un
tiroir notes et documents ; et la pierre d'Anne de Gra-
ville, un instant soulevée, retomba lourdement sur elle.
Une année s'écoula. La guerre durait toujours. Je
pensai à reprendre mon travail. Mais un scrupule m'ar-
rêta d'abord, — le même qu'avait eu, sous la mitraille, un
jeune savant, depuis glorieusement tombé. « 77 pourra
paraître impertinent ou frivole, écrivait, il y a quelques
mois, Pierre-Maurice Masson{, de songer encore à un
livre, quand c'est la vie du pays qui est en jeu. » Je
me serais, dans les conjonctures présentes, reproché, moi
aussi, et à plus forte raison, de « songer encore à un
livre », si je n avais bientôt compris que c'est, pour les
non combattants, une sorte de devoir patriotique de
poursuivre, si modestes qu'ils soient, les travaux où
s'atteste la persistance, en deçà du front, de la vie natio-
nale, ceux, en particulier, où il est question de la France
et de son passé. Les hommes d'autrefois, qui nous
léguèrent la patrie, ont, en ces jours d'attente et d'an-
goisse, quelque chose à nous dire. Leur voix, faible d'avoir
traversé les siècles, mais que répercutent les plus sonores
échos de notre histoire, nous apporte des encourage-
ments, d'ardentes paroles d'espérance. Et n'est-ce pas
ce vieil amiral de Graville qui — Maximilien d'Au-
triche ayant, en l'an i486, émis l'insolente prétention
d'intervenir dans nos affaires — riposta, suivant un
contemporain -, qu'il avoit aucunes fois leu dans les Cro-
niques et anciens faicts de France, et qu'il n'y avoit
point trouvé que les Allemans eussent jamais subjugué
les François... mais qu'au contraire les François avoient
subjugué et réduit soubs leur obeyssance les Allemans,
et mis et donné loix, ordre et police en leur pays...
Paris, juin 1916.
1. Dans la préface de sa thèse de doctorat, La religion de Jean-
Jacques Rousseau.
2. Guillaume de Jaligny.
m
PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
SA VIE
CHAPITRE PREMIER
LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
I. — Les Malet. — L'amiral Louis Malet de Graville (vers 1445-
1516). — Origine des Malet. — Le rôle politique de l'amiral de
Graville sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII ; ses qualités;
ses goûts de collectionneur et de bibliophile.
II. — Les Balsac d'Entragues. — Leurs origines. Rauffet II de
Balsac, sénéchal de Nîmes et de Beaucaire. — Robertde Balsac,
sénéchal d'Agenais et de Gascogne : son premier séjour en
Italie (1464-1467) ; son rôle dans le drame de Lectoure (1473) ;
son mariage ; il prend part, en 1488, à la guerre de Bretagne, et,
en 1494, à l'expédition de Naples;'ilest nommé gouverneur de la
citadelle de Pise ; il la livre aux Pisans (1496) ; ses opuscules :
la Nef des batailles et le Droit chemin de V hôpital ; ses enfants ;
sa mort (1503).
III. — Marie de Balsac et ses deux filles aînées. — Louise de Gra-
ville ; son mariage avec Jacques de Vendôme (1497) ; son petit-
fils François de Vendôme. — Jeanne de Graville ; son mariage
avec Charles de Chaumont d'Amboise (1491) ; sa vie auprès de
Jeanne de France ; son second mariage ; sa mort (1540). — Les
demoiselles de Graville et François Ier : une légende calom-
nieuse.
Anne de Graville naquit de Louis Malet de Gra-
ville et de Marie de Balsac.
LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
Les Malet. — L'amiral Louis Malet de Graville1
Ce fut, en son temps, un très noble, très riche
et très puissant personnage que Louis Malet de
Graville, amiral de France, gouverneur de Nor-
1. Sur les Malet et sur l'amiral de Graville, j'ai principale-
ment consulté les ouvrages suivants, parmi lesquels il en est
(ceux de Malte-Brun et de Wahlund, par exemple) qui seront
utilisés tout le long de ce volume :
Imprimés : Le P. Anselme, Histoire générale et chronologique de
la maison royale de France, etc.. ; t. VII, Amiraux de France. —
G. -A. de la Roque, Histoire généalogique de la maison de Harcourt,
1662, t. I, p. 816 et suiv. — Borel d'Hauterive, Annuaire de la
pairieet de la noblesse de France, année 1884.
Histoire de Charles VIII, roy de France, par Guillaume de
Jaligny, André de la Vigne et autres historiens de ce temps-là, le
tout recueilli par M. Godefroy, 1684. — Jean d'Auton, Chroniques
de Louis XII, éd. de la Soc. del'Hist. de France.
VAnastase de Marcoussy ou recherches curieuses de son origine,
progrès et développement (par Perron, de Langres), Paris, 1694. —
V.-A. Malte-Brun, Histoire de Marcoussis, de ses seigneurs et de
son monastère. Paris, Aubry, 1867. — P. -M. Perret, Notice biogra-
phique sur Louis Malet de Graville, amiral de France. Paris,
Picard, 1889. — A. Hellot, L'amiral Louis Malet de Graville et ses
proches. Additions à sa biographie. Paris, Dumont, 1889. —
A. Naef, Notes sur les fouilles pratiquées dans le chœur de Véglise
de Graville-Sainte-Honorine. Paris, Dumont, 1890. — Franck
Matagrin, Le Château de Graville et ses propriétaires. Melun,
Huguenin, 1906. — Cari Wahlund, Ueber Anne Malet de Graville
(monographie extraite du volume d'Abhandlungen offert à Ad.
Tobler). Halle, Max Niemeyer, 1895.
Manuscrits : Simon de la Motte (Célestin, sous-prieur du
monastère de Marcoussis, 1674-1682), La Vie de messire Jean de
Montaigu, grand-maître de France sous le roi Charles sixième,
vidame de Laonnois, seigneur de Marcoussis et fondateur du
L AMIRAL DE GRAVILLE O
mandie et de Picardie, seigneur de Graville *, de
Montaigu2, de Marcoussis 3, du Bois-Malesherbes 4
et de bien d'autres lieux.
Il était d'une vieille famille du pays de Caux,
dont les membres prétendaient tenir de Jules César
leur titre de sires et se prévalaient de ce dicton :
« Il y a plustost sire en Graville que roy en
France. » Quatre Malet suivirent le Conquérant en
1066. Guillaume Malet fut son porte-bannière à la
bataille d'Hastings ; Durand, frère de Guillaume, et
monastère de ce lieu, avec les éloges de ses parents, de ceux qui lui
ont succédé en ladite terre jusqu'à présent et quelques événements
dudit monastère (copie). — Marquis de Gaucourt, Essai sur Vhis-
toire de Marcoussis en Hurepoix (écrit en 1834-1835), suivi de
Extrait de V Inventaire général des titres de la châtellenie de Mar-
coussis et des fiefs de Fretay et la Poitevine y annexés, fait en
1781 (copie).
J'ai dû la communication de ces copies, dont elle possédait les
originaux, à l'obligeance de M1Ie de La Baume-Pluvinel, récem-
ment décédée. Mlle de La Baume avait réuni à Marcoussis,
dont elle était propriétaire, nombre de documents curieux se
rattachant à l'histoire du château et de ses habitants successifs.
1. « Le château de Graville. .. était situé à l'embouchure de la
Seine, près de Harfleur, et comprenait les plages du Grand et du
Petit-Heure (Havre) ; ce fut un seigneur de Graville qui vendit
au roi François Ier, pour 60 livres, la partie de son fief, environ
24 acres de terre, sur laquelle celui-ci devait fonder la ville du
Havre. » Malte-Brun, op. cit., p. 83.
2. Près de Poissy-en-Laye. — Ne pas confondre cette seigneu-
rie avec celle de Montagu ou Montaigu en Cotentin, qui appar-
tenait également aux Graville.
3. Arr. de Rambouillet, canton de Limours, Seine-et-Oise. —
Des seigneuries de Marcoussis et du Bois-Malesherbes, rejoi-
gnant celles de Milly et de Gometz-le-Châtel (l'amiral était sei-
gneur de Milly et de Gometz), ne formaient en réalité qu'un seul
domaine, s'étendant de Milly à Néauphle-le-Châtel et d'Étampes
à Corbeil. — A partir de 1497, Graville, délaissant le Bois-
Malesherbes, fit de Marcoussis sa résidence favorite.
4. Loiret, canton de Pithiviers.
6 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
ses deux iils reçurent de grands fiefs en Angleterre 1 .
Guillaume II Malet figure sur la liste des banne-
rets normands qui accompagnèrent Robert Courte-
Heuse et Godefroy de Bouillon à la première croi-
sade. Il fut le père d'Ernez Malet, seigneur de
Graville, par qui commence la généalogie du
P. Anselme. Robert Malet I, fils d'Ernez, combat-
tit à Bouvines. Il avait épousé Alix d'Alençon 2.
Robert III Malet accompagna saint Louis dans ses
voyages d'outre-mer. Jean I Malet est mentionné
dans le rôle des chevaliers mandés, en 1271, pour
aller contre le comte de Foix.
La maison de Malet se divisa de très bonne
heure en plusieurs branches, qui formèrent de nom-
breux rameaux. A la branche des sires de Graville,
dont il est ici question, se rattachent quelques
individus marquants. Jean III Malet3 fut décapité
en 1356, ainsi que le comte d'Harcourt, pour avoir,
avec Charles le Mauvais, roi de Navarre, conspiré
contre le roi Jean. Jean IV fit partie, en 1407, de
1. Ce qui explique qu'il y ait une branche anglaise de la famille
Malet. Cette branche se rattache au second fils d'Ernez, Guil-
laume Malet, qui vivait en 1194, et fut l'un des vingt-quatre barons
signataires de la Grande Charte. — Elle est actuellement repré-
sentée par sir Charles Saint-Lo Malet, baronnet, Wilbury-House,
Wiltschire (Debrett's Peerage, Baronetage, etc. London, Dean and
son, 1916).
2. Fille de Robert III, comte d'Alençon, et de Jeanne de la
Guerche. Robert III descendait d'Adèle de Bourgogne, laquelle
avait pour aïeul Robert de France, duc de Bourgogne, fils de
Robert, roi de France. — La Roque, op. cit., t. I, p. 825.
3. Il avait épousé Éléonore de Chatillon, fille de Guy de Cha-
tillon, comte de Saint-Paul, grand bouteiller de France, et de
Marie de Bretagne, petite-fille de Jean II, duc de Bretagne, et de
Béatrix d'Angleterre. — Le P. Anselme, t. VI, p. 106.
L AMIRAL DE GRAVILLE
l'ambassade envoyée en Angleterre pour négocier
le mariage d'Elisabeth de France avec Richard II.
Jean V, grand panetier de France en 1414, grand
fauconnier en 1415 et grand maître des arbalétriers
en 1424, fut le compagnon d'armes de Jeanne d'Arc.
Il épousa en premières noces Jeanne de Bellengues,
en secondes noces Jacqueline de Montaigu, fille de
Jean de Montaigu et de Marcoussis, surintendant
des finances et longtemps le favori de Charles VI,
mais qui, sacrifié à la haine du duc de Bourgogne,
fut décapité en 1409 ii Jacqueline, à la mort de sa
sœur aînée, Bonne de Montaigu, hérita des terres
de Marcoussis, du Bois-Malesherbes, de Montcon-
tour et de Tournenfuye, qu'elle porta dans la mai-
son de Gra ville. Jean VI, père de Louis de Gra ville,
eut pour femme Marie de Montauban, fille de Guil-
laume de Rohan, seigneur de Montauban, prince
de Léon, et de Bonne Visconti. Bonne Visconti était
la sœur de Valentine de Milan, femme du duc
d'Orléans, assassiné en 1407 2.
Louis de Graville naquit vers 1445. Chambellan
de Louis XI dès avant 1470, il devint bientôt, à en
1. Sur Jean de Montaigu, voir Merlet, Biographie de Jean de
Montaigu (Bibliothèque de l'École des Chartes, 1852) ; et Malte-
Brun, op. cit.
2. De là vient que, dans les lettres royaux, Louis de Graville
soit toujours qualifié de cousin. Il était d'ailleurs allié à la famille
royale non seulement par sa mère, mais encore par son aïeule
Alix d'Alençon.
« LA FAMILLE D ANNE DE GRAVILLE
juger par les grâces octroyées, l'un de ses fa-
voris.
Le roi lui fait restituer, en 1474, les terres de
Bernay et de Séez, confisquées jadis à Jean III
Malet. En 1475, il le nomme capitaine des cent
gentilshommes de son hôtel, et l'établit par là gar-
dien de sa personne. Il lui confie, en 1476, une
mission diplomatique importante auprès de
Charles III, duc de Galabre et comte du Maine, et
le met au nombre des commissaires chargés d'in-
struire le procès de Jacques d'Armagnac, duc de
Nemours. En 1480, il lui confère, pour lui et ses
« hoirs masles » (la faveur est exceptionnelle,
accordée par ce passionné chasseur qu'était
Louis XI) le droit de chasse dans toutes les forêts
du domaine royal, « afin que en son viel aage, où
il ne pourroit faire ce qu'il fait de présent, il puisse
plus aisément chacer à son aise ainsi que bon lui
semblera * ».
Louis XI mourut en J 483. Graville n'avait été
jusqu'alors qu'un heureux courtisan. Son rôle poli-
tique va commencer.
Il offrit ses services à la régente Anne de Beau-
jeu et à son mari, et ne tarda pas à prendre dans
le conseil royal une influence que justifiait son
mérite.
En janvier 1487, succédant au bâtard de Bour-
bon, qui venait de mourir, il fut nommé amiral:
« Pour ce que au temps de la dite vacation, dit
1. Arch. nat. X<a 8607, fol. 207 v°. Cf. Perret, op. cit., p. 59.
l'amiral de graville 9
Jaligny l, le seigneur de Graville avoit toute aucto-
rité auprès du roy, soubs Monseigneur et Madame
de Beaujeu, et qu'il estoit homme de grande entre-
prise, qui plus avoit entre les mains les affaires du
roy qu'aucun aultre, il fut pourveu dudit office
d'amiral2. »
C'était le moment où les ducs d'Orléans, de Bre-
tagne et de Lorraine, le roi et la reine de Navarre,
les comtes d'Angoulême, de Nevers et de Com-
minges, aidés du prince d'Orange et de Maximilien
d'Autriche, venaient de former une ligue (la troi-
sième depuis le début du règne) dont le but effectif
était de renverser les Beaujeu. Charles VTII, accom-
pagné de l'amiral, se mit en campagne contre
les ligueurs du Midi. Il fît son entrée à Bor-
deaux le 6 mars 1487. L'amirauté de Guyenne fut
réunie à celle de France et donnée à Graville, qui
1. Godefroy, op. cit., p. 14. — Un autre historien du temps,
Saint-Gelais, qualifie Graville « le plus fort du conseil ». « C'est
un homme d'une valeur et d'un génie réels, écrivait, le 4 avril
1493, Carlo Barbiano, l'envoyé du duc de Milan, et, dès qu'il y a
quelque chose à faire, il faut bien que l'on ait recours à lui. » Cf.
Perret, op. cit., p. 155.
2, Sur les prérogatives et les attributions de l'Amiral de France,
grand officier de la Couronne, voir Ch.de la Roncière, Histoire de
la marine française, t. I, p. 168; II, p. 41-46, 439. — Du temps de
Graville, il y avait quatre amirautés : celle de France, celles de
Guyenne, de Provence et de Bretagne. (Graville fut un moment
amiral de Guyenne (1487) et de Bretagne (1495-96).)
Outre une pension fixe, l'amiral avait des revenus considérables
provenant de nombreux droits (droit sur le dixième des prises,
droits de conduite, de baptisage, etc.). Il avait la police de tout le
littoral relevant de la couronne, et sa juridiction s'étendait à tous
délits, faits et contrats de nature maritime. Les navires de
guerre étaient tenus d'arborer sa bannière.
10
suivit le roi dans son expédition contre les sei-
gneurs de l'Ouest.
L'année d'après, il devint, à proprement parler,
le <( ministre de la guerre » de Charles VIII, et pré-
sida, comme tel, aux opérations contre la Bretagne,
que dirigeait, en qualité de général, Louis de La Tré-
moille. Il n'assista pas, quoi qu'en dise le P. An-
selme, à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier,
mais n'en eut pas moins sa grande part dans les
événements militaires et politiques qui aboutirent,
à la fin de 1491, au mariage de Charles VIII avec
Anne de Bretagne.
Une coalition, l'année suivante, se forma contre
lui, dont faisaient partie la reine, le duc d'Orléans,
voire même les Beaujeu. Il avait été trop habile, et, à
force de les ménager tous, s'était aliéné tous les partis.
Il ne se laissa pas abattre, et, par un prodige d'équi-
libre, réussit à se maintenir en place. Il garda même,
dans le Conseil, son franc parler et sa liberté d'ac-
tion. Lors des négociations qui précédèrent le traité
de Senlis (mai 1493), par lequel Charles VIII ren-
dit sans compensation à Maximilien la dot de Margue-
rite d'Autriche (l'Artois et la Franche-Comté), il se
montra très hostile à toute rétrocession de ce genre ;
il eût même voulu que l'on gardât en otage l 'ex-
fiancée du roi : « Si le roy mon maistre vouloit
croire mon conseil, disait-il aux ambassadeurs du
roi des Romains, il ne vous rendroit jamais fille ne
fillette, ville ne villette l. » Mais, à ce moment,
4. Sept ans auparavant (en 1486), Graville avait eu déjà l'occa-
sion de manifester l'antipathie que lui inspiraient les Allemands.
l'amiral de gravi lle 11
Charles VIII, tout enivré des « fumées et gloires
d'Italie » (Commynes) ne rêvait que de la conquête
de Naples et même de celle de Constantinople, et,
pour obtenir de Maximilien qu'il n'entravât pas ses
desseins, était prêt à toutes les concessions.
Fidèle aux saines traditions de notre politique
nationale, Graville blâmait ouvertement le projet
d'aventure italienne. Il prolongea son opposition
jusque dans le courant de 1494, et même un in-
stant quitta la cour. Mais, soit ambition et goût du
pouvoir, soit désir d'exercer sur la marche des
affaires une influence utile, il consentit bientôt à
rentrer en scène. Le 20 août, il était nommé gou-
verneur de Normandie, en remplacement du duc
d'Orléans, qui prenait part à l'expédition, et de
Picardie, succédant à Des Querdes, qui venait de
mourir. Il fit à Lyon ses adieux au roi, et dès lors
s'occupa de mettre en état de défense les provinces
dont il avait la garde et d'envoyer des renforts au
duc d'Orléans qui, resté dans le nord de l'Italie, ne
se ^maintenait qu'à grand'peine en communication
avec la France.
Au cours d'une séance du Conseil où l'on discutait les termes de
la réponse à faire à un manifeste par lequel Maximilien « requé-
rait » le roi de se séparer des Beaujeu et de l'amiral, celui-ci,
raconte Jaligny, « dit qu'il s'ébahissoit qui mouvoit le duc d'Au-
triche de vouloir corriger le Roy et mettre l'ordre en France... et
allégua qu'il avoit aucunes fois leu dans les Groniques et anciens
faicts de France, et qu'il n'y avoit point trouvé que les Allemand
eussent jamais subjugué les François, ny mis ou donné ordre et
police en leurs affaires ; mais qu'au contraire les François avoienl
subjugué et réduit sous leur obéissance les Allemans, et mis et
donné loix, ordre et police en leur pays, comme feit le Roy Char-
lemagne et plusieurs autres. » — Godefroy, op. cit., p. 5.
12
LA FAMILLE D'ANNE DE GRAV1LLE
On sait comment, si vite conquis, le royaume de
Naples fut aussi vite abandonné. Charles VIII se
disposait à entreprendre une nouvelle campagne
quand il mourut, le 7 avril 1498.
Graville qui, nous le verrons, avait marié sa fille
Jeanne au neveu du cardinal d'Amboise, le tout-
puissant ministre de Louis XII, se trouva, dès le
début du nouveau règne, en bonne posture à la
cour. Et, en 1504, lors de la disgrâce du maréchal
de Gyé, c'est à lui que fut offerte la succession
politiqiîe de ce dernier. Le roi, dit Jean d'Auton,
l'envoya quérir, « comme celuy qui estoit ancien,
sage et clairvoyant, et qui moult savoit i ».
En 1508, il l'autorisa — sans doute à raison de
son âge et du mauvais état de sa santé — à trans-
mettre à son gendre Charles d'Amboise sa charge
d'amiral. L'heure de la retraite avait sonné pour
Graville. Il se retira dans ses domaines. Cependant,
il reparaissait de temps à autre à la cour. Quand,
en 1514, Louis XII épousa Marie d'Angleterre, il
fut du nombre des seigneurs qui allèrent, à son
débarquement, recevoir la nouvelle reine. Il avait
contresigné à Paris, le mois précédent, la paix con-
clue avec l'Angleterre.
Il mourut à Marcoussis, à la fin de 1516.
Telle fut, brièvement résumée, la carrière poli-
tique de l'amiral de Graville. Il joua, pendant deux
règnes, un rôle considérable. Il avait un tempéra-
1. Jean d'Auton a consacré tout un chapitre à l'amiral et à son
retour aux affaires.
l'amiral de gr a ville 13
ment de diplomate et de Normand retors, évoluait,
avec une souplesse peut-être excessive , parmi les
pièges et les intrigues de cour. Mais son ferme bon
sens, sa sagesse avisée, sa clairvoyance lui méri-
tèrent sa fortune. Il eut une grande part dans
l'œuvre de la réunion de la Bretagne à la France ;
et, au moment où les « fumées d'Italie » obscurcis-
saient toutes les cervelles, garda seul ou à peu près
seul la notion du véritable intérêt français. Par son
patriotisme éclairé et qui, à l'occasion, s'exprimait
avec une âprelé spirituelle, il fut en avance sur son
temps *. Administrateur excellent, ferme protecteur
des intérêts qui lui étaient confiés2, son intégrité, ses
scrupules, le souci qu'il eut du sort des humbles lui
font également, parmi ses contemporains, une place
à part. De ce souci, de ces scrupules les preuves
abondent. Il rendit, en 1483, aux enfants de Jacques
d'Armagnac, les seigneuries dont la confiscation lui
4 . C'est à son instigation que fut rédigée, au début du règne de
Louis XII, une histoire de Jeanne d'Arc à la suite de laquelle se lit
un abrégé des deux procès traduits en français. — Voir Appen-
dice, n° I.
2. En 1492, les délégués des États de Normandie le procla-
mèrent, dans leur rapport aux États, le « père du païs ». D'une
pièce composée à ce moment en son honneur (Soc. des Biblio-
philes normands : Miscellanées, 1887, article de M. de Beaure-
paire) je détache les vers suivants :
Alors seurvint le sieur de Graville
Qui ne souffre jamais que l'on avilie
Les dignités et libertés normandes,
Car il garde maint havre, bourg et ville
D'oppression criminelle ou civille
Et préserve d'exactions moult grandes.
Père aux Normans, noble et hault admirai,
Leur protecteur, leur escu marcial...
14 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
avait été assurée, à la suite du procès de leur père.
Il avait, en 1512 et 1513, prêté à Louis XII quatre-
vingt mille livres tournois ; et, en échange de cette
somme, énorme pour le temps, le roi lui avait
vendu, à titre de rachat et réméré perpétuel, un
certain nombre de domaines royaux. Or, les lettres
patentes consacrant cette vente étaient à peine
expédiées que l'amiral rédigeait un codicille par
lequel considérant, disait- il, que « en servant les
rois nos souverains seigneurs, avons par longtemps
eu gros estas, grands dons et profis de la chose
publicque, en quoy a esté ladite chose publicque
chargée et de qùoy faisons conscience », il décidait,
«pour les urgen s affaires dudit seigneur » (Louis XII),
et aussi pour contribuer « au soulâigement du povre
peuple, pour lesdites affaires de présent fort grevé,
comme chacun sçait », d'abandonner sa créance et
son gage, suppliant le roi et ses successeurs « de
diminuer es bailliages les plus grevés de son
royaume ladite somme de quatre-vingt mil livres
tournois », « afin, ajoutait-il, que le povre peuple
prie Dieu pour luy et pour moy * » .
Ce dernier membre de phrase est à retenir.
C'est en effet dans une piété sincère et profonde
que les vertus de Graville, — son désintéressement
(d'autant plus méritoire que naturellement il
« aimait le bien »), l'exemplaire pureté de ses
mœurs trouvaient leur source.
En ce qui touche ses mœurs, nous avons un
1. Arch. nat.y J. 406, n° 23. — Le codicille est du 21 mai 1513.
15
témoignage curieux, celui d'un célèbre prédicateur
du temps, Jean Raulin r. Raulin a laissé un livre,
Yltinerarium paradisi, comprenant trente-neuf
sermons sur la pénitence, et suivi d'un traité en
trois sermons sur le mariage et la viduité, De
matrimonio et viduitate2. Le livre est dédié à l'ami-
ral. Raulin se donne comme étant son directeur de
conscience, et, dans l'épi tre dédicatoire, lui rend
cet hommage qu'il a été le modèle des veufs : quia
ex multis annis novimus te viduitatem post legiti-
mum matrimonium observasse.
Quant à la piété de Graville, elle s'est abondam-
ment exprimée dans le préambule de son testa-
ment 3, préambule qui fut célèbre autrefois.
Et il la manifesta, tout le long de sa vie, par
1. Hellot, op. cit. — Jean Raulin, né à Toul en 1443, docteur
en théologie, grand maître du collège de Navarre (1481), moine de
l'abbaye de Gluny (1497), mort en 1514. Il fut le disciple et l'ami
du docteur brabançon Jean Standonck, qui restaura les études du
collège de Montaigu. — Esprit indépendant et hardi, Raulin était
le ferme partisan d'une réforme du clergé tant régulier que sécu-
lier, et l'on peut dire qu'il est de ceux qui, à leur insu, ont « pré-
paré la voie à des audaces plus grandes ». Il a laissé, outre son
Itinerarium, des Lettres, publiées par son neveu Robert Raulin,
Paris, 1521.
Sous l'influence de Raulin, l'amiral poursuivit, dans ses
domaines, la réforme de la vie monastique. Il était qualifié de
« père et zélateur de refformation et observance régulière » dans
l'inscription gravée sur la pierre qui recouvrait son cœur dans
l'église du prieuré de Graville-Sainte-Honorine (Inscription
recueillie, à la fin du xvne siècle, par le P. Dumonstier, Neustria
pia, p. 864).
2. Bibl. de Rouen, fonds Leber n° 289, petit in-4° imprimé, en
1512 avant Pâques, par Berthold Rembolt pour Jean Petit, libraire
juré de l'Université. Le volume est aux armes des Malet, appuyées
sur l'ancre, symbole de la dignité d'amiral.
3. Bibl. nat. ms. fr. 4332 (copie).
16 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
des fondations et des libéralités : fondation, à
Malesherbes, d'un couvent de Cordeliers ; fonda-
tion de trois chapelles dans l'église des Célestins de
Marcoussis, qu'il dota de riches ornements et dont
il releva le clocher renversé par la foudre ; libérali-
tés au monastère des Cordeliers de Pont-Audemer ;
à la cathédrale de Rouen, don d'une cloche, « la
Louise », et, pour le tendre sur le maître-autel, d'un
« poëlle de veloux riche, armoyé et brodé » ; au
monastère des Célestins de la même ville, fonda-
tion d'une grande chapelle en l'honneur des dix
mille martyrs, « comme appert, par les anchres
armoyez de ses armes, que l'on voit en relief de
pierre en dehors de ladite chapelle et aux vitres et
parois d'icelle ; luy, sa femme et ses enfans s'y
voyent en portraits et priant à genoulx * » .
Si vive qu'elle fût, la piété de Graville n'avait, du
reste, rien d'étroit, et n'excluait pas chez lui des
goûts artistiques et intellectuels très développés.
Il collectionnait les tapisseries et les joyaux, et
il aimait à bâtir. Il répara, agrandit et embellit le
château de Marcoussis, sa résidence favorite. Dans
la grande salle il fit peindre à fresque « l'entrée du
1. Bibl. de Rouen, fonds Martainville, ms. Bigot, Y, 5, v° Gra-
ville. Voir aussi Farin, Histoire de Rouen, 1668. — C'est sur un
des vitraux de la chapelle des dix mille martyrs qu'a été copié un
petit portrait de l'amiral qui fait partie de la collection Gai-
gnières (Henry Bouchot, Inventaire des dessins exécutés par
Roger de Gaignières, etc., 2 vol., Pion, 1891) et qui a été reproduit
par Bernard de Montfaucon, Les monumens de la monarchie fran-
chise, etc., t. IV, p. 144.
On trouve, au dép1 des Estampes (Oa 16, fol. 37, 38, et Pe 8,
fol. 28), la reproduction des vitraux de Rouen.
L'AMIRAL tiE GRA VILLE 11
foi Charles VIII à Naples en costume de roi de
Jérusalem et sur un cheval couvert d'une riche
housse aux armes de ce royaume. Cette décora-
tion fut répétée dans la chambre située au-dessus,
que l'on appelait la chambre du roi. L'une et l'autre
de ces salles étaient en outre décorées d'une profu-
sion d'armoiries rappelant les alliances des Montaigu
et des Gra ville, et de devises emblématiques selon
le goût du temps... Au-dessus des portes du grand
escalier et de la grande salle, on voyait également
ses armes, avec des aigles et des anges pour sup-
ports, et deux cigognes pour cimier1 ».
Il s'intéressait aux questions d'éducation, et, en
1494, « aida le docteur brabançon Jean Standonck
à restaurer les études du collège de Montaigu, qui
d evint bientôt le rival de Sainte-Barbe ». Il y fond
une communauté de douze écoliers pauvres, qui
« furent les premières capettes, plus tard si célèbres
dans les joutes universitaires et théologiques2 ».
Il était lui-même homme d'étude et de cabinet.
Il aimait les beaux manuscrits, ornés de miniatures
et soigneusement calligraphiés. Nous retrouverons,
dans la bibliothèque de sa fille Anne, la plupart de
ceux qu'il collectionna. Plusieurs, qui seront décrits
plus loin 3, ont fini, après de longues erreurs, par
trouver à la Bibliothèque nationale un asile définitif.
1. Malte-Brun, op. cit., p. 91.
2 Perret, op. cit., p. 167. Cf. Quicherat, Histoire de Sainte-
Barbe, Paris, 1860, t. I, et Imbart de La Tour, Les Origines de la
Réforme, Paris, Hachette, 1909, t. II. — Erasme fut, en 1496,
boursier au collège Montaigu.
3. Appendice, n° II.
2
18 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVlLLE
Parmi les manuscrits ayant appartenu à l'amiral,
il en est un qu'il importe de signaler dès à présent :
c'est le Terrier de Marcoussis. — Les archives de
la vaste seigneurie gisaient éparses dans une des tours
du château. Graville chargea l'évêque de Mirepoix,
Jean d'Epinay, son cousin, et, semble-t-il, son fondé
de pouvoir, de les classer et de les réunir en un
terrier. Ce terrier comprenait plusieurs volumes,
l'un desquels existe encore *. C'est un manuscrit
grand in-folio, orné de curieuses miniatures. L'une
de ces miniatures, qui nous intéresse particulière-
ment, représente Marie de Balsac, femme de
l'amiral, entourée de ses trois filles, Louise,
Jeanne et Anne.
IL — Les Balsac d'Entragues. — Rauffet et
Robert de Balsac.
Nous connaissons la famille paternelle d'Anne de
Graville. Venons à sa famille maternelle.
Les Balsac2 sont de purs Auvergnats, originaires
1. Il appartenait à Mlle de La Baume-Pluvinel et va être
reproduit, pour la Société des Bibliophiles français, par les soins
de MM. le Comte Paul Durrieuet le Comte Alexandre de Laborde.
2. Le nom de Balsac prend un s, et c'est à tort qu'on l'ortho-
graphie trop souvent par un z.
Rien absolument de commun entre les Balsac et la famille de
Guez de Balzac, l'auteur des Lettres et du Socrate chrétien. (Le
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 19
du village de ce nom, situé à deux lieues de Brioude.
Ils apparaissent dès le ixe siècle *. En mars 814,
sous le règne de Louis-le-Débonnaire, Odo, sei-
gneur de Balsac, donna aux comtes et chanoines
de Saint- Julien de Brioude, pour une fondation, les
cens et rentes qui lui appartenaient au lieu de Bal-
sac. Plusieurs autres Balsac firent des fondations du
même genre ; nombre d'entre eux furent chanoines
et comtes de Brioude2.
La filiation des Balsac ne commence à être régu-
lièrement connue qu'à partir de Roffec3 de Balsac,
chevalier, qui, en 1336, reconnut tenir en fief du
village auquel Guez empruntait son second nom est situé près
d'Angoulême.) — Ai-je besoin de dire que le romancier Honoré
de Balzac ne se rattachait, lui non plus, en aucune façon aux
Balsac d'Entragues ? Honoré de Balsac, qui s'adjugea la particule
après 1830, et qui affichait de hautes prétentions nobiliaires (au
sujet de ces prétentions, je renvoie les curieux à la préface de
l'édition originale — presque introuvable — du Lys dans la vallée,
2 vol. in-8°, Paris, Werdet, 1836) était, à vrai dire, par son père,
d'origine auvergnate (Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1856,
art. de M. Eug. Poitou).
1 . Le P. Anselme, t. II, p. 435 : Généalogie de Balsac. — Tou-
chant cette généalogie, j'ai consulté tous les documents qui se
trouvent à la Bibliothèque nationale. Ces documents sont contra-
dictoires. Dans quelques-uns d'entre eux (Pièces originales, Dos-
siers bleus, etc.), Robert de Balsac apparaît comme l'aîné de Rauf-
fet; Marie (la femme de Gra ville) serait la fille de Robert, Pierre
(le mari d'Anne de Graville) étant le fils de Rauffet. Mais la généa-
logie du P. Anselme est la seule exacte dans son ensemble, par-
ticulièrement en ce qui touche la filiation de Pierre de Balsac.
Nous avons, en effet, le testament de Robert (Cabinet d'Hozier,
25, fol. 2) : Pierre y est désigné comme son fils aîné et son « héri-
tier universel » .
2. Dantil et de Chavanat, Chronologie du ci-devant chapitre de
Saint-Julien de Brioude, Paris, 1805. — Entre 1256 et 1559, onze
Balsac firent partie du chapitre.
3. Roffec, Roffet, Rouffet, Rauffet, —de Badulfus (Raoul).
20 LA FAMILLK DANNE DE GRAV1LLE
noble chapitre de Brioude tout ce qu'il avait à Bal-
sac. Jean de Balsac, son petit-fils, aida le roi
Charles VII de tous ses biens contre les Anglais.
Il avait épousé Agnès de Ghabannes. Ce fut lui qui,
le premier de sa famille, prit le titre de sire
d'Entragues K II eut de nombreux enfants.
II
L'aîné de ses fils, Bauffet2 II de Balsac, seigneur
de Balsac, Glisenove, Bensac, Saint-Amand, Pré-
lat, Paulhac 3, Giveyrat, Bioumartin, etc., fut
capitaine de dix hommes d'armes et de quatre
mille francs archers, gouverneur du Pont-Saint-
Esprit, chambellan du roi Louis XI et sénéchal de
Nîmes et de Beaucaire 4.
Louis XI le nomme très souvent dans sa corres-
1 . Entragues ou Entraigues, actuellement Ègliseneuve d'En-
traigues, Puy-de-Dôme.
2. C'est ainsi qu'il signait.
3. Au sujet de Paulhac et de ses seigneurs, je ne peux que ren-
voyer à la plaquette que j'ai publiée sous ce titre : Suite des sei-
gneurs de Paulhac. Brioude, Watel, 1915.
4. Le royaume comprenait, vers 1460, vingt-sept bailliages et
quinze sénéchaussées. Les baillis et sénéchaux avaient, à la fin du
xve siècle, des attributions presque illimitées. Ils représentaient
le roi, étaient à la fois des fonctionnaires politiques et des admi-
nistrateurs, des officiers de police, de justice et de finances. Ils
avaient la garde de leurs circonscriptions ; c'étaient eux qui con-
voquaient les hommes du roi et dirigeaient, dans leur ressort,
les opérations militaires.
La sénéchaussée de Beaucaire était immense; elle allait de
Brioude et de Saint-Flour à la Méditerranée.
RADFFET ET ROBERT DE BALSAC 21
pondance, et l'employait beaucoup. Pendant la
guerre du Bien public, en 1465, Rauffet lui rendit
un service signalé. Le duc de Bourbon, l'un des
princes ligués, avait entraîné dans le complot son
frère naturel, Jean de Bourbon, évêque du Puy, et
préméditait de s'emparer de la ville. Mais le séné-
chal de Beaucaire, qui, la peste étant à Nîmes,
s'était retiré dans le Velay, se mit à la tête des
milices de la sénéchaussée, déconcerta les projets
des rebelles et empêcha que la ville du Puy ne se
déclarât en leur faveur l .
En 1473, il fut, comme il va être dit, l'un des chefs
de l'expédition qui se termina par la prise de Lec-
toure et par l'assassinat de Jean V d'Armagnac.
Il mourut le 25 octobre 1473, et fut enterré dans
l'église Saint-Julien de Brioude, à laquelle il laissait
deux mille écus d'or pour la fondation d'une cha-
pelle et de quatre vicairies, qui subsistèrent jusqu'à
la Révolution sous le nom de « vicairies du séné-
chal 2 » .
Il avait épousé, en 1453, Jeanne d'Albon ; il en
eut sept enfants. L'une de ses filles, Marie, fut la
femme de l'amiral de Graville. Ses fils (Rauffet III
1 . Dom Cl. Devic (et dom J. Vaissete, Histoire générale du
Languedoc, réédition. Toulouse, 1889, t. XI.
2. Pour le détail de cette fondation, voir ma Suite des sei-
gneurs de Paulhac, p. 20. — Le P. Anselme mentionne un certain
Raoul de Balsac, qui, en 1373, aurait donné à l'église Saint-Julien
deux mille écus d'or, « mille pour y être enterré, et les autres
mille pour la fondation d'une chapelle où sont ses armes ». —
N'y aurait-il pas là une confusion ? Le Raoul de 1373 ne doit
faire qu'un avec Rauffet, mort exactement cent ans plus tard.
.22 LA FAMILLE D'ANNE DE GR A VILLE
et Geoffroy) ne laissèrent pas d'enfants. De sorte
que ce fut son frère cadet Robert qui continua le
nom de Balsac.
III
La vie aventureuse de Robert de Balsac mérite
d'être racontée *.
Il naquit vers 1440. De sa jeunesse nous ne
savons rien. 11 est mentionné pour la première
fois dans un acte par lequel Charles de France,
duc de Guyenne (le frère de Louis XI), lui fait dona-
tion (1463) de la terre de Clermont-Soubiran2.
Désireux de guerroyer et de voir du pays, il se
fit, en 1464, recommander par Louis XI au duc de
1 . Lettres de Louis XI ; Lettres de Charles VIII (éd. de la Soc.
de l'Hist. de France). — Gommynes, Mémoires. — Devic et Vais-
sete, op. cit., t. XL — S. de Sismondi, Histoire des Républiques
italiennes du moyen-âge. Paris, 1826, t. XII. — Déribier-du-Châ-
telet, Dictionnaire statistique ou Histoire descriptive et statistique
du département du Cantal. Aurillac, 1852-1855, t. III. — M. P.
Allut, Etude biographique et bibliographique sur Symphorien
Champier. Lyon, Scheuring, 1859. — C. de Cherrier, Histoire de
Charles VIII. Paris, Didot, 1870. — J. Andrieu, Bibliographie
générale de VAgenais. Paris, Picard, 1886. — Tamizey de Lar-
roque, Le chemin de Vospital, par Robert de Balsac... nouvelle
édition avec notice sur Vauteur, notes et appendice. Montpellier,
Hamelin, 1887. — B. de Mandrot, Louis XI, Jean d'Armagnac et
le drame de Lectoure (Revue historique, t. XXXVIII, nov.-déc
1888). — H. François Delaborde, L'Expédition de Charles VIII
en Italie. Paris, Didot, 1888. — Ch. Samaran, La Maison d'Ar-
magnac au XVe siècle et les dernières luttes de la féodalité dans
le midi de la France. Paris, Picard, 1908.
2 . Actuellement Clermont-Dessus, Lot-et-Garonne, arr. d'Agen.
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 23
Milan, Francesco Sforza. La lettre de recommanda-
tion est curieuse :
Très cher et très amé oncle, pour ce que, entre noz servi-
teurs, avons en especial recommandacion nostre bien amé
serviteur Robert de Balsac, escuier, et pour ce que le dit de
Balsac, comme nous a dit, a grant désir et affection cTaler
veoir le monde et de soy employer en fait de guerre soubs
aucun de nos parens et espetiaulx amis ; que sommes infor-
més deuement que ledit Robert est de bonne maison et noble
et bien expert au fait de la guerre, et qu'il est homme pour
bien servir, et que vouldrions son bien et avancement, nous
désirerions bien que ledit Robert vous peust faire aucun bon
service. Pourquoy vous prions bien affectueusement que pour
amour et contemplacion de nous, vous le veuilles prendre et
emploier en vostre service et l'avoir pour especialement
recommandé, comme vouldriés que eussions ung de voz ser-
viteurs en cas semblable. Et, ce faisant, nous ferez singulier
plaisir 4.
Revenu d'Italie en 1467 ou 1468, Robert fut
nommé par Charles de France sénéchal d'Agenais
et de Gascogne. C'est en cette qualité qu'il prit part
aux expéditions organisées par Louis XI contre
Jean V d'Armagnac.
Jean V s'était comporté d'abord en vassal fidèle
et, entre 1439 et 1452, avait contribué pour sa
part à la conquête de la Guyenne anglaise. Mais, sur
ces entrefaites, il se 'prit de passion pour sa sœur
Isabelle (deux enfants naquirent de l'inceste)2;
il eut l'impudence de l'épouser publiquement, en
vertu d'une fausse bulle, et, d'autre part, affecta, en
plusieurs circonstances, de braver l'autorité de
1. Lettre du 27 mai 1464.
2. Sur Isabelle d'Armagnac, voir Ch.Samaran, Revue des Hautes-
Pyrénées, t. II, 4907.
24 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE
Charles VII. Le roi fît envahir ses Etats, et l'obli-
gea de se réfugier en Aragon (1455). Pendant ce
temps, le Parlement de Paris le condamnait à
l'exil et confisquait ses domaines au profit de la cou-
ronne. Il eut alors recours au pape Pie II, et fit à
Rome un voyage de pénitence. Mais ce ne fut que
sous Louis XI qu'il obtint (1461) la restitution de
ses domaines. Quatre ans plus tard, il n'en adhé-
rait pas moins, ainsi que son cousin Nemours j, à la
ligue du Bien public. Au traité de Conflans, qui
pacifia le royaume, il eut un traitement de faveur
et se fit confirmer la jouissance de tous les fiefs de
sa maison en Rouergue et en Armagnac. Mais peu
après, le sachant engagé dans de nouvelles conspira-
tions, et le soupçonnant de négociations suspectes
avec les Anglais, à'anglicherie, comme on disait
alors, Louis XI envoya contre lui une armée sous
Antoine de Ghabannes, comte de Dammartin (1469),
et le força de chercher, pour la seconde fois, un
asile au delà des Pyrénées. Condamné, par arrêt du
Parlement, à la confiscation de corps et de biens,
ses terres furent partagées entre un certain nombre
de privilégiés, parmi lesquels Rauffet de Balsac,
qui obtint les seigneuries de Marcillac 2 et de Cas-
sagnes-Comtaux3, et Robert de Balsac, à qui échurent
celles de Dunes4, de Malause5 et de Tournon 6.
1. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, décapité en 4477.
L'amiral de Graville, nous l'avons vu, fut l'un de ses juges.
2. Aveyron, arr. de Rodez.
3. Ibid.
4. Tarn-et-Garonne, arr. de Moissac.
5. Ibid.
6. Lot-et-Garonne, arr. de Villeneuve-sur -Lot.
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 25
La déchéance du comte d'Armagnac paraissait
définitive, lorsqu'il trouva un allié inattendu en la
personne de Charles de France, duc de Guyenne.
Celui-ci, sur le conseil de quelques intrigants,
appela le rebelle auprès de lui et lui rendit ses
domaines. Mais une armée royale, commandée
par Gaston du Lyon, sénéchal de Toulouse, par
Rauffet de Balsac et par les autres sénéchaux du
Midi, ne tarda pas à occuper l'Armagnac. Jean V se
jeta dans sa place de refuge, Lectoure. Les séné-
chaux en firent le siège, bientôt soutenus par Pierre
de Bourbon, sire de Beaujeu. Jean fut réduit à capi-
tuler (juin 1472), mais il obtint des conditions
avantageuses, et recouvra, d'autant plus complète,
la liberté de ses mouvements, que Rauffet de Bal-
sac avait reçu l'ordre de courir sans retard au
secours du roi, qui tenait tête aux Bretons 1 , tandis
que Robert se rendrait devant Beau vais, assiégée par
Charles le Téméraire. Profitant de ce que Lectoure
était à la merci d'un coup de main, Jean y rentra
par surprise et fit prisonnier le sire de Beaujeu
(octobre 1472).
Louis XI ne pouvait rester sous le coup d'un
pareil échec ; aussi se hâta-t-ilde conclure, avec les,
Bretons et les Bourguignons, une trêve de quelques
mois, après quoi il prescrivit aux sénéchaux de
Toulouse, de Beaucaire et d'Agenais de se porter
d'urgence avec leurs milices sous les murs de Lec-
toure. Dès le commencement de janvier (1473), les
i. Lettres de Louis XI, t. V, p. 33.
26 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE
deux Balsac commencèrent le blocus de la place.
Ils furent rejoints en mars par le cardinal Jean
Jouffroy, probablement investi du commande-
ment en chef de l'armée royale1, en tout cas chargé
de présider aux négociations qui venaient de s'en-
gager entre assiégés et assiégeants. Le 4 mars, on
tomba d'accord. Le comte d'Armagnac obtenait son
pardon ; ce pardon s'étendait à ses gens de guerre et
à tous ses sujets ; moyennant quoi il s'engageait à
rendre immédiatement la ville. Le 6 au matin, il
alla entendre la messe à l'église Saint-Gervais ; c'est
là que, suivant un chroniqueur 2, la capitulation
aurait été jurée « sur le corps du Seigneur distribué
par le cardinal, qui en prit une partie et donna
l'autre au comte ». A l'issue de cette messe, les
1 . Cet ancien moine bénédictin, ambitieux et prodigieuse-
ment actif, prétendit à tout, même, comme on le voit, au rôle de
chef militaire, et fut mêlé à toutes les grandes affaires de son
temps, dont il reste un des types ecclésiastiques les plus curieux.
Il avait pris part, en 1438, au concile de Ferrare et avait été l'un
des pères du rit latin désignés pour travailler à l'union des
Églises orientale et grecque avec l'Église romaine. Ce fut lui qui,
en 1460, plaida en consistoire pour Jean V, convaincu d'inceste
(sur cette curieuse plaidoirie, voir Samaran, op. cit., p. 135). Car-
dinal en 1461, il négocia à Rome l'abolition de la Pragmatique
sanction, et remplit plusieurs missions diplomatiques en
Espagne.
Il était l'un des fidèles de Louis XI, qu'il avait assisté de ses
conseils et de sa bourse pendant la guerre du Bien public.
Lafaille, l'annaliste de Toulouse, le qualifie d'Éminence turque, à
raison de son rôle dans le drame de Lectoure. Mais ce rôle n'a
pas été nettement tiré au clair, et ses responsabilités restent
douteuses. — Cf. Ch. Fierville, Le Cardinal Jean Jouffroy et
son temps. Coutances, 1874.
2. Belleforest, Les grandes annales et histoire générale de
France. Paris, 1579.
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 27
portes de la ville furent ouvertes et l'armée royale
y pénétra.
C'est ici que le drame commence. Une troupe de
gens d'armes, conduite par Guillaume de Montfau-
con, lieutenant du sénéchal de Beaucaire, passait
devant la maison où s'était retiré Jean V, avec sa
femme Jeanne de Foix * et quelques familiers. Une
querelle s'éleva entre les gens du sénéchal et ceux
du comte. Celui-ci, descendant au bruit, fut poi-
gnardé par l'un des francs archers de Montfaucon,
nommé Pierre Le Gorgias 2. Quant à la comtesse,
on lui arracha ses bijoux et on la traîna au château,
tandis que la soldatesque, se ruant à travers les
rues, brûlait et massacrait tout sur son passage.
Quelques jours plus tard, la veuve de Jean V fut
transférée au château de Buzet, dans le Toulousain.
Et l'on raconte qu'une fois là, le seigneur de Castel-
nau de Bretenoux et maîtres Macé Guernadon et Oli-
vier Le Roux, secrétaires du roi, s'étant assurés
qu'elle était enceinte, la forcèrent d'avaler un breu-
vage qui la fit avorter. Elle se retira depuis à Rodez,
et y vécut plusieurs années d'une pension que lui
assigna Louis XI.
On ne saura jamais — tant les récits sont peu
d'accord entre eux — dans quelle mesure exacte les
Balsac, et en particulier Robert de Balsac, doivent
être rendus responsables de l'assassinat de Jean V.
1 . Il l'avait épousée en 4469.
2. Pour les différentes versions du meurtre de Jean V et pour
la critique de ces versions, je renvoie à l'article de M. B. de
Mandrot et au livre de M. Gh. Samaran, pp. 193 et 333.
28 LA FAMILLE d'aNNE DE GRAVILLE
Mais ce qu'on peut affirmer, c'est que les deux
frères, depuis longtemps les ennemis mortels du
comte, et qui détenaient des seigneuries confisquées
sur lui, « avaient un intérêt certain à le faire dis-
paraître 1 ».
L'année qui suivit la prise de Lecloure, en 4 474,
Robert de Balsac se maria. Il épousa Antoinette de
Gastelnau, fille d'Antoine, seigneur de Gastelnau et
de Bretenoux, et sœur de ce Gastelnau que nous
venons de voir mêlé au drame.
C'est peut-être à raison du rôle qu'il y avait joué
lui-même et pour l'expiation de ses péchés qu'il édi-
fia, en 1483, près de son château de Saint- Arnaud
(actuellement Saint-Chamant 2) une belle église de
style ogival, à laquelle il attacha un chapitre com-
posé de six chanoines et d'un doyen, de six prében-
diers et de plusieurs chapelains, et qu'il dota de
rentes considérables 3.
1. B. de Mandrot, op. cit. — Aux États de Tours de 1484,
Guillaume de Sabrevois, l'avocat de Charles d'Armagnac, accusa
formellement du meurtre Robert de Balsac, Jean de Castelnau-
Bretenoux, etc.
2. Cantal, arr. de Mauriac, canton de Salers!
3. Déribier-du-Châtelet. — L'église a été détruite, mais les boi-
series .qui la décoraient se trouvent actuellement, partie dans
l'église de Saint-Chamant, partie dans celle de Saint-Cernin ; ces
dernières sont classées comme objets mobiliers historiques : la
Revue de Haute-Auvergne (t . II, p. 294) en a donné une reproduc-
tion partielle. — Quant au château de Saint-Chamant, dont les
parties les plus anciennes remontent au xive siècle, et qui fut re-
construit au xvne, il a été de nos jours restauré avec beaucoup de
soin et de goût par M.' Couderc de Saint-Chamant (Vie à la cam-
pagne, vol. 12, n° 145 : 1er octobre 1912).
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 29
Il prit part, en 1488, à la guerre de Bretagne,
comme lieutenant de Louis de La Trémoille 1. Il
était à la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier 2.
En 1494, Charles VIII lui accorda pour son fils
Pierre, malgré le « bas aage » de celui-ci (il avait
quinze ans), la survivance de l'office de sénéchal
d'Agenais et des capitaineries des places de Penne
d'Agenais, de Tournon et de Castelculier 3. Les con-
sidérants dont est accompagné l'octroi de cette sur-
vivance témoignent de la faveur dont jouissait
Robert et de la variété de ses services 4 : « Gonsi-
derans les grans, louables, recommandables et très
agréables services que nostre amé et féal conseil-
ler et chambellan le seneschal d'Agenoys a par cy
devant et dès son jeune aage faitz à feuz nos très
chers seigneurs ayeul et père, que Dieu absoille, et
à nous, depuis nostre avènement à la couronne, tant
on fait de noz guerres que en plusieurs grans et
loingtains voyages et ambassades où il s'est tous-
jours vertueusement gouverné et conduit... »
A la fois diplomate et soldat, Robert (qui d'ail-
leurs avait fait ses premières armes en Italie) ne
1. La correspondance de Charles VIII comprend de très nom-
breuses lettres adressées à Louis de La Trémoille et à ses lieute-
nants, « les sires de Gharluz, de Monfaulcon, de Saint-André, de
Balsac », etc.
2. Lettres de Charles VIII, t. III, p. 384 : « Ordre de bataille
des François à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier. »
3 . Ces trois places sont en Lot-et-Garonne.
4. Lettres de Charles VIII, t. IV, p. 39: « A nos chers et bien
amez les nobles, consuls, manans et habitans de nostre pays
d'Agenoys. »
30
pouvait manquer de prendre part à la grande expé-
dition de Naples.
Quand Charles VIII, ayant franchi le col du
mont Genèvre (août 1494) et pénétré en Italie par
Turin, Asti et Pavie, arriva aux portes de la Tos-
cane, Pierre de Médicis, épouvanté, consentit à lui
livrer d'emblée Sarzana et Sarzanella, Pietrasanta,
Librafatta, Livourne et Pise. Il fut convenu verba-
lement que le roi restituerait les forteresses de Tos-
cane quand il aurait achevé la conquête du royaume
de Naples; qu'en attendant les Florentins l'aide-
raient de leurs subsides, et qu'à ce prix ils garde-
raient ses bonnes grâces.
Pise subissait depuis quatre-vingt-sept ans la
dure tyrannie florentine. A peine Charles, se diri-
geant sur Florence, fut-il entré dans leur ville que
les Pisans le supplièrent de les délivrer d'un joug
devenu insupportable. Le roi, touché de leurs ins-
tances auxquelles toute sa cour joignait les siennes,
et sans réfléchir davantage aux engagements con-
tractés avec les Florentins, prononça de vagues
paroles favorables. On le prit au mot. La garnison
florentine fut chassée de la ville et dix citoyens
pisans assumèrent l'administration de la république
renaissante (9 novembre 1494).
Quelques jours plus tard, Charles VIII partait
pour Florence. Il y conclut, le 26 novembre, un
traité par lequel le subside que devaient fournir les
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC
31
Florentins pour la conquête de Naples était fixé à
cent vingt mille ducats, payables en trois termes. Le
roi jura de son côté de restituer, au plus tard à son
départ de l'Italie, les forteresses qui lui avaient été
consignées.
Quittant Florence, il passa par Sienne et par
Viterbe et entra à Rome le 31 décembre. Dès la Ifin
de février, il était dans Naples, évacuée par Fer-
dinand II.
Lorsque, quatre mois plus tard, pressé de rentrer
en France, et menacé de se voir couper la
retraite, Charles VIII repassa par Pise, il y fut
obsédé de nouvelles sollicitations. Les Pisans le
supplièrent, après ce qu'il avait fait pour eux, de
ne pas les livrer, en les abandonnant, à la vengeance
de leurs ennemis. Le roi, fort embarrassé, et
sommé par le gouvernement de Florence d'avoir à
tenir sa parole, refusa de se prononcer sur-le-
champ. Mais il eut soin de choisir, pour leur confier
les forteresses livrées par Pierre de Médicis, des
hommes bien disposés pour les Pisans. Il confia en
particulier la garde de la citadelle de Pise à Robert
de Balsac, dont les attaches étaient connues, et
mit également sous ses ordres les garnisons qui
occupaient Pietrasanta, Librafetta et Mutrone.
Inquiets de ces choix, et d'ailleurs pressés de
recouvrer leur bien, les Florentins dépêchèrent à
Charles VIII des ambassadeurs, qui le rejoignirent
à Asti, quelques jours après la bataille de Fornoue,
et qui, à force d'instances et de concessions pécu-
niaires, obtinrent enfin que la question des forte-
32 Î,A FAMILLE Ïj'aNNË DÉ &RÀVILLÈ
resses fût réglée à leur satisfaction. Ils s'enga-
gèrent1, au nom de leur gouvernement, à verser
sans aucun retard les trente mille ducats que la
République florentine devait encore, aux termes du
traité signé l'année précédente ; ils promirent en
outre d'avancer soixante-dix mille ducats pour l'en-
tretien de l'armée française laissée à Naples 2 ;
moyennant quoi, Nicolas Alamanni, l'un des ambas-
sadeurs, fut chargé de porter aux gouverneurs des
forteresses occupées l'ordre de les évacuer immé-
diatement sous peine de rébellion, et à tous les
soldats du roi celui de quitter le service des
Pisans.
Balsac reçut cet ordre formel, qui lui fut plu-
sieurs fois réitéré. Mais il était pour lors éper-
dument épris d'une jeune Pisane, la fille d'un
gentilhomme nommé Luca del Lante3; peut-être
1. Convention de Turin, du 26 août 1495.
2. La République de Florence était la seule alliée qui restât à
la France en Italie, et ce n'est que par ses États que le roi pouvait
communiquer avec les troupes laissées à Naples sous le comman-
dement de Gilbert de Montpensier.
3. Guicciardini, Istoria d'italia, lib. III, cap. I : « Stimolato
d'ail amore che portava a una fanciulla figliuola di Luca del
Lante, cittadino pisanoi » Cf. Scipione Ammirato, Istorie floren-
tine, lib. XXVI, et Paolo Giovio, Délie istorie del suo tempo,
lib. III.
Ce Luca del Lante appartenait, à coup sûr, à la famille Fabri.
Il est en effet certain que la jeune fille aimée de Robert de Balsac
se nommait Lancia Fabri (fille de Laurent Fabri, d'après les
généalogies : je m'avoue impuissant à concilier l'affirmation una-
nime des historiens italiens avec celle des généalogistes). Elle
était la sœur de Ludovico Fabri, l'un des chefs du parti fran-
çais à Pise. Ludovico, lorsque son beau-frère, aux intrigues
duquel il avait été mêlé, rentra en France, l'y suivit et s'établit
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 33
aussi se promettait-il de tirer (comme il arriva) un
gros profit pécuniaire de sa désobéissance. Bref, il
refusa de s'exécuter et de rendre aux Florentins les
forteresses dont il avait la garde. Dès la fin d'août,
il avait promis aux Pisans de les défendre contre
toute attaque, résolu qu'il était, disait-il, de vivre
et de mourir à Pise1. Le 18 septembre 1495, il
conclut avec eux une convention par laquelle il s'en-
gageait à leur livrer, moyennant finance, la cita-
delle au bout de cent jours, si, dans ce délai, le roi
ne rentrait pas en Italie. En attendant, les Pisans
devaient lui verser chaque mois deux mille ducats
pour la solde de la garnison. Le délai expiré
(1er janvier 1496), il réunit l'assemblée du peuple
et, contre le paiement de vingt-quatre mille ducats,
lui consigna la citadelle et l'artillerie qu'elle conte-
nait. Quelques jours plus tard, il vendit pour vingt-
sept mille ducats Pietrasanta aux Lucquois; aux
Vénitiens, il vendit Mutrone et Librafatta. Vers le
en Languedoc: un Fabri avait, dès le temps de saint Louis, fait
souche en Provence (Moreri, v° Fabri).
« Lancia Fabri, qui épousa Robert de Balsac, seigneur d'En-
tragues — lit-on dans une note des Dossiers bleus (259) repro-
duite par Moreri — a été mère de plusieurs chevaliers du Saint-
Esprit, puisque d'elle est descendue toute la maison de Balsac
d'Entragues. » Il suivrait de là que Robert de Balsac n'aurait pas
eu d'enfants de sa première femme, Antoinette de Castelnau.
Notons que M. de Bourrousse de Laffore (Généalogies des mai-
sons de Fabri et d'Ayrenx, Bordeaux, 1884) et, à sa suite
M. Tamizey se trompent quand ils fixent à 1483 le mariage de
Robert avec Lancia Fabri. Antoinette de Castelnau ne mourut
(son épitaphe en fait foi) que le 9 septembre 1494.
1. La seigneurie, pour mieux se l'attacher, lui fit présent d'une
maison dans la ville et de biens ruraux d'une valeur de dix mille
ducats, provenant de confiscations sur les Florentins.
3
34 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
même moment, le bâtard de Saint-Paul cédait aux
Génois, pour vingt-quatre mille ducats, Sarzana et
Sarzanella. « En sorte que les forteresses que
Charles VIII avait si solennellement promis de
rendre aux Florentins, et qu'il leur avait néan-
moins ensuite fait racheter à un si haut prix, pas-
sèrent toutes entre les mains de leurs ennemis 1 . »
D'où cette conséquence désastreuse que la Seigneu-
rie de Florence, libérée de ses engagements, refusa
d'avancer les soixante-dix mille ducats promis
l'année précédente, et dont l'armée de Naples avait
le plus urgent besoin : « Une aultre honte et dom-
maige luy advint (au roi) — dit à ce sujet Com-
mynes 2 — que ung appelé Entragues 3, qui tenoit
la citadelle de Pise... bailla la dicte citadelle aux
Pisans : qui estoit aller contre le serment du roy,
qui deux fois jura aux Florentins de leur rendre la
dicte citadelle et aultres places... que les Floren-
tins avoient preste au dict seigneur à son arrivée
en Italie... Mais toutes ces places furent vendues...
Pietresaincte (Pietrasanta) vendit encores ledict
Entragues aux Lucois, et Librefacto (Librafatta) aux
Venissiens ; le tout à la grant honte du roy et de
ses subjects, et dommaige, et consommation de la
perte du royaume de Naples. »
1. Sismondi, op. cit., p. 379.
2. Livre VIII, ch. XXI.
3. « Homme bien mal conditionné, serviteur du duc d'Or-
léans », dit-il ailleurs (Livre VIII, ch. IV). — « Era uno tristo
(un fourbe), e non era di sua gente, ma era uomo d'Orléans »,
écrivent les ambassadeurs florentins, qui mettent ces paroles
dans la bouche detCharles VIII (Négociations diplomatiques de la
France avec la Toscane, t. I, p. 649).
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 35
Le jugement de Commynes est exact dans sa sévé-
rité et la conduite de Robert de Balsac reste sans
excuse. Au premier moment, les Florentins s'ima-
ginèrent que Charles VIII avait joué double jeu
et qu'il était de connivence avec l'infidèle séné-
chal. Aussi le roi déclara-t-il aux ambassadeurs
florentins que, s'il pouvait mettre la main sur le
traître, « il n'attendrait pas le bourreau et lui cou-
perait la tête lui-même » *•. Mais, chez cet être
inconséquent, les résolutions ne duraient guère :
Robert de Balsac en fut quitte pour, de quelque
temps, ne pas rentrer en France. Charles VIII, du
reste, ne tarda pas à mourir, et Balsac, dès l'avène-
ment du duc d'Orléans (avril 1498), dont il avait
toujours été Tarn* dé, se retrouva en bonne pos-
ture. Il reçut, en 1499, la confirmation d'une
pension de deux mille livres tournois à prendre
sur le salin d'Agen, « en considération, est-il dit
dans une pièce qui nous a été conservée 2, des
grans, vertueux et recommandables services qu'il a
faiz à nostre feu seigneur et cousin ». — Les docu-
ments officiels ont parfois leur ironie.
Robert de Balsac finit sa carrière en France, et,
suivant l'usage de ceux qui ont beaucoup agi,
c'est apparemment dans les dernières années de sa
vie qu'il se mêla d'écrire. Que ne nous a-t-il laissé
des « impressions d'Italie » ! On a de lui deux
opuscules qui ont été publiés, dans les premières
années du xvie siècle, par le célèbre médecin et his-
i. Ibid.
2. Bibl. nat., Pièces originales, Balsac, vol. 178, f° 27.
36 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
toriographe lyonnais Symphorien Champier. L'un de
ces opuscules a pour titre La nef des batailles.
Robert de Balsac était qualifié pour composer ce
petit traité d'art militaire 1 où l'on voit décrit
« Tordre et train que ung prince ou chief de guerre
doit tenir tant pour conquester ung pays et passer
ou traverser celluy des ennemys ».
Robert est également l'auteur d'une moralité, Le
droit chemin de Ihopital et les gens qui le trouvent
par leurs œuvres et manières de vivre 2, etc. Le Droit
chemin de Ihopital est une œuvre humoristique.
L'auteur y passe en revue tous les gens qui se
ruinent et toutes les manières qu'il y a de se ruiner.
Il cite entre autres comme destinés à finir à l'hôpi-
tal :
Ceux qui ont petit et despendent beaucoup... Gens,
quelque grande seigneurie qu'ils ayent en présent, qui des-
pendent le leur follement et sans raison ne ordre... Gens qui
couchent tard et lièvent tard... Gens qui font porter grans
habillemens et grands triumphes à leurs femmes plus que
leur chevance ne biens ne portent... Gens qui demourent
beaucoup à se habiller le matin pour ce que le lasset est des-
serré et les aiguillettes des chausses... Gens qui chantent
1. « Fait et compose par noble et puissant seigneur Robbert
de balsac seigneur dantregues et de saint amand es montaignes :
conseiller et chambellan du roy nostre sire et son seneschal es
pays de gascongne et agenes ».
2. M. Allut, op. cil., a reproduit le Chemin de Ihopital d'après
l'édition de Champier (1502). M. Tamizey de Larroque en a
donné un texte un peu différent, d'après une autre édition, qui
doit dater, pense-t-il, des environs de 1525. La moralité de
Robert de Balsac a, du reste; été réimprimée deux ou trois fois, à
Lyon et à Paris, dans les premières années du xvie siècle, mais
toujours avec des variantes et des modifications dans le titre.
RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 37
toujours de gaudeamus et jamais de requiem... Gens qui
laissent perdre cent escuz pour peur de en despendre dix...
On voit le ton et les allures de pince-sans-rire.
Cette satire morale « paraît avoir eu une grande
vogue vers la fin du xve siècle et au commencement
du xvie. Pierre Gringoire s'en est sans doute ins-
piré dans les Abus du monde ; le Catholicon des
Maladvisez de Laurens des Moulins n'en est qu'une
amplification poétique ; enfin d'Adonville, dans ses
Regrets et peines des Maladvisez et dans ses Moyens
d'éviter merencolie, s'est borné à la mettre en
rimes »... !.
Robert de Balsac testa le 3 mai 1503 et mourut
le 9 du même mois. Il fut inhumé dans l'église
collégiale de Saint-Amand, qu'il avait fait bâtir 2.
Il laissait cinq enfants 3, dont deux fils : l'aîné,
Pierre, fut le mari d'Anne de Graville.
1. Emile Picot, Catalogue des livres composant la bibliothèque
de feu M. le Baron James de Rothschild. Paris, Morgand, 1884,
p. 75, art. 137.
2. Déribier-du-Châtelet, op. cit., t. III, p. 109-110. — On a
trouvé, lors de la démolition de l'église, une plaque de cuivre
sur laquelle sont gravées son épitaphe et celle de sa femme.
Voici ces épitaphes : « Cy devant gyt noble et puissant sénieur
Robert de Balsac, chevalier, conseiller chambellan du roy nostre
sire et son sénéchal d'Agenois et de Gascongne, et capitaine des
gendarmes de l'ordonnance, et fondateur de l'église de céans,
qui trépassa le neuviesme jour du mois de may mil cinq cents et
trois. Priez Dieu pour son âme. — Cy devant gyt noble damoi-
selle Antonie de Castelnau de Brethenoux, famé et épouse
dudit Robert de Balsac, senechal d'Agenois, laquelle trépassa le
neuviesme jour de septembre l'an mil quatre cent quatre-vingt
quatorze. Priez Dieu pour son âme. »
3. L'une de ses filles fut cette Jeanne de Balsac qui épousa,
en 1497, Amaury de Montai, seigneur de la Roquebrou, et qui
édifia le château actuel de Montai, cet admirable exemplaire de
38 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE
III. — Marie de Balsac et ses filles.
I
Sur Marie de Balsac, femme de l'amiral de Gra-
ville, l'on n'a que des renseignements insignifiants \
Tout paraît indiquer qu'elle vécut, filant la laine
dans l'ombre du gynécée.
En 1477, son mari l'ayant autorisée à tester, elle
donna aux Célestins de Marcoussis plusieurs petits
fiefs, dont le revenu devait être employé à la fon-
dation d'une messe perpétuelle et quotidienne pour
le repos de son âme 2. Elle augmenta cette donation
en 1499.
Elle mourut le 23 mars 1503, « ayant été exer-
l'art et de l'architecture de la Renaissance. On sait comme quoi
Montai, dont toutes les merveilleuses pierres sculptées — bustes,
cheminées, etc. — avaient été arrachées par des spéculateurs
sans scrupules et transportées à Paris, en 1881, pour y être
vendues, a été depuis racheté par M. Maurice Fenaille, qui en a
généreusement fait don à l'État, après avoir réussi, au prix
d'efforts infatigables, à en reconquérir et à en remettre en
place les membres dispersés.
1. Peut-être l'amiral la connut-il au cours d'un voyage qu'il fît
en Armagnac, en 1470 ou 1471 (P. Anselme, t. VII, p. 865),
tandis que Rauffet de Balsac — son futur beau-père — y comman-
dait une partie des troupes royales envoyées contre Jean V(Devic
et Vaissete, t. V, p. 43).
2. Perret, op. cit., p. 225. — Elle leur donna aussi, dit Simon de
la Motte, une lampe d'argent doré et une coupe de vermeil « qui
a servi à resserrer le Saint-Sacrement, lorsqu'il étoit exposé et
suspendu au bout d'une crosse de cuivre sur le maître-autel ».
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 39
cée par une quantité de maladies », rapporte Simon
de la Motte. Son épitaphe, qu'il a eu le soin de
transcrire, parle de la « sainteté de sa vie ». Ce
dut être une mère, une épouse modèle, et, par sur-
croît, une excellente femme, aimée de son entou-
rage. L'un des serviteurs de Graville, Etienne Le
Prévost, légua une partie de ses biens aux Géles-
tins de Marcoussis, à charge par eux de dire
chaque jour, en revenant de la messe, en même
temps qu'un De profundis pour le repos de son
âme, une oraison pour « Mademoiselle l'Ami-
rale * ».
De son mariage avec Graville, Marie de Balsac
eut cinq enfants : deux fils, Louis et Joachim, qui
moururent en bas âge, et trois filles, Louise,
Jeanne et Anne. Les « damoiselles » de Graville
furent élevées à Marcoussis, et l'on se les peut
représenter, travaillant, sous l'œil de leur mère,
dans la grande salle du château, à ce « ciel de
velours violet » dont parle Simon de la Motte, sur
lequel elles avaient brodé en perles fines les mots :
0 salutaris hostia, et qu'elles donnèrent, pour en
orner le tabernacle, à l'église des Gélestins.
II
Louise de Graville, après avoir été, suivant
1. Perret, op. cit., p. 227.
40
toute probabilité, fille d'honneur de la reine Anne *,
épousa, en 1497 2, Jacques de Vendôme, vidame de
Chartres, prince de Ghabanais, grand-maître des
eaux et forêts de France et de Bretagne 3. Elle eut de
lui quatre enfants : Louis et Charles de Vendôme,
Catherine, morte jeune, et Louise, mariée à Jean
de Ferrières. Elle perdit son mari en 1507 ou au
commencement de 1508, et le suivit de près dans
la tombe. Nous voyons, en effet4, que l'amiral
prêta, en septembre 1508, entre les mains du roi,
foi et hommage pour les seigneuries de Lassay et
de la Châtre, comme « ayant le bail et garde noble »
de Louise et Charles de Vendôme, enfants
mineurs de feu Jacques de Vendôme, vidame de
Chartres, et de Louise de Graville 5.
1. Le Roux de Lincy, Vie de la reine Anne de Bretagne, Paris,
Curmer, 1860, livre IV, chap. I. — Son nom, pourtant, ne figure
pas parmi ceux des Dames, demoiselles et filles d'honneur de la
reyne Anne de Bretagne pour les années 1496, 1497, 1498, cités
dans r« Extrait des comptes de Jacques de Beaune le Jeune, tréso-
rier général 'des finances de la reyne » (Godefroy, Histoire de
Charles VIII, p. 708).
2. C'est M. Wahlund qui donne cette date ; je la donne après
lui, sans en avoir trouvé la justification.
3. Le P. Anselme, t. VIII, p. 722 : Généalogie des anciens
comtes de Vendôme.
4. Perret, op. cit., p. 193.
5. « Selon le droit le plus commun, dit Pothier (Traité de la
garde noble et bourgeoise, Ed. Bugnet, t. VI, p. 499), on peut
définir la garde noble le droit que la loi municipale accorde au
survivant de deux conjoints nobles de percevoir à son profit le
revenu des biens que ses enfants mineurs ont eus de la succes-
sion du prédécédé, jusqu'à ce qu'ils aient atteint un certain âge,
sous certaines charges qu'elle lui impose, et en récompense de
l'éducation desdits enfants qu'elle lui confie. » — En somme, la
garde noble correspondait à ce que nous appelons aujourd'hui
ï usufruit légal. (Voir Dalloz, Répertoire, v° Puissance paternelle.)
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 41
Le fils aîné de Louise, Louis de Vendôme, grand
veneur de France, capitaine des cent gentilshommes
de la maison du roi, fit trois campagnes en Italie.
Il fut fait prisonnier à Pavie, et mourut en 1526.
Son frère cadet, Charles, fut tué en 1522 au com-
bat de la Bicoque. Il était seigneur de Graville,
l'amiral ayant fait insérer dans le contrat de
mariage de Jacques de Vendôme une clause aux
termes de laquelle, si (lui, l'amiral) « n'avoit enffans
malles et (que) lesdits mariez en eussent plus d'un,
le second seroit tenu prendre le nom et armes de
sa terre et seigneurie de Graville » 1 .
François de Vendôme, fils de Louis, et petit-fils
de Louise de Graville, fut le dernier de sa race.
Brantôme 2 a vanté sa bravoure et sa magnificence :
« de son temps, on ne parloit que du vidame de
Chartres ; et si on parloit de ses prouesses 3, on parloit
bien autant de ses magnificences et liberallitez ».
Colonel général de l'infanterie de France, il mena
en Italie, à ses frais, « cent gentilshommes en
poste, tous vestuz d'une mesme parure et fort
superbe... etchascun une chaîne d'or au col faisant
trois tours... 4 »
Certaines coutumes accordaient le droit de garde, non seule-
ment au survivant des conjoints nobles, mais, à son défaut, aux
aïeuls et aïeules des mineurs. — Si Graville avait la garde noble
de ses petits-enfants, ce ne pouvait être qu'à défaut de sa fille ;
d'où je conclus que celle-ci était morte dès 1508. En tout cas, il
résulte du testament de l'amiral qu'elle mourut avant 1516.
1. Perret, op. ci*., p. 205.
2. Discours sur les couronnels de Vinfanterie de France.
3. 11 s'était distingué notamment dans la journée de Cerisoles
et au siège de Metz.
4. Brantôme.
42 LA FAMILLE d'àNNE DE GRAVILLE
Il fut envoyé en otage à Londres lors de la
paix jurée (en 1550) entre Henri II et Edouard VI.
Il y fît d'énormes dépenses, offrit un somptueux
banquet au roi et aux dames de la cour. Le pla-
fond de la salle représentait le ciel ; les mets
en descendaient, et, raconte Brantôme, « quand ce
vint au fruict des confitures, ce ciel, ainsi si artifi-
cieusement faict et façonné, se mit à esclairer et
tonner, gresler de telle façon et tempeste, que
dans la salle on n'oyoit que tonnerre et esclairs, et
au lieu de pluye du ciel et gresle, on ne vist que
dragée de toutes sortes plouvoir et gresler et tum-
ber dans la salle l'espace d'une demye heure, et
plouvoir amprès toutes sortes d'eaux de senteurs, si
bonnes, si odorifférantes et si souefves, que la
compagnie en demeura en toute admiration d'une
telle représentation et artiffice si splendide » .
Le vidame de Chartres fut aimé de Catherine de
Médicis. A la fin, et pour des raisons restées obs-
cures, elle le prit en haine et résolut sa perte. Il
s'était retiré de la cour à la mort de Henri II, et
avait vendu au prince de Condé sa charge de colo-
nel général de l'infanterie. Soupçonné à tort ou à
raison d'avoir trempé dans la conjuration d'Am-
boise, il fut arrêté et conduit à la Bastille {. Il y
demeura plus de six mois, et y tomba si malade
qu'on lui permit d'en sortir et de se retirer à l'hô-
1. « Une très grande dame, dit Brantôme, fut fort blasmée de
ceste prison, qui pourtant autresfoys ne luy eust usé de ce tour.
Mais qu'y sçauroit-on faire ? Quand une dame qui a aymé vient
à hayr, elle en trouve toutes les invantions du monde pour bien
hayr. »
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 4d
tel de Graville '. où il mourut quelques jours plus
tard (décembre 1560), âgé de trente-huit ans 2.
III
Jeanne — la seconde fille de l'amiral 3 — fut
(on ne sait pour quelle raison) émancipée par son
père le 28 juin 1485 4 : c'est le seul renseignement
que nous ayons sur elle jusqu'à l'époque de son
mariage avec Charles d'Amboise II, seigneur de
Ghaumont-sur-Loire, Meillant, etc., neveu du cardi-
nal Georges d'Amboise.
Georges d'Amboise, de tout temps l'ami et le con-
fident le plus intime du duc d'Orléans, avait été
jeté en prison, en 1486, pour avoir conspiré contre
les Beaujeu. Il retrouva la liberté au commence-
ment de 1488, mais fut exilé dans son diocèse, et ne
put reparaître à la cour qu'au bout de quinze mois.
A peine revenu, il s'employa par tous les moyens
à obtenir l'élargissement du futur Louis XII, déte-
nu dans la tour de Bourges depuis la bataille de
1. Sur l'hôtel de Graville, on trouvera, dans le chapitre suivant,
des renseignements détaillés.
2. Mémoires de Michel de Castelnau, Additions de J. Le Labou-
reur; voir aussi de Thou, Histoire universelle, livres XXV, XXVI.
3. Il semblerait que Jeanne, mariée bien avant Louise, dût
être son aînée. Mais le testament de l'amiral et les généalogies
désignent formellement Louise.
4. Le P. Anselme, t. VIII, p. 870. — En France, la plupart
des coutumes permettaient de donner au pubère l'administration
de ses biens ; or, la puberté était fixée en général à quatorze ans
pour les garçons et à douze ans pour les filles (Dalloz, Réper-
toire, v° Minorité).
44 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
Saint- Aubin-du-Cormier. Il fit d'abord agir le
comte d'Angoulême, puis, le comte ayant échoué
dans sa démarche, « commença, dit Jaligny *,
d'entretenir l'amiral de Graville, qui pour l'heure
y pouvoit beaucoup, en proposant un traité de
mariage de son neveu monseigneur de Ghau-
mont avec la fille dudit amiral; ce qu'il ne faisoit
que pour l'occasion dessus dite ».
Graville « sepiquoit de noblesse et aimoit le bien ;
de sorte que, n'ayant que des filles, il cherchoit à
les marier dans les familles les plus nobles et les
plus riches du royaume. La maison d'Amboise
étant une des plus illustres et des plus opulentes,
l'amiral fut charmé lorsque l'évêque de Montauban
lui proposa pour gendre Chaumont d'Amboise,
son neveu, héritier présomptif des principales terres
de cette puissante maison. Les paroles furent bien-
tôt données, mais le mariage fut différé jusqu'à ce
que Graville eût pris son temps pour le faire
agréer à la duchesse de Bourbon; néanmoins, regar-
dant déjà le prélat comme son allié, il ne laissa pas
d'avoir dès lors des liaisons étroites avec lui 2 ».
Ce brillant mariage politique fut célébré
en 1491.
Quand Louis XII monta sur le trône, Charles
d'Amboise, qui avait obtenu, dès 1493, le gouver-
nement de Paris, se trouva, grâce à son oncle, à la
source même des faveurs 3. Le Cardinal, en quittant
i. Godefroy, op. cit., p. 93.
2. Le Gendre, Vie du Cardinal d'Amboise. Amsterdam, 1726.
3. Grand maître de la maison du roi en 1498, il fut nommé
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 45
le Milanais, conquis deux fois de suite en 1499 et
en 1500, l'y laissa (il avait vingt-sept ans) avec le
titre de lieutenant général du roi. « Tant y a, dit
Brantôme1, qu'il n'advança pas un jeune homme
de peu ni mal à propos, car, l'espace de dix ou
unze ans qu'il (Chaumont) fut là gouverneur, il ne
perdit à son maistre un seul poulce de terre, mais
très bien garda-t-il ce qu'il avoit, et encore en
acquist-il çà et là sur les Vénitiens 2. »
Le cardinal d'Amboise mourut le 25 mai 1510.
Son neveu, qui lui devait tout et ne se dirigeait que
par ses conseils, ne put se consoler de cette perte3,
et succomba lui-même, le 11 février 1511, à Cor-
regio, dans la province de Modène 4.
maréchal de France en 1504; en 1508, son beau-père lui transmit
sa charge d'amiral.
1. Les vies des grands capitaines françois.
2. Son administration de Lombardie lui rapporta des profits
immenses. Il fit rebâtir son château de Meillant, en Berry, tel
qu'il existe encore . Milan a fait Meyan était un dicton qui courut
alors.
3. Le Loyal serviteur : « Cette piteuse mort porta le seigneur
de Chaumont dedans son cœur aigrement ; car il ne vesquit
guères après, combien que devant les gens n'en monstroit pas
grant semblant et n'en laissoit à bien et sagement conduire les
affaires de son maistre. »
4. Il avait été le protecteur de Léonard de Vinci, qu'il fit
venir à Milan en 1506, et pour lequel il intervint dans des procès
qu'avait le peintre à propos de la succession de son père et de son
oncle (Séailles, Léonard de Vinci. Perrin, 1906). Cependant, le
beau portrait qu'on voit au Louvre n'est pas de Léonard, mais
d'un de ses élèves, Andréa Solario (vers 1460-1530). Ce por-
trait, remarquable de facture et de conservation, représente
Chaumont dans un vêtement rouge à manches jaunes et à col de
fourrure. Les détails du costume sont rendus avec une extrême
minutie ; la figure est traitée de façon très réaliste ; la physiono-
mie exprime la fatigue et la réflexion. La phrase de Le Roux de
46 LA FAMILLE DA.NNE DE GRAVILLE
Mais revenons à Jeanne de Gra ville. Une semble
pas que son union avec Ghaumont d'Amboise ait
été très tendre. Elle vécut presque toujours séparée
de lui. Tandis qu'il suivait au loin la carrière des
honneurs, elle s'était réfugiée à Bourges, auprès de
Jeanne de France, duchesse d'Orléans et de Berry,
la femme répudiée de Louis XII. Elle était l'une de
ses quatre favorites : « Ceste très pieuse et très
dévote princesse, dit Hilarion de Goste1, la gloire
et l'honneur du sang royal de France ... a toujours
fait estât des dames chastes, honnestes et ver-
tueuses. Elle aymoit et cherissoit pour ce sujet ces
quatre dames, Charlotte de Bourbon, comtesse de
Nevers, Charlotte d'Albret, duchesse de Valenti-
nois... Jeanne de Graville, dame de Ghaumont et
Marie Pot. . . » « Cette dame, ajoute Hilarion de
Coste, parlant de Jeanne de Graville, a mené une
fort saincte vie dans le monde, estant de celles qui
usent du monde comme n'en usans point. »
De son mariage avec Chaumont d'Amboise,
Jeanne eut un fils, Georges, né en 1502.
Georges fut le filleul du cardinal d'Amboise, qui
le fit son héritier.
Il fut tué à Pavie, en 1524. Sa mère, restée
seule dans le foyer désert, eut l'idée malencon-
treuse de se remarier. Elle épousa René de,Milly,
seigneur d'Illiers. Ce second mariage ne fut pas
Lincy (Vie d'Anne de Bretagne, liv. IV, ch. III) : « c'était un des
plus beaux hommes de son temps, comme le prouve son portrait
peint à l'huile par Léonard de Vinci », est erronée de tout point.
1. Les Eloges et les vies des reynes, princesses, dames et demoi-
selles illustres, etc. Paris, 1647, t. II, p. 17.
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 47
heureux. Elle dut porter plainte contre son mari
qui, non content de la ruiner, la maltraitait et l'in-
juriait, la traitant de jofflue et de mafflue ; il alla
jusqu'à la chasser de Marcoussis, qu'elle tenait
de son père, et la contraignit de se réfugier dans
un domaine qui en dépendait, V « hôtel » de
la Ronce '. Il fut condamné, par sentence du Par-
lement, à lui restituer le château et trois mille
livres de rente sur les revenus 2.
Il mourut en 1532, et Jeanne retrouva sa liberté.
Mais elle était usée par le chagrin. Elle mourut en
1540, laissant toute sa fortune aux enfants de sa
sœur Anne. Elle fut enterrée à Marcoussis, mais
voulut que son cœur fût porté au couvent de l'An-
nonciade, à Bourges, près de celui de Jeanne de
France. Elle avait fait dans cette communauté,
instituée en 1500 par la pieuse reine, une fondation
pour vingt-cinq religieuses 3.
IV
J'en aurais fini avec les deux filles aînées de
l'amiral et de Marie de Balsac, s'il ne me restait
1. Le nom d'hôtel s'appliquait alors, non seulement aux
immeubles urbains, mais à tout manoir rural, entouré de jardins
et de dépendances.
2. Le Roux de Lincy, op. cit., liv. IV, ch. III.
3. Hilarionde Goste. — Voir aussi P. de Vaissière, Une corres-
pondance de famille au commencement du XVIe siècle, Lettres
de la maison d'Aumont (1515-1528). Extrait de l'Annuaire-Bul-
letinde la Soc. de l'Hist. de France, année 1909.
48
à faire justice de certaine légende calomnieuse qui
a couru sur leur compte.
Une publication périodique de la fin du xvnic
siècle, la Bibliothèque universelle des romans...
avec des anecdotes et des notices historiques et
critiques, contient, dans sa livraison de novembre
1782, un article non signé intitulé : Les événe-
ments du château de Marcoussis. L'auteur raconte
que, parcourant le Dauphiné, il s'arrêta à Gre-
noble ; qu'il y visita les bibliothèques des mai-
sons religieuses et trouva, dans une de ces biblio-
thèques, « un gros billot relié de velours violet, avec
des agrafes en cuivre », intitulé Admonitions de
messire Georges du Terrait, adressées a son neveu.
« Ce billot, ajoute l'auteur anonyme, renferme
encore un autre ouvrage qui porte aussi l'empreinte
du bon vieux temps », les Événements du château de
Marcoussis.
Voici l'un des événements en question, tel que le
rapporte l'article de la Bibliothèque des romans :
Lorsque Louis XII régnoit encore, son futur successeur, le
comte d'Angoulême, bien jeune et bien galant, chassoit sou-
vent dans les bois de Marcoussis. Un jour, au lieu de décou-
vrir le cerf de meute, il ne vit qu'une jouvencelle qu'un che-
valier menoit en croupe vers les tourelles du château ; à cette
vue, il quitte la trace de son cerf discors (sic) et vole sur les
pas de la belle : l'ayant vue rentrer par le pont-levis, il entre
et arrive justement pour lui donner la main. Nous ignorons
si elle avoit de la beauté, mais M. le comte d'Angoulême
étoit jeune, il la trouva charmante. Notre auteur ne la
nomme pas et nous n'oserions assurer qu'elle fût ou ne fût
pas la fille du châtelain ; mais c'étoit une de ces grandes
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 49
dames de par le monde dont parle Brantôme et que Fran-
çois Ier a si souvent séduites et quittées. Ce prince là étoit en
usage de brusquer en amour comme en guerre . Le premier
instant où il se trouva seul avec la gente demoiselle, il lui
peignit son mal extrême avec beaucoup plus de charme que
s'il avoit été bien épris. On rougit, il parla de sa constance,
égale pour le moins à celle de nos vieux paladins. En don-
nant cette assurance avec toute l'effronterie convenable, ses
yeux étoient si beaux et si animés qu'on le crut aussitôt le
plus sincère des princes et le plus loyal des amants.
« Louis XII étant mort, M. le duc d'Angoulême étant
devenu François Ier, il continuoit d'aller chasser de préférence
dans les bois de Marcoussis... et de perdre la chasse. Un jour
cependant il se trouva à la lie (sic) ; il est vrai que c'est parce
que le cerf étoit venu se faire prendre dans les fossés du châ-
teau, précisément au moment que le roi recevoit pour la pre-
mière fois le guerdon de ses poursuites amoureuses. Le cerf
qu'on prit alors étoit monstrueux ; on en garda le bois, qui
est encore dans la grand'salle du château, avec le portrait de
ce cerf même en grandeur naturelle.
« Au bout d'un an, le roi étant revenu à Marcoussis, on lui
montra les trophées de sa chasse ; il sourit, et, se ressouve-
nant d'un plaisir plus doux qui déjà l'avoit rendu père, il fit
ces vers :
Comme on se trompe ! On cuide qu'en ces lieux
J'étois venu lancer un cerf dans l'onde.
Amour le sait, que je fis mieux,
Donnant, avec ma mie, un beau Valois au monde. »
Que François Ier, soit avant, soit après son avène-
ment, ait beaucoup chassé dans les bois de Mar-
coussis, rien de plus certain. Il est également cer-
tain qu'il y prit un jour un cerf monstrueux dont
on garda le bois. Boucher d'Argis, qui nous a laissé
50 LA FAMILLE d'aNNE DE GRAVILLE
une description de Marcoussis1, a encore vu, au
milieu du xvme siècle, la « figure » de ce cerf dans
la « salle de compagnie » du château :
Sur une console, dans le fond de cette salle, dit-il, est la
figure en pierre d'un cerf de grandeur naturelle, avec son
bois naturel ; ce cerf porte au col un écu aux armes de
France, et sur le piédestal sont plusieurs salamandres qui
étoient, comme on sait, la devise de François Ier, ce qui fait
que cette figure a été mise en mémoire d'un cerf pris par ce
prince dans les bois de Marcoussis.
Voilà pour le cerf. Quant à la jeune fille qui
aurait été forcée en même temps que lui, on a
prétendu la désigner.
« On croit que ce fut l'une des trois filles de l'ami-
ral de Gra ville », déclare l'auteur de Y Extrait de
V inventaire général des titres de la chàtellenie de
Marcoussis, dressé en 1781 2. Malte-Brun3 ne fait
1! Mémoire historique concernant la seigneurie de Marcoussis et
le prieuré des Célestins qui est dans le même lieu : Mercure de
France, juin 1742. Cf. Malte-Brun, p. 202.
2. Le comte d'Angoulême, y est-il dit, « s'étant égaré en chas-
sant dans les bois de Marcoussis et s'étant trouvé dans les envi-
rons du château, y rencontra la jeune de Graville, pour laquelle
il s'enflamma très promptement et à qui sans doute il inspira très
promptement aussi les mômes sentiments. La chasse lui servit de
prétexte pour revenir bientôt dans ce canton ; sa course n'y fut
point inutile. Après avoir lancé le cerf, il se rendit au château de
Marcoussis, où il fut complètement heureux. L'histoire rapporte
qu'il remporta une double victoire, et sur le cœur de sa maîtresse
et sur le cerf, qui vint se faire prendre dans les fossés du châ-
teau où il triomphait. Le bois de ce cerf, qui se trouva d'une
grandeur extraordinaire, fut placé dans le grand sallon, sur un
cerf de bois. On l'y voit encore aujourd'hui représenté, portant
à son col un écusson aux armes de France. »
3. Op. cit., p. 97.
MARIE DE BALSAC ET SES FILLES SI
peser ses soupçons que sur les deux filles aînées,
mais se demande laquelle des deux il y a lieu d'in-
criminer formellement. Le marquis de Gaucourt,
dans son essai (manuscrit) sur Y Histoire de Marcous-
sis, accuse avec plus de précision:
Le comte d'Angoulême, depuis François Ier, dit-il, avait
une grande affection pour l'amiral et il venait souvent à Mar-
coussis... Ayant remarqué Jeanne, Tune de ses filles, il s'y
attacha et saisit toutes les occasions delà rencontrer. Un jour
qu'il avait fait une longue chasse où il s'était égaré, il arriva
fatigué dans le bois de Marcoussis et y rencontra Jeanne, à
qui il déclara ses sentiments au moment où il venait de
prendre un cerf énorme qui s'était laissé forcer dans les fos-
sés du château. L'amiral, pour perpétuer le souvenir de cette
chasse, qui avait pourtant untriste rapprochement (sic) pour
Vhonneur de sa famille, fit placer dans son salon octogone
un cerf sculpté etc.. — Cette aventure n'empêcha pas Jeanne
de trouver un mari dans Charles d'Amboise.
Inutile d'insister sur l'invraisemblance de ce
récit, qui tendrait à représenter l'austère et pieux
amiral de Graville comme une sorte de « Mon-
sieur Cardinal », empressé à publier le déshon-
neur de sa fille et fier d'en perpétuer le souvenir.
Mais cette invraisemblance ne suffirait pas, à elle
seule, à démontrer l'innocence de Jeanne de Gra-
ville, non plus que celle, également contestée, de
Louise. La démonstration ressort des dates.
François Ier naquit en 1494, et nous savons,
grâce à sa sœur Marguerite, l'époque de ses débuts
amoureux. Elle nous l'indique dans la nouvelle XLII
52 LA FAMILLE D'ANNE DE GR A VILLE
de YHeptaméronK François avait quinze ans (4509)
quand il s'éprit, à Amboise, d'une « claire brune »,
élevée dans la domesticité du château. Cette passion
resta toute platonique, grâce à la vertueuse résis-
tance de la jeune fille, et l'on ne peut fixer avant
1510 ou 1511 les premiers succès effectifs du prince
dans l'emploi de séducteur. Or Jeanne, mariée, en
1510, depuis près de vingt ans, aurait pu être sa
mère ; à plus forte raison, Louise, l'aînée de Jeanne.
Et il est impossible que l'une ou l'autre de ces deux
femmes mûres — qui furent, par surcroît, de
saintes femmes — ait été la « jouvencelle » dont
nous parle l'auteur des Evénements de Mar-
coussis.
Si l'anecdote avait quelque chance d'être authen-
tique, elle ne pourrait en tout cas mettre en cause
que la troisième fille de l'amiral. Mais, cette authen-
ticité, rien ne la garantit. Anne, qui se maria dans
des conditions anormales dont il va être parlé, n'est
pas, nous le verrons, sans reproche. Elle eut, dirait
Brantôme, « quelque poussière en sa fleute ~ ». Rai-
son de plus pour ne lui pas imputer, sans preuves
décisives, un péché de jeunesse qu'elle n'a très pro-
bablement pas commis.
i. « En l'une des meilleures villes de Touraine demeuroit un
seigneur de grande et bonne maison... Des perfections, grâce et
beauté... de ce jeune prince ne vous en diray aultre chose, sinon
qu'en son temps ne se trouva jamais son pareil. Estant en Vaage
de quinze ans»..., etc. — Cf. de Maulde, Louise de Savoie et
François Ier. Paris, Perrin, 1895.
2. Des Dames, seconde partie. — Il applique cette expression à
Elisabeth de Valois.
CHAPITRE II
VIE D'ANNE DE GRAVILLE
Sa naissance (vers 1490) ; son portrait physique et moral. — Sa
jeunesse : le château de Marcoussis, l'hôtel du Porc-Epic. Son
roman d'amour: son enlèvement par Pierre de Balsac (1506). —
Son mariage clandestin. L'amiral de Graville engage contre les
jeunes époux une instance criminelle. Réconciliation (1509);
l'amiral n'en déshérite pas moins sa fille : convention du
20 novembre 1510 ; déclaration du 30 janvier 1512; testaments
du 11 avril 1514 et du 26 juin 1516. — Anne, dame d'honneur
de la reine Claude : elle écrit, sur son ordre, le « rommant » de
Palamon et Ar 'cita. — Elle se retire à Malesherbes. — Ses sym-
pathies pour la Réforme ; elle donne asile à Pierre Toussain :
lettre du 26 juillet 1526. — Sa mort et celle de Pierre de
Balsac. — Ses goûts ; sa célébrité : l'un de ses rondeaux cité
par Geoffroy Tory.
« Vie d'Anne de Graville » est un titre ambi-
tieux. Il serait plus exact d'intituler ces pages :
« ce que l'on sait de la vie d'Anne de Graville »
L'on en sait fort peu de chose.
54 vie d'anne de graville
Et, pour commencer, l'on ignore la date de sa
naissance. Plus jeune de beaucoup que ses sœurs1,
des raisons d'ordre littéraire, qui seront indiquées
plus loin2, donnent à penser qu'elle était tant soit
peu l'aînée de la reine de Navarre". Peut-être eut-
elle pour marraine Anne de Bretagne.
A n'en pas douter, elle était jolie. Un historien,
M. de Maulde La Clavière 4, l'a dépeinte avec une
extrême précision : « blonde et fine, l'œil noir,
pétillant, plein de feu ; des sourcils très arqués, le
front élevé... des joues rondes, roses, très fraîches,
une toute petite bouche au sourire à la fois modeste
et spirituel; de la taille et de l'air, et une grâce
qui permettait de former les conjectures les plus
agréables... » — L'on admettra difficilement que
M. de Maulde ait pu distinguer tant de charmantes
particularités dans certaine miniature d'un manu-
scrit conservé à la bibliothèque de l'Arsenal5, le seul
document iconographique qu'il paraisse avoir con-
sulté sur notre poétesse 6. Aussi bien est-ce à la poé-
4. La miniature du Terrier, dont il a été parlé, nous montre une
enfant de sept ou huit ans jouant aux pieds de grandes jeunes
filles (ou jeunes femmes).
2. Seconde partie, chap. II.
3. La sœur de François Ier naquit en 4492.
4. Louise de Savoie et François 7er, p. 295.
5. Miniature de présentation du ms. de Palamon et Arcita,
n° 5446 [4634. B. F.] Recueil.
6. En dehors de la miniature en question et du portrait d'Anne
vie d'anne de graville 55
tesse elle-même que M. de Maulde a demandé des ren-
seignements sur son physique ; et, ces renseigne-
ments, il a cru les trouver dans le portrait de la
« belle Emylia », tel que le trace Anne de Graville à
la fin de son « rommant » :
Son aage estoit d'environ les quinze ans
Qui est le temps que désirent amans.
La taille en feust longue, menue et droicte,
Espaule plate et par les flans estroicte ;
De blanche chair douillete et en bon point
Tant que de plus pour lors n'en estoit point ;
Beaucoup cheveux ne trop noirs, ne trop blonds,
Mais bien dorés pendans jusqu'aus talions ;
Le front fort plain, yeulx vers * tousjours rians,
Tous aultres yeulx devers eulx attrayans...
de Graville enfant que contient le Terrier de l'Amiral, les docu-
ments iconographiques que l'on a sur elle se réduisent :
1° A un portrait tiré d'un manuscrit {Histoires chaldéennes de
Bérose) faisant partie de la bibliothèque de Cheltenham. Ce
portrait a été copié par Gaignières (Estampes. Recueil de
Gaignières Oa 16, fol. 39 ; cf. Henry Bouchot, Inventaire des
dessins exécutés par Roger de Gaignières, etc., n° 894); et la
copie de Gaignières se trouve reproduite dans l'ouvrage de
dom Bernard de Montfaucon (Les Monumens de la monarchie fran-
çaise, t. IV, p. 366) : « La dame qui occupe le bas de la planche
est Anne de Graville... Son portrait est tiré d'une miniature qui
est au commencement d'une histoire manuscrite de Bérose, Caldée
ou Caldéen, dédiée à Mademoiselle de Graville. Son habit est
cramoisi; les doublures de ses grandes manches sont des four-
rures ; ces manches, plus étroites en haut, sont vertes. Sa coëf-
fure noire est garnie d'or ; les chaînes qu'elle porte au cou et
sa ceinture sont aussi d'or. » — Je donne à mon tour, en tête
du présent volume, et d'après la photographie que M. Fitz Roy
Fenwick a bien voulu m'en communiquer, la reproduction de ce
portrait, intéressant à plus d'un titre.
2° A l'effigie qui se trouve sur la pierre sculptée du château de
Paulhac (voir mon Avant-Propos).
1. Vairs, de couleur variée ; par extension : brillants.
56 VIE d'anne de graville
Sourcils en arc, nez haull à eoulleur fine,
Petite bouche h lèvre coraline ;
Les dents menues et gensives bien Bettes,
Menton forchu et joue/ vermcilletes...
Son tainct estoit plus qu'aultre frez et nayf,
Et par sus tous se monstroit à l'œil vif;
Le col longuet et assez bien à point ;
Gorge luysant sus le tetin qui point...
Bras longs et ronds menuz par raison,
Les doiz fort longs et blans toute saison...
Et qui auroit partout bien espié,
Onques jamais femme n'eust ung tel pié.
Brief elle avoit toute parfection...
Il n'est pas impossible qu'en écrivant ces vers,
Anne ait consulté son miroir. Le portrait, cepen-
dant, paraît dépourvu de tout caractère individuel.
Elle y a réuni tous les traits réalisant, par leur
juxtaposition, le type idéal de la beauté féminine,
telle qu'on la concevait à son époque l, et ne nous
y a, à proprement parler, rien dit d'elle-même.
Ce qu'on peut affirmer de plus certain, touchant
ses avantages physiques, c'est qu'elle était blonde 2
et qu'elle chantait à ravir. On sait que le xvie siècle
eut la passion de la musique 3 et que l'art du chant
y atteignit une perfection singulière. Or François de
1. J. Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renais-
sance. Paris, Pion, 1885, t. II, ch. vu. — De Maulde La Clavière,
Les femmes de la Renaissance. Paris, Perrin, 1904, p. 270.
2. Ms. de l'Arsenal, miniature de présentation.
3. Je renvoie sur ce point à Babelais (Gargantua, ch. xxm) et
à un curieux article de M. Pierre Lalo (Feuilleton musical du
journal Le Temps. 12 mars 191 Î3).
vie d'anne de graville 57
Billon 1 qui, sous ce titre bizarre, Le fort inexpu-
gnable de V honneur du sexe féminin, a écrit, en
i 555, un panégyrique enthousiaste des femmes,
cite, parmi les cantatrices les plus réputées à son
époque, tant pour leur « perfection d'organe natu-
relle » que pour leur « expérience en musicalle
composition », la fille de l'amiral de Graville, Made-
moiselle d'Entragues, « entre toutes grandement
recueillye pour sa musicalle voix, outre tout l'orne-
ment de son honnesteté » ; Mademoiselle d'Entragues,
qu'il avait eu la bonne fortune d'applaudir au temps
où « il plaisoit au roy François lui donner entrée
en ses chambres royales »2... — On s'imagine,
d'après cette phrase, Anne de Graville faisant ses
premiers pas dans le monde, je veux dire dans les
« chambres royales » :
Orgueilleuse et les yeux baissés,
telle une Delphine Gay de la Renaissance.
Elle avait certes quelque sujet d'être orgueilleuse,
d'autant que les avantages physiques n'étaient pas
les seuls dont elle pût se prévaloir. Intelligente et
spirituelle, d'esprit ouvert et curieux, elle était, en
outre (bien qu'elle soit qualifiée d' « ignorante et
1. Il fut le secrétaire de Guillaume du Bellay, dont Rabelais fut
le médecin.
2. Il cite, en même temps qu'elle, une Madame de Martinville
(d'Orléans), et cette Isabelle de Hauteville (qui épousa sur le tard
le cardinal de Chatillon). Il raffolait, comme la plupart de ses
contemporains, de la voix féminine : « Entre les paroles des
dames », dit-il, « se fait sentir une âme qui, en vertu d'un son
proprement angélique, ravyt à soy les cœurs des écoutans, les
amolyt et leur persuade ce que bon luy semble. »
58 VIE D'ANNE DE GRAV1LLE
peu sçavante femme * »), fort instruite et lettrée.
Elle savait probablement le latin, peut-être l'ita-
lien 2 ; et, à ses goûts littéraires — elle se rend à
elle-même ce témoignage dans la devise qu'elle s'est
composée : musas natura, lacrymas fortuna 3 —
elle joignait le don poétique.
II
Elle dut, comme avaient fait ses sœurs, passer
son enfance et sa première jeunesse à Marcoussis.
Le château était situé à six lieues de Paris, près de
Montlhéry. Construit au commencement du xve siècle
par Jean de Montaigu, le favori de Charles VI, il
avait été restauré, agrandi et richement décoré par
son arrière- petit-fils, l'amiral de Gra ville 4. Avec
ses quatre corps de logis, ses quatre grosses tours
rondes et son donjon carré, seul reste d'une construc-
tion antérieure ; avec ses deux chapelles superposées,
ses vastes communs, son immense parc, renommé
pour le haras qu'il contenait, pour ses aires d'oiseaux
1. Palamon et Arcita : dédicace à la reine Claude.
2. Si l'on admettait, avec M. Wahlund, qu'Anne de Graville a
écrit son remaniement de la Teseide (Palamon et Arcita), non pas
d'après une ancienne traduction française, mais d'après le texte de
Boccace, il faudrait par là même admettre qu'elle savait l'italien.
L'italien était d'ailleurs très à la mode à la cour de François Ier.
3. Littéralement : « La nature m'a donné les muses, la fortune
les larmes. »
4. Perron (de Langres), L'Anastase de Marcoussis, p. 57. — Le
Roux de Lincy, op. cit., livre IV, ch. m. — Malte-Brun,
p. 44 et suiv.
59
« tant de leurre que de poing » , sa faisanderie et sa
fameuse héronnière, — c'était une des demeures
seigneuriales les plus remarquables de l'Ile-de-
France. Tout à côté, se voyaient l'église des
Gélestins et leur monastère, jadis fondés par Jean
de Montaigu (il avait son tombeau dans l'église), et
que ses successeurs — et notamment l'amiral —
n'avaient cessé d'enrichir de leurs libéralités.
C'est dans le cadre seigneurial et simple à la fois 1
de Marcoussis qu'Anne de Graville vécut ses plus
belles années. Elle avait treize ou quatorze ans lors-
qu'elle perdit sa mère (1503). Ses deux sœurs, depuis
longtemps mariées, avaient quitté le foyer paternel.
Elle dut s'élever un peu toute seule, auprès d'un
père vieillissant, et du reste absorbé par ses impor-
tantes fonctions.
La vie, à Marcoussis, était assez austère et mono-
tone. Cependant, à de certains jours, le château soli-
taire, les bois silencieux s'animaient 2. Des hennis-
1. Perron (de Langrcs), dans son Anastase de Marcoussis, donne
des renseignements intéressants sur l'ancien ameublement du
château : « La plupart des meubles, comme tables, chaises, etc.,
n'étoient que de bois de chêne ou de noyer, quelque peu de cèdre et
autre bois odoriférent, comme coffres, armoires et buffets à l'an-
tique etc. On y trouve deux ou trois douzaines de tables longues,
en forme de caisses à mettre des vers à soye ; des rouets, des petits
moulins et autres ustenciles servant à façonner la soye, et même
de la filasse de plusieurs sortes, des laines apprêtées et du poil
de lin prest à filer, ce qui marque une grande économie. »
2. Ils s'animaient même trop, au gré des Célestins. Pour s'iso-
ler du bruit, ils firent construire un mur à la place de quelques
haies qui séparaient seules le monastère des jardins du château.
L'amiral s'opposa à cette construction (1509), qu'ils s'obstinèrent
à continuer. D'où procès, saisie du temporel du monastère, etc.
— Malte-Brun, p. 115; Perret, p. 227.
60 vie d'anne de graville
sements, des aboiements, des appels de trompe rem-
plissaient l'air ; une troupe joyeuse et bigarrée faisait
irruption dans la vaste cour intérieure ; on ne voyait
que lévriers tirant sur leurs laisses, chevaux capa-
raçonnés, faucons aux ailes frémissantes posés sur le
gantelet des piqueurs et faisant sonner leurs vervelles.
C'était le roi qui venait voler la perdrix ou courre
le cerf chez son bon ami l'amiral. La nuit venue, la
chasse finie, l'on regagnait le château, dont les hautes
cheminées flambaient. Affamés et recrus de fatigue,
les chasseurs y soupaient bruyamment, et repar-
taient le lendemain, dès l'aube, au son des fanfares,
tandis que l'ardente jeune fille, le coude sur la pierre
et le menton dans la main, suivait des yeux, se
déroulant à travers la campagne, la fastueuse caval-
cade.
On aurait tort, on le voit, de se la représenter
comme une sorte de Gendrillon, sevrée de fêtes et
de plaisirs. Du reste, elle quittait souvent Mar-
coussis, accompagnait son père au Bois-Malesherbes,
à Rouen !, dans la plupart de ses voyages, et aussi
dans les fréquents séjours qu'il faisait à Paris, en son
hôtel du Porc-Epic 2.
4 . Plusieurs des livres qui lui ont appartenu portent la mention :
« Achetté à Rouen ».
2. « Louis Mallet de Graville, dit Sauvai (Histoire et recherches
des antiquités de la ville de Paris, t. II, p. 152), demeuroit
devant le palais des Tournelles à l'hôtel de Graville, qui se nom-
moit encore ainsi en 4551... Il a demeuré encore à la rue Percée
et celle de Joui, dans la maison du Porc-Epic »... — D'après Sau-
vai, Graville aurait possédé, comme on voit, deux hôtels à Paris ;
mais il se trompe assurément. L'hôtel du Porc-Epic s'appelait,
sous Charles V, la maison des Marmousets. La maison des Mar-
vie d'anne de graville 61
Il paraît bien l'avoir aimée de cet amour exclusif
et tant soit peu jaloux qui, chez certains pères, prend
une forme quasi conjugale. Elle était la joie de sa
maison, la consolation de sa vieillesse. Il eût voulu
la garder auprès de lui ; peut-être lui avait-elle promis
de ne jamais le quitter *.
Cependant, pour l'acquit de sa conscience, il lui
mousets devint, en 1367, la propriété du célèbre prévôt de Paris,
Hugues Aubriot. En 1397, le chancelier Pierre de Giac, qui l'avait
acquise, la vendit au duc d'Orléans, frère du roi (c'est depuis lors
qu'elle prit le nom d'hôtel du Porc-Epic, à raison de l'emblème
adopté par le duc). En 1404, le duc d'Orléans échangea avec le
duc de Berry l'hôtel du Porc-Epic contre celui des Tournelles. Le
duc de Berry céda immédiatement l'hôtel du Porc-Epic au sur-
intendant Jean de Montaigu. Les biens de Jean de Montaigu furent
confisqués en 1409, mais, par l'effet de sa réhabilitation, l'hôtel,
après avoir passé en diverses mains, finit par revenir à son arrière-
petit-fils dans la ligne maternelle, l'amiral de Graville, qui en
partagea la propriété avec les d'Estouteville. — A la mort de
l'amiral, la propriété fut démembrée entre : 1° ses héritiers ; 2° le
prévôt Jean d'Estouteville. L'une des parties, celle attenant aux
anciens murs de la ville — dite maison du Porc-Epic — échut à
Anne de Graville ; l'autre — dite Yhôtel de Graville — située le
long de la rue Percée, aux enfants de sa sœur Louise et de Jacques
de Vendôme : l'on s'explique, par ce démembrement de propriété,
la méprise de Sauvai. (Cf. Le Ménagier de Paris, traité de morale
et d'économie domestique, composé vers 1393 par un bourgeois
parisien, éd. de la Soc. des Bibliophiles, Paris, 1846, t. II,
p. 253, note ; et Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du
Prévôt », successivement appelé maison des Marmousets, hôtel du
Porc-Epic, etc. (Ville de Paris. — Commission municipale du
Vieux Paris. Procès-verbaux, année 1907). — Voir aussi le Fran-
çois Villon de M. P. Champion, Paris, 1913, t. I, p. 181.)
Rien ne subsiste plus aujourd'hui (passage Chârlemagné) de
l'ancien hôtel du Prévôt : les derniers restes en ont été abattus
en 1906 et 1908. Mais on conserve, dans la bibliothèque de la Ville
de Paris (G. P. XIV, 25 ; G. P. XIV, 27), des photographies,
fort intéressantes, de ces restes.
1. C'est du moins ce qu'avance Malte-Brun, op. cit., p. 99; mais
je ne sais où il a pris ce renseignement.
62 vie d'anne de graville
proposait des partis, avec le secret espoir qu'elle
n'en accepterait aucun. Mais laissons ici la parole
au bon Simon de la Motte, ce sous-prieur des Géles-
tins de Marcoussis, qui, sur la fin du xvne siècle,
écrivit la vie de Jean de Montaigu, fondateur du
monastère, « les éloges de ses parents... et quelques
événements du dit monastère » :
Il s'est trouvé depuis peu, dit-il, dans le chartrier du châ-
teau de Marcoussis *, une lettre du seigneur amiral (à sa fille)
par laquelle, lui faisant savoir qu'elle estoit demandée en
mariage par trois jeunes seigneurs, il lui en représentoit un
d'entre eux assez volage ; il faisoit passer le second pour un
emporté et un téméraire; et, quant au seigneur de Balsac
(Pierre de Balsac, dont La Motte a parlé antérieurement), il
lui dit qu'encore qu'il ne fût pas si riche ni autant accommodé
que les deux autres, n'ayant que huit mille livres de rente,
il estoit toutefois un gentilhomme sage, modéré et d'une
belle conduite.
L'amiral n'avait garde, on le voit, de surfaire la
marchandise ; et Pierre de Balsac est le seul des
trois candidats auquel il se montre, après tout,
favorable. De fait, malgré la modicité de sa fortune,
Pierre était un excellent parti. Gentilhomme de
bonne race, cousin de Marie de Balsac, fils de ce
sénéchal d'Agenais, l'un des serviteurs les plus
dévoués du duc d'Orléans, devenu Louis XII 2, il
1. Cette trouvaille fut probablement faite par Perron (de
Langres), l'auteur, dont il sera parlé plus loin, de VAnastase (la
résurrection) de Marcoussis.
2. Qu'on se rappelle le mot, plus haut cité (ch. i), de
Charles VIII sur Robert de Balsac : « C'est l'homme du duc
d'Orléans. »
vie d'anne de gra ville 63
n'aurait eu, semble-t-il, qu'à demander dans les
formes la main d'Anne de Gra ville pour l'obtenir
sans peine, quel qu'eût été le secret déplaisir de
l'amiral...
Au lieu de cela, il enleva la jeune fille. Quelles
raisons le déterminèrent, c'est ce que l'on ignore.
Mais Simon de la Motte fait à ce sujet des supposi-
tions assez vraisemblables :
Or de savoir pourquoi ce seigneur si considéré se détermina
de la façon et résolut cet enlèvement et cet excès peu louable
après un témoignage si avantageux et si favorable de la part
de son futur beau-père, c'est ce que je n'ai pu apprendre
ni découvrir jusqu'à présent, si ce n'est que, pour prévenir la
violence aussi bien que l'autorité de ses concurrents en une
telle conquête, il a imaginé qu'il lui étoit plus expédient d'en
user de la sorte et moins important pour lui de s'exposer à la
disgrâce d'un beau-père qui, étant sage et avisé, pouvoit, en
excusant sa passion amoureuse, lui remettre cette entreprise
téméraire et cet attentat... que de prodiguer le sang humain
pour le soutien de la poursuite de ses prétentions et la jouis-
sance de sa dite conquête... *
Pour l'aider dans son entreprise, Pierre de Bal-
sac s'était assuré de plusieurs complices, — d'un
nommé Antoine, son laquais, d'une femme, Loyse
1. Montlosier raconte dans ses Mémoires que, sous Louis XIV,
c'était encore, en Auvergne, un usage établi que d'enlever sa fian-
cée : « Je connais peu, à cette époque, de mariages de gentils-
hommes qui ne se soient faits ainsi, ajoute-t-il ; les parents
et amants avaient beau être d'accord, une demoiselle un peu fière
ne se croyait pas assez estimée si, à la suite de ces accords, son
amant négligeait de l'enlever. » — Je ne suppose pas que Pierre
de Balsac ait enlevé Anne de Graville pour se conformer à cette
vieille coutume auvergnate.
64
Blancher, d'un certain maître Pierre, chantre (?) au
service d'Anne de Graville, d'autres encore. C'est
ce que nous apprend un « défaut » du 27 janvier
1507 (1508 nouv. st.), la seule pièce qui subsiste
de toute la procédure criminelle engagée par l'ami-
ral contre son gendre et sa fille 1 .
Anne, cela va sans dire, était de connivence
avec Pierre de Balsac; elle paraît même ne s'en
être pas tenue, dans la circonstance, au rôle passif
que l'on croirait. Perron (de Langres), cet avocat
au Parlement qui explora, vers 1650, les archives,
alors très complètes, du monastère et du château
de Marcoussis, nous dit qu'elle consentit à son
enlèvement sous ombre d'un écrit malentendu ~ ;
1. Arch. nai., Parlement criminel X2 A 66, f° 157. — Voici cette
pièce, dont je dois la découverte à M. Pierre de Vaissière, qui a eu
l'extrême obligeance d'explorer à mon intention, aux Archives
nationales, le fonds du Parlement :
« Deffault à Loys, seigneur de Graville, admirai de France,
demandeur en cas d'excès, rapt, crimes, delictz et maléfices, le
procureur g-énéral du Roy joint aveq luy — contre Pierre de Bal-
sac escuyer, seigneur d'Entresgues, un nommé Anthoine son
laquays, Loyse Blancher, veufve de feu Sevestre Lefevre, Anne
de Graville damoiselle, défendeurs es ditz cas — adjournez a com-
paroir en leurs personnes sur peine de bannissement de ce
royaulme, de confiscation de corps et de biens et d'estre attainctz
et convaincuz des cas à eulz imposez — et encore contre ung
nommé Pierre de Nevers, un aultre nommé maistre Pierre,
chantre et serviteur de ladite damoyselle Anne de Graville, aussi
deffendeurs es ditz cas et adjournez à comparoir en leurs per-
sonnes par ordonnance du bailly de Meleun ou son lieutenant
commissaire en ceste partie — non comparans. — Appelle et rap-
porté par Tillet. Du jeudi XXVIIe jour de janvier mil cinq cens
sept, en la grant chambre. Baillet, président. »
2. V Anastase de Marcoussis, Avertissement : « On donnera de
plus le dénouement des intrigues galantes du mariage de
Louise (pour Anne) de Graville, fille de Louis, l'amiral de France,
vie d'anne de graville 60
et nous allons voir, par ailleurs, son père la traiter,
dans un instant, de faussaire. Rapprochons ces deux
indications. L' « écrit malentendu » dont parle
Perron (de Langres) ne serait-il pas la lettre, citée
plus haut, tpar laquelle l'amiral, s'adressant à sa
fille, lui désignait Pierre de Balsac comme digne
d'aspirer à sa main? Il n'y aurait après tout rien
d'impossible à ce qu'Anne de Graville, pour légiti-
mer, en quelque sorte, son coup de tête, et en pré-
venir les conséquences, eût forgé de toutes pièces
la lettre en question, dont elle devait se prévaloir
obstinément dans la suite, en lui attribuant le sens
et la valeur d'un consentement à son mariage.
Mais pourquoi, demandera-t-on, ce scandaleux
coup de tête, et que n'imposait-elle à l'impatience
de son futur mari les lenteurs d'une union réguliè-
rement contractée? A cette question, il dut y avoir
autrefois plus d'une réponse l ; il n'y en a qu'une
aujourd'hui : elle l'aimait. Et l'enlèvement dont
elle se fît complice ne fut que l'épilogue d'un
roman d'amour dont nous sommes en mesure de
reconstituer au moins un épisode.
La célèbre collection formée par sir Thomas
Phillipps, à Çheltenham, compte, au nombre de ses
qui, sous ombre d'un écrit malentendu, consentit à son enlève-
ment par le jeune baron d'Entragues »... — L'ouvrage de Perron
devait avoir cinq parties. Il n'eut malheureusement pas le loisir
de l'écrire, et se contenta, en 1694 (plus de quarante ans après
les avoir prises), de réunir ses notes, toutes relatives à la pre-
mière partie, en un petit volume in-18 de 146 pages, qui ne fut
tiré qu'à vingt-sept exemplaires.
1. Peut-être était-elle grosse, et par suite très pressée de régu-
lariser sa situation .
66 VIE d'àNNE DE GRAVILLE
manuscrits, une traduction française des Histoires
chaldéennes de Bérose, qui porte, sur le verso du
premier feuillet de garde, la signature d'Anne de
Graville j . Le texte se termine par cet explicit :
« Gy finist le livre d'amour, lequel a voulu estre
ainsy nommé parce que amour ha induyt l'acteur et
commandé le faire. »
« L'intention marquée dans ce passage, dit M. le
comte Durrieu, à qui l'on doit une étude sur les
manuscrits à peintures de Gheltenham 2, se trouve
également accentuée dans une miniature à pleine
page placée en tête du manuscrit3. Gette miniature
figure la présentation du livre. Anne le reçoit
assise sur une chaise à haut dossier, ayant ses
femmes debout derrière elle ; mais ce n'est pas,
comme dans les miniatures du même type, l'auteur
en personne qui le lui offre ; c'est une main qui sort
d'un nuage et que guide un amour. Pour que l'al-
1. « Anne de Graville. vc xvm. » — Au recto du même feuillet
se lit cette note : « Mémoire que je me souvienne de ce qui
m'avint le samedy, huitième novambre, lissant (sic) dedans mon
lit à Annet. »
2. Paul Durrieu, Les manuscrits à peintures de la bibliothèque
désir Thomas Phillipps à Cheltenham. Paris, 1889. (Extrait de la
Bibliothèque de VEcoledes Cha rtes, 1889, pp. 381-432.) — Commen-
cée en 1886, la dispersion de la magnifique bibliothèque Phillipps
(aujourd'hui la propriété de M. T. Fitz Roy Fenwick, petit-fils de
sir Thomas Phillipps) s'est continuée depuis lors : treize ventes
partielles ont eu lieu entre 1886 et 1908 (H. Omont, Catalogue
des manuscrits latins et français de la collection Phillipps acquis
en 1908 par la Bibliothèque nationale. Paris, Leroux, 1909).
3. C'est la miniature inexactement et incomplètement copiée
par Gaignières, ou plutôt par son dessinateur, puis, d'après lui,
par Montfaucon, et dont je donne, dans le présent volume, la
reproduction, pour la première fois intégrale et fidèle.
vie d'anne de graville 67
légorie soit bien claire, auprès du petit dieu, le
miniaturiste a écrit en lettres d'or le mot : Amour.
Près de la bouche de la demoiselle, une banderole
porte sa devise : J'en guarde un leal, anagramme de
son nom... Plus à gauche est une autre banderole
avec les mots : Nonplus. Enfin, au bas de la page,
sont peintes les armes de Malet, de gueules à trois
fermaux d'or, avec cette troisième devise : A autre
non. Dans le courant du livre, il y a de nombreuses
initiales peintes accompagnées de motifs ornemen-
taux au milieu desquels se voient fréquemment
répétés le chiffre A et les deux devises A autre
non et Non plus. »
« L'auteur de la traduction ne s'est pas nommé,
ajoute M. Durrieu, mais on peut le deviner d'après
une courte note — contemporaine du texte — sur
le verso du premier feuillet de garde, près de la
signature d'Anne de Graville :
Tout pour le mieux.
Vostre bon cousin et ami, c'est moy. »
Ce « bon cousin et ami » n'est autre, en effet,
que Pierre de Balsac. Et le cadeau qu'il fit à sa
cousine nous en dit long sur elle — et sur son
temps.
Il semble difficile d'admettre, comme le fait
M. Durrieu *', que Pierre de Balsac soit l'auteur de
la traduction de Bérose. Il ne devait pas être beau-
1. Il paraît d'ailleurs être revenu sur cette opinion. (Cf. Les
heures à V usage d'Angers de la collection Martin Le Roy. Paris,
1912, préface.)
68 vie d'anne de graville
coup plus lettré que la plupart des gentilshommes ses
contemporains, lesquels savaient tout au plus leur
croix de par Dieu. En tout cas, l'imagine-t-on ca-
pable — en un temps où les hellénistes étaient fort
rares — de traduire un texte grec ? Il dut s'adresser
à quelqu'un de ces réfugiés que la ruine de l'em-
pire d'Orient avait contraints de chercher un asile
en Italie et en France, et qui y gagnaient leur vie
comme ils pouvaient. Le travail de traduction et
celui qu'exigea la décoration du manuscrit durèrent
assurément plusieurs mois ; d'où l'on peut conclure
qu'avant d'enlever sa cousine, Balsac lui fit une
cour prolongée. C'est peut-être pour l'achever de
séduire et pour lever ses derniers scrupules qu'il
lui offrit les Histoires de Bérose.
Ce n'est pas faire injure au lecteur, même érudit,
que de ne pas le supposer très familier avec Bérose,
ce prêtre du dieu Bêlos, contemporain d'Antiochus
Soter, qui, mettant à contribution les archives des
temples de Babylone, écrivit une histoire de la
Babylonie et de la Ghaldée. Gosmogoniques et his-
toriques, les fragments, peu nombreux, de son
œuvre qui sont arrivés jusqu'à nous, se trouvent
épars dans Josèphe, Eusèbe, Clément d'Alexandrie,
etc.. Et, au commencement du xvie siècle, ces frag-
ments n'avaient pas encore été réunis 1 .
Je les ai lus par acquit de conscience 2, et je
1. L'histoire en cinq livres publiée, à la fin du xvc siècle, sous
le nom de Bérose, par Annius de Viterbe, n'a aucune authen-
ticité.
2. Dans les Fragmenta historicorum grœcorum, de Mùller.
VIE DANNE DE GRAVILLE
69
déclare que, s'il est un livre auquel la qualification
de « livre d'amour » ne paraisse pas convenir,
c'est bien celui-là. On trouve dans les fragments de
Bérose l'histoire fabuleuse de la Ghaldée et l'énu-
mération de ses premiers rois historiques ; on y
trouve, en un mot, des renseignements intéressants
sur l'Orient primitif 1 . Mais le singulier cadeau à
faire à la femme aimée, et l'étrange moyen de
séduction !
Un moyen, cependant, qui, à son heure, en valut
un autre. Le cri de Gargantua naissant : « à
boire, à boire ! » fut celui du xvie siècle à ses
débuts. Les esprits, en ce temps-là, étaient travail-
lés d'une curiosité universelle, d'une incroyable
avidité d'apprendre. Tout leur était bon pour étan-
cher leur soif. Et les Histoires de Bérose durent
émouvoir Anne de Graville comme eût fait le plus
passionné des romans. Les femmes d'ailleurs ont la
surprenante faculté de tout rapporter à l'amour. En
lisant l'histoire d'Oannès, le poisson à tête d'homme
qui fut le premier législateur de la Ghaldée, ou
celle des rois Evêkhous et Khomasbêlos, qui y
régnèrent aussitôt après le déluge, Anne, entre elle
et la page enluminée, voyait se profiler la silhouette
de Pierre de Balsac.
4. Ces renseignements, les historiens — M. Maspero, par
exemple, dans son Histoire ancienne des peuples de VOrient — les
ont utilisés. D'autre part, Fr. Lenormanta publié un Essai de com-
mentaire des fragments cosmogoniques de Bérose. Paris, Maison-
neuve, 1871.
70 vie d'anne de gravi lle
III
L'enlèvement eut lieu en 1506 1. Il fut bientôt
suivi d'un mariage clandestin, dont nous ignorons
la date exacte. Dès lors, pour la pauvre Anne, vont
commencer des jours sombres : lacrymas fortuna.
Quelque quarante ans plus tôt, l'enlèvement
d'Étiennette de Besançon, une bourgeoise pari-
sienne qui s'était laissé séduire par Gaston IV,
comte de Foix, avait déjà fait scandale, et même
donné lieu à de véritables joutes poétiques 2. On
peut être certain qu'à plus forte raison celui d'Anne
de Graville provoqua, rimes ou non, d'innom-
brables commentaires. Des commentaires d'autant
plus passionnés que, sur les questions de rapt et de
mariage subséquent, la loi et les mœurs étaient
depuis longtemps en conflit.
La loi punissait de mort le rapt dit « de vio-
lence » 3. Quant au rapt « de séduction », il échap-
pait, quand il était suivi du mariage, à toute
répression sérieuse. Les jurisconsultes laïques,
imbus des principes de la législation romaine, sou-
tenaient, à vrai dire, que les mariages contractés à
1. Ancien style. — Je me fonde, pour indiquer cette date, sur
le « défaut », précédemment cité, du 27 janvier 1507. C'est par
une erreur évidente que Malte-Brun place l'événement en 1509.
2. P. Champion, Un scandale parisien au XV* siècle. L'enlève-
ment d'Etiennette de Besançon (1468). Paris, 1907.
3. En quoi elle ne faisait qu'appliquer le Code Justinien, IX, 13,
De raptu virginum.
vie d'anne de graville 71
la suite d'un rapt étaient nuls, faute de consente-
ment des parents; et, dans la suite, ils obtinrent
gain de cause !. Mais, au commencement du
xvie siècle, l'Église exerçait encore, en la matière,
un pouvoir exclusif. N'envisageant le mariage
qu'au point de vue sacramentel, et — ce qui est la
vérité théologique — l'estimant réalisé de par le
seul consentement des époux, elle estimait par là
même et elle maintint jusqu'au concile de Trente
que le consentement des parents n'en était pas,
quant à la validité, un élément essentiel 2.
Cette théorie toute sacramentelle du mariage
entraînait des abus intolérables et avait cessé de
s'accorder avec les mœurs. Les mœurs, au temps
d'Anne de Graville, ne favorisaient en aucune
façon les aventures d'ordre sentimental et ne
reconnaissaient pas ce qu'on a de nos jours appelé
les « droits de la passion » . Le mariage était consi-
déré comme une pure affaire, d'où l'amour était
exclu, où, du moins, il n'était admis à jouer aucun
rôle effectif 3. Indifférente et passive, la jeune fille,
1. L'Edit de 1556 sur les mariages clandestins fut le premier
acte de l'autorité civile dans le sens de la sécularisation du
mariage.
2. L. Duguit, Etude historique sur le rapt de séduction (Nou-
velle revue historique de droit français et étranger, 1886, p. 587
etsuiv.). — La question des mariages clandestins sera reprise et
traitée plus à fond dans la troisième partie de cet ouvrage, quand
je parlerai des promesses de mariage obtenues par Henriette et
par Marie-Charlotte de Balsac, et que j'examinerai la valeur
légale de ces promesses.
3. Heptaméron, nouvelle xl : « Je prie à Dieu, mes dames, que
cest exemple vous soit si profitable, que nulle de vous ait envie
de soy marier, pour son plaisir, sans le consentement de ceulx à
qui on doibt porter obéissance ». . .
72
en ce qui touche le choix du futur époux, devait
s'en rapporter aveuglément à ses parents. Que si
elle disposait de sa personne à leur insu et contre
leur gré, elle se mettait par là même au ban de
l'opinion, devenue fort sévère à l'endroit des
mariages clandestins, qui se multipliaient scanda-
leusement. De cette sévérité justifiée, Rabelais se
fera l'interprète, en 1546, dans le chapitre XL VIII
de son tiers livre *. Il y proteste, avec une extrême
violence, entre la prétention des prêtres (des
a pastophores taulpetiers », comme il les appelle)
d'attribuer valeur légale aux mariages bénis par
eux sans l'assentiment des parents. « Moyennant
les loigs dont je vous parle 2, dit-il, n'est ruffien,
forfant, scélérat, pendart, puant, punays, ladre, bri-
guant, voleur, meschant... qui violentement ne
ravisse quelle fille il vouldra choisir, tant soit
noble, belle, riche, honneste, pudicque que sçau-
riez dire, de la maison de son père, d'entre les bras
de sa mère, maulgré tous ses parens, si le ruffien
s'y ha unefoys associé quelque myste 3, qui quelque
jour participera de la proye ». Et il ajoute que, la
fille fût-elle consentante, le père, en telle occurrence,
a le droit et le devoir de mettre à mort à la fois le
ravisseur et le « taulpetier » , et « leurs corps jecter
en direption des bestes brutes »...
L'amiral n'était pas homme à recourir à de telles
1. Le chapitre est intitulé : « Comment Gargantua remonstre
n'estre licite es enfans soy marier sans le sceu et adveu de leurs
pères et mères. »
2. Il s'agit des lois faites par les « pastophores taulpetiers ».
3. Prêtre.
vie d'anne de graville 73
vengeances. Ce n'est pas que sa douleur, son indi-
gnation ne fussent à leur comble. Bravé dans son
autorité paternelle, blessé dans sa tendresse et dans
sa confiance, il prit dès l'abord les mesures judi-
ciaires les plus graves, engagea contre le jeune
ménage une instance criminelle pour cause « d'ex-
cès, délits et maléfices », de « rapt et d'inceste { »,
enfin d' « ingratitude2 », et poursuivit, devant le
Parlement de Paris, l'exhérédation de sa fille. En
même temps, il obtenait du roi la mise sous
séquestre des biens de son gendre.
Le procès dura trois ou quatre ans : le maquis
de la procédure était, au xvie siècle, encore plus
embroussaillé qu'aujourd'hui. Il y eut de nom-
breuses mesures d'instruction, des enquêtes, des
interrogatoires, des productions de lettres 3.
L'amiral aurait sans doute fini par obtenir à son
profit des condamnations sévères. Mais la perspec-
tive d'un succès judiciaire n'était pas pour lui don-
ner satisfaction. Partagé entre la colère et la dou-
leur, il souffrait de l'absence de sa fille et du mal
qu'il se croyait obligé de lui faire.
Les jeunes époux, de leur côté, subissaient une
pénible épreuve. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient
probablement réfugiés, soit dans les terres que
1. D'inceste, à raison de la parenté existant entre sa fille et
Pierre de Balsac.
2. Voir plus loin la transaction du 20 novembre 1540.
3. Il eût été fort intéressant de retrouver tout cela. Mais, bien
que le fonds du Parlement de Paris, aux Archives nationales,
comprenne 25.000 registres, les papiers relatifs aux instruc-
tions ont à peu près complètement disparu.
74 VIE D ANNE DE GRAVILLE
Pierre de Balsac avait dans le Midi (Dunes ou
Clermont-Soubiran), soit dans ses terres d'Au-
vergne, Saint- Amand ou Paulhac1. Ils furent bien-
tôt las de cette vie errante. Du reste, la saisie pra-
tiquée, à la requête de l'amiral, sur les biens de
son gendre, privant celui-ci de tous ses revenus,
eut très vite pour effet de le réduire, ainsi que sa
femme, à la gêne, presque à la misère. Il était
urgent pour eux d'aviser. Soit repentir véritable,
soit que son intérêt bien entendu la lui dictât, Anne
fit une tentative de rapprochement. Elle joignit
son père, et se jeta à ses pieds, implorant son
pardon 2. Il ne semble pas que cette première
démarche ait eu de résultat positif : l'amiral était
encore trop ulcéré pour céder. Mais Anne la renou-
vela bientôt. Elle eut recours cette fois aux Céles-
tins de Marcoussis, qu'elle connaissait depuis son
enfance, et les mit dans ses intérêts. Le prieur
l'assura de ses bons offices : il ne s'agissait que
d'attendre une occasion favorable. Simon de la
Motte nous raconte quelle fut cette occasion :
Comme un jour de vendredi saint ce pieux et dévot amiral
se préparoit à l'adoration de la vraye croix qui s'expose aux
4. Les archives du château de Paulhac contiennent de nom-
breux actes passés à son nom. Il semble donc bien qu'il se soit
intéressé à cette seigneurie, et qu'il y ait fait des séjours. Sa
femme l'y accompagna, autant qu'en peut témoigner la pierre
sculptée dont je donne la reproduction en tête de mon Avant-
Propos. (Cf. ma Suite des seigneurs de Paulhac.)
2. « Considérant, est-il dit dans la transaction du 20 no-
vembre 1510 (voir plus bas), que la dicte demoiselle Anne a jà
par deux foiz, en soy prosternant et jectant à genoulx, supplié et
requis pardon et mercy du dict seigneur de Graville. »
vie d'anne de graville 75
yeux d'un chacun pour ce sujet tous les ans en cette journée,
le Supérieur, qui avoit retiré dans le monastère le soir précé-
dent la dite demoiselle avec son époux afin de les lui présen-
ter le lendemain à l'église s'étant apperçu qu'il se pros-
ternoit pour satisfaire à sa dévotion, lui remontra assez vive-
ment et avec zèle qu'il n'étoit pas juste qu'il s'approchât du
bois sacré sur lequel le Fils de Dieu, pour réconcilier et réu-
nir les hommes à son Père éternel, avoit répandu son sang
précieulx et exposé sa vie, s'il n'étoit résolu de l'imiter en
pardonnant volontiers à ses deux enfants qui présentement
l'en supplioient avec tous les ressentimens de douleur
possibles de s'être oubliés avec tant d'excès que d'avoir, par
leur faute et conduite téméraire, provoqué son courroux et
mérité sa disgrâce. Ce généreux seigneur et vieillard véné-
rable, touché sensiblement de l'amour et du respect qu'il
devoit à son Sauveur, et d'autre côté ses entrailles s'étant
émues de voir sa fille les cheveux épars et sans ordre, les
larmes aux yeux avec son époux, tous deux dans un équi-
page capable de toucher et fléchir les plus insensibles et obsti-
nez, avouer par un morne silence les paroles de ce bon reli-
gieux, leur pardonna franchement et sans difficulté ; puis,
les ayant embrassés avec une affection et une tendresse de
père, acheva son adoration par (sic) une piété exemplaire qui
édifia généralement l'assistance ; et eux, en action de grâce,
s'acquittèrent ensuite de ce devoir avec toute la joie que l'on
peut s'imaginer d'une action si touchante et si louable.
C'est le vendredi saint de Tannée 1509 ou 1510
que se passa cette « scène de l'église ». (Je ne pré-
cise pas à cet égard, car, si Tordre chronologique
des faits paraît établi, les dates, on le verra, restent
assez douteuses.) En même temps, le roi Louis XII,
toujours bien disposé pour Balsac, intervenait
auprès de l'amiral, et lui conseillait l'indulgence. Le
cardinal d'Amboise, avec l'autorité que lui don-
76 vie d'anne de graville
naient sa dignité, ses fonctions, et aussi sa qualité
d'oncle par alliance de Jeanne de Graville, intervint
à son tour. Tant d'efforts réunis ne pouvaient man-
quer d'atteindre leur but : l'amiral consentit à tran-
siger avec sa fille et son gendre. Celte transaction,
dont les termes avaient été arrêtés au château de
Vigny !, où se trouvait alors la cour, fut, le 20 no-
vembre 1510, mise en forme authentique par deux
notaires du Châtelet, et, le 7 décembre, homologuée
par le Parlement. La voici 2 :
» Furent présens Loys, seigneur de Graville, admirai de
France, conseiller, chambellan du roy nostre sire, d'une part,
et damoiselle Anne de Graville sa fille, tant en son nom que
pour et au nom et soy faisant fort de Pierre de Balsac, sei-
gneur d'Entragues, par lequel elle a promis faire ratifier et
de nouvel passer et accorder le contenu de ces présentes, et
d'en bailler et envoyer à ses despens lettre en forme deue,
expédiée et passée sous le scel royal : disans les dites parties
que procès est pendant, en la cour du Parlement de Paris,
entre le dit seigneur de Graville, admirai, demandeur d'excès,
1. Le château de Vigny (sur la route de Paris à Rouen, à 10 kil.
au nord de Meulan) avait été acheté, en 1504, par le cardinal
d'Amboise a Françoise de Rouvray, dame de Saint-Simon. Il a
été restauré, en 1888, par le comte Philippe Vitali, à qui il appar-
tient actuellement. — G. Tubeuf, Domaine de Vigny (Seine-et-
Oise). Monographie du château et de Véglise. Paris, Fanchon,
1902.
2. Elle n'est pas datée, mais la date en est donnée dans le tes-
tament de l'amiral, qu'on lira plus loin. — Ce document et ceux
qui suivent ont été découverts par le Mis de Laqueuille aux
archives d'Eure-et-Loir, dans les papiers de la famille de Ven-
dôme (la fille aînée de l'amiral avait, on s'en souvient, épousé
Jacques de Vendôme). — Anne de Graville, ses poésies, son exhé-
rèdation (Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir,
t. I, p. 328 et suiv. Chartres, Garnier, 1858).
vie d'anne de graville 77
delictz et maléfices, et requérant contre les dits de Balsac et
damoiselle Anne de Graville réparacion tant honorable que
proufitable, et aussi contre la dicte Anne déclaracion d'exhé-
rédation et privacion de tous ses biens et succession, d'une
part, et les dits de Balsac et Anne de Graville deffendeurs,
d'autre part, à cause du rapt et inceste prétenduz par le dict
seigneur amyral avoir esté commis en la personne de la dite
Anne par ledit de Balsac, ingratitude, offense et delictz aussi
par lui prétenduz avoir esté commis par la dicte damoiselle
Anne en donnant consentement aux dits rapt et inceste, en
soy alliant par mariage avecques le dict de Balsac, au desceu
et contre le gré du dict sieur amyral son père, comme il
disoit : les dits de Balsac et sa femme disans et soutenans le
contraire, et tout ce qu'ils avoient faict estoit en ensuyvant
le bon plaisir, consentement et lettres missives du dict sei-
gneur son père * et que par ce ils estoyent en voye d'abso-
lucion. Auquel procès tant a été procédé que, entre le dict
sieur amyral et la dicte damoiselle il y a eu enqueste faicte,
tant principale que objective 2, et production de lettres, tel-
lement qu'il est en droict, et contre le dict de Balsac ont esté
donnés par la dicte cour plusieurs deffauts obtenuz par le dict
sieur amyral 3, qui sont en estât déjuger et décider finalle-
ment. — Les dictes parties, considérant la proximité qui est
entre eulz, et les grans fraiz, travaulx et despenz faiz à cause
du dict procez et aussi que la dicte damoiselle Anne a jà par
deux foiz, en soy prosternant et gectant à genoux, supplié et
requis pardon et mercy du dict seigneur de Graville, son
père, et par l'advis de plusieurs personnages et gens de con-
seil et mesmement icelluy seigneur de Graville pour com-
plaire au roy nostre sire, et aussi en faveur de la requeste
qui luy a esté faicte par le très révérend père en Dieu mon-
1. Il s'agit de la lettre dans laquelle Graville faisait savoir à sa
fille qu'elle était demandée en mariage par Pierre de Balsac et
par deux autres jeunes seigneurs.
2. Le sens de l'expression « enquête objective » m'échappe.
3. Parmi lesquels le défaut, cité plus haut, du 27 janvier 1507.
78 vie d'anne de graville
sieur Georges d'Amboise, archevesque de Rouen, et légat en
France, ont, dès le xx\me jour de mars dernier 1, faict au
lieu de Vigny, en la présence de mon dict sieur le Légat, les
accords, traictez et convenance du dict procès qui ensuyvent:
c'est assavoir que la dicte damoiselle de Graville renoncera
et de fait a renoncé et renonce à tous droits de succession tant
de douaire qui luy povoient et peuvent estre écheuz et
appartenir, de quelque manière que ce soit, par le trespas de
feue damoiselle Marie de Balsac, sa mère, que aussi à la
future succession et biens qui luy eussent pu eschoir à venir
par le décez et trespas du dict seigneur de Graville, son
père, moiennant la somme de dix mil escuz d'or et mil livres
tournois de rente, qui luy seront baillez et délivrez après le
décez d'icelluy seigneur de Graville et non plus tost. Et
moiennant les renonciacions et choses dessus dictes et non
autrement, et soubz condicion que le contenu en ces pré-
sentes sortisse tant de faict que de droict son plain et entier
effect, icelluy seigneur de Graville a quitté, remis et pardonné
ausdicts de Balsac et damoiselle Anne de Graville, sa fille,
toutes les dictes offenses et ingratitude par luy prétendues, et
aussi a pour agréable et ratiffie, autant que besoin seroit, le
mariage desdits de Balsac et Anne sa fille, veult et accorde
qu'il sortisse son plain et entier effect, pourvu qu'ils soyent
raisonnablement dispensez 2....
Ainsi, l'amiral consentait à pardonner aux cou-
pables, et à « ratifier, autant que besoin seroit, »
1. « Le xxvme jour de mars dernier. » — La transaction dont
je donne le texte est du 20 novembre 1510. En l'année 1510 (anc.
style) Pâques tombait le 31 mars. La « scène de l'église », qui
eut lieu le vendredi saint, serait donc du 29 mars. Et l'accord
conclu au château de Vigny est, comme on voit, du 28. Or, il
n'est pas vraisemblable que cet accord ait précédé la réconcilia-
tion entre le père et la fille ; tout indique au contraire qu'il n'in-
tervint que postérieurement. J'avoue n'avoir pas trouvé le moyen
de résoudre cette difficulté, dont la solution, heureusement,
n'importe guère au développement logique du récit.
2. Dispensés à raison de leur parenté.
VIE D ANNE DE GRAVILLE
79
leur mariage ; et il ne s'opposa pas à ce que,
quelque temps après, le roi donnât mainlevée de
la saisie pratiquée sur les biens de Pierre de Bal-
sac !. Mais ce pardon n'impliquait pas, dans son
esprit, la remise du châtiment encouru, et il ne
recevait sa fille à merci qu'à deux conditions: à
savoir qu'elle renonçât par avance à sa succession
(en se contentant de mille livres tournois de rente
et de mille écus d'or) et qu'elle renonçât aussi à la
succession, déjà échue, de sa mère.
C'étaient là des conditions très dures, et la pauvre
Anne avait espéré mieux. Elle ne put se tenir de
parler, de se plaindre. Même, n'écoutant que son
amour-propre blessé, elle se vanta, paraît-il, d'avoir
entre les mains une contre-lettre de son père,
contre-lettre qui annulait les dispositions si rigou-
reuses de la transaction de 1510. Ces propos impru-
dents furent, comme de juste, rapportés à l'ami-
ral, dont la colère et la méfiance, un instant assou-
pies, se réveillèrent plus fortes que jamais. Il écri-
vit tout aussitôt de sa propre main, et, pour plus de
sûreté, transcrivit à plusieurs exemplaires la décla-
ration suivante :
1. Un inventaire du château de Faulhac, daté d'août 1604, con-
tient la mention suivante : « Trouvé les piesses de la main-levée
faicte au seigneur Pierre de Baissât, par le roy Lois dousiesme,
des biens dud. Baissât, que estoient saisis à cause de ce que fust
accusé d'à v voir ravy la fille du seigneur de Graville, lors admi-
rai de France : consistant en trois piesses attachées ensemble.
La dicte main levée dattée du dernier jour d'aoust l'an de grâce
mil cinq cents et unze ; signée par le roy en son conseil; et signé
des Landes. » — Les « trois piesses » en question ont malheureu-
sement échappé à toutes mes recherches (Suite des Seigneurs de
Paulhac, p. 24).
80
Nous, Loys, seigneur de Graville, admyral de France, à
touz ceulz qui ces présentez letlrez verront, salut : comme
par nostre testament avons ditz et ordonné que voulons et
entendons que nostre fille Anne, famé du sieur d'Antraguez,
n'ayt de touz lez meublez et immeublez à nous apartenans,
pour sa part et porcyon, que mil livrez tournois de rante et
dix mylle escuz, ainsy que il est accordés entre son mary, elle
et moy par arrest, et que ayons été avertis que nostre ditte
fille s'est vantée avoir ungne contreletres de nous, qui n'est
chose vraye ; à ceste cause déclarons par ces présentez que,
si elle en monstre aucune, elle qui seit contrefaire nostre
lettre *, comme assez de foys Ta faict, a ycelle letre contre-
faite et forgée, et comme elle a faict assez d'autrez mauvaises
chosez, et pour ce ne voulions pas que Ton y ajouste foy,
et déclarons que jamais ne l'entendismes, car son mauvais
gouvernement nous fait avoir regret de lui en avoir laissé
tant, toutefoys voulons que l'ordonnance de nostre testament
tieigne et sortisse son effest, et l'acort fait entre eulx et moy
et omollogué en la cour de Parlement. En temoing de cey,
nous avons escrite et signée de nostre propre maint et fait
celler au seau de nos armez en plaquart 2, à Marcoussy, le
trenteyesme jour de janvyer mille cinq cens et douze. — Loys
de Graville. Et scellé en placart en cire rouge.
Telle est cette déclaration, rédigée ab irato.
L'amiral y traite délibérément sa fille de faussaire :
elle sait contrefaire son écriture, elle Fa contrefaite
« assez de foys » ; elle a fait, du reste, « assez
d'autres mauvaises choses » ; en un mot, elle est
1. La manière d'écrire, la main d'une personne. Le mot, au
xvne siècle, s'employait encore dans le même sens :
J'ai trouvé ce billet enfermé dans son sein ;
Du prince votre amant j'ai reconnu la lettre.
Racine, Bajazet, IV, 5.
2. « En placard » se dit d'une pièce dont le parchemin est dans
toute son étendue et non plié:
vie d'anne de gra ville 81
capable de tout. Quels qu'aient été ses torts, de
telles allégations, qui la déshonoraient aux yeux
de sa propre famille, paraîtront singulièrement
cruelles.
Deux ans plus tard, Ton retrouve l'amiral dans
le même état d'esprit. Par un testament olographe
en date du 11 avril 1514, il partage sa suc-
cession entre sa fille Jeanne et les enfants de sa fille
Louise, décédée. Anne devra se contenter des mille
livres tournois de rente et des dix mille écus d'or
qui lui sont attribués par la convention de 1510 :
Item, nous délaissons tout le demourant et surpluz de nos
biens meubles et immeubles, après toutes les choses dessus
ordonnées et qui ensuyvent en ce présent testament faictes
et accomplies, aux enfans de feu monsieur le visdame ' et
(de) sa feue femme, ma fille aisnée, comme les représentans
pour une teste, et à Jehanne, femme de feu monsieur le
grant maistre messire Charles d'Amboyse, aussi ma fille et à
son enfant ou enfans, si plusieurs en a la survivans, qui
aussi la représenteront pour une teste, comme à nos vrays
héritiers. Et voulons qu'ils départent et divisent entre eux
doucement tout le résidu de nos dicts biens, selon les cous-
tumes des païz et lieuz où les ditz biens seront situez, en bail-
lant toutefois par eulz à Anne, nostre tierce fille, ou à ses
enfans légitimes et de loyal mariage, mil livres tournois de
rente et dix mil escuz d'or pour une fois paies pour sa part
et porcion de tous nos dictz biens seulement, en ensuyvant
l'accord, transaction et appoinctement faict et passé entre le
sieur d'Entragues, mary de la dicte Anne, nostre fille, elle et
nous, par devant deux notaires du Chastellet de Paris, le
XXe jour de novembre cinq cents et dix, et depuis omol-
logué par la cour du Parlement, le VIIe de décembre au dict
1. Jacques de Vendôme, mort en 1507.
82 vie d'anne de graville
an ; lequel accord et appoinctement nous voulons et ordon-
nons estre tenu et sortir son plain et entier effect, de poinct
en poinct, selon sa forme et teneur, c'est assavoir que nostre
dicte fille Anne et ses enfans légitimes, comme dict est, n'au-
ront pour leur part et porcion de tous nos biens que la dicte
somme de mil livres tournois de rente et dix mil escuz seu-
lement pour une foys...
Et Graville de revenir, en termes fort malveil-
lants, sur ses griefs envers sa fille :
Pour les causes et raisons pour lesquelles nous sçavons et
cognoissons véritablement la dicte Anne nostre fille avoir
bien déservy d'estre beaucoup plus petitement partie et de
moyns participer et amender de noz biens et succession ;
lesquelles causes et raisons n'avons voulu escryre et mestre
en ce présent nostre testament, mays les avons couchées et
mises à Paris en une lettre en parchemyn, escrypte double
et signée de nostre propre main le XXVIIe jour du moys de
juing mil cinq cens et douze et scellée du scel de nos armes ',
affîn qu'il apparoisse à qui il appartiendra de nostre propre
voulenté quant au contenu en icelle lettre double, laquelle
nous ratiffions et approuvons par ce dict nostre testament
comme contenant pure vérité, que nous tesmoignons devant
nostre Dieu, auquel doibt nostre pauvre âme selon son plai-
sir briefvement estre présentée...
Enfin, il stipule une clause pénale pour le cas où,
après sa mort, Anne attaquerait son testament :
Nous voulons et ordonnons que si après nostre décez
nostre dicte fille Anne ou ses enfans héritiers mouvoyent
aulcun procès entre noz aultres enfans héritiers, pour cuyder
avoir plus grande porcion à nos biens et plus grande succes-
sion qu'il n'est cy-dessus expressément limité, que tous les
fruiz et mises que nous feroient nos dictz aultres enfans et
1. Cette lettre est malheureusement perdue.
VIE D'ANNE DÉ GRAVILLE 83
héritiers soient comprins, rabattus et déduicts préalablement
sur les mil livres de rente et les dix mil escuz dessus ordon-
nez pour sa porcion, pour les causes dessus dictes et pour le
mauvais gouvernement de sa personne, de quoy elle a esté
incharitable...
Dans son dernier testament, daté du 26 juin 1516,
Graville confirme expressément ses dispositions de
1514. Néanmoins, à l'approche de la mort, son
âme s'est adoucie ; il hésite à prononcer une exhé-
rédation définitive et supprime toute la fin du tes-
tament précédent à partir des mots : « pour les
causes et raisons » etc.. Il la remplace par la
phrase suivante, qui succède immédiatement à
celle par laquelle il réduit à mille livres de rente et
à dix mille écus d'or la part de sa troisième fille :
Si ce n'est que par cy après, pour les bons services que
nostre dicte fille noz pourra faire et selon le bon gouverne-
ment que en la dicte Anne pourras veoir, aultrement en dis-
posâmes et disposons par lectres appertes, desquelles deue-
ment il apparoist ; ouquel cas voulions estre tenu ce que en
ordonnerons, nonobstant les choses cy dessus mises et cou-
chées.
Il mourut à la fin de 1516. Eut-il le temps,
avant sa mort, de rédiger quelque contre-lettre,
quelque codicille favorable à sa fille, ou bien celle-
ci se fonda-t-elle uniquement sur la phrase bien-
veillante qu'on vient de lire, — nous ne savons.
Ce qui est sûr, c'est qu'en dépit de la clause
pénale insérée dans le testament de 1514, Anne et
son mari plaidèrent contre leurs neveux de Ven-
dôme en revendication de part héréditaire. Louis
84 VIE D'AN NE DE GRAVILLE
de Vendôme, vidame de Chartres, et ses frère et
sœur mineurs déclinèrent la compétence du Parle-
ment de Paris et prétendirent être jugés à Rouen.
L'affaire fut évoquée, en 1518, au Grand Conseil ! ;
et les parties aboutirent enfin, le 9 septembre
1518, à une transaction aux termes de laquelle
Louis de Vendôme reconnaissait Balsac et sa
femme « héritiers pour une tierce partie en tous
les biens et succession de deffuns Loys de Graville
et damoiselle Marie de Balsac, sa femme, père et
mère de ladicte Anne, et ayeul et ayeulle dudict
de Vendosme », et les recevait à partage « pour la
dicte tierce partie, sauf toutefois les droicts d'aî-
nesse, comme ils pourroient appartenir audict de
Vendosme 2».
Le partage définitif entre les héritiers de l'ami-
ral n'eut lieu qu'en 1528 3. Graville, Séez et Ber-
nay échurent aux Vendôme ; Marcoussis, Nozay,
Châtres etc.. à Jeanne de Graville, veuve de
Charles d'Amboise ; Anne, elle, eut dans sa part
Malesherbes, Ambourville, Montaigu en Cotentin
et l'hôtel du Porc-Epic 4. Ses enfants devaient,
douze ans plus tard, en 1540, hériter de leur tante
Jeanne. De sorte qu'il ne subsista rien des dispo-
1. Catalogue des actes de François Ier (dans la Collection des
Ordonnances des rois de France), t. I, p. 151, n° 863. — Le
Grand Conseil était, comme on sait, la section judiciaire du
Conseil du roi, érigée en Cour souveraine en 1497 : une sorte de
tribunal supérieur, saisi des affaires par le système des « évoca-
tions royales ».
2. E. de Laqueuille, op. cit.
3. Wahlund, op. cit.
4. Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du Prévôt. »
VIE d'anne de ghaville 85
sitions prises par l'amiral contre sa dernière fille ;
bien mieux, elle recueillit elle-même ou dans la
personne des siens les deux tiers de la succession
du défunt. Cette femme d'esprit, décidément, était
une fine mouche.
IV
Ses démêlés avec son père, le scandale de son
enlèvement n'avaient pu manquer de lui nuire.
Mais elle savait l'art de se tout faire pardonner. Et
— peut-être l'amiral vivait-il encore * — elle obtint
(c'était pour elle la réhabilitation complète) d'en-
trer, en qualité de dame d'honneur, au service de
la fille aînée de Louis XII et d'Anne de Bretagne,
Madame Claude de France.
Il est probable qu'elle était déjà en fonctions
lorsque Madame Claude devint reine (janvier 1515),
et qu'elle séjourna auprès d'elle à Blois, pendant
la campagne de Marignan. Elle l'accompagna, en
tout cas, en 1520, à l'entrevue du Camp du Drap
d'or, et, quand la reine succomba, en 1524, dut
être de celles qui l'entourèrent jusqu'à la fin.
Madame Claude n'avait d'autre charme que sa
bonté. François Ier ne l'aima pas. « Bien petite et
d'estrange corpulence 2 » , épuisée par sept gros-
4. M. de Maulde (Loiuse de Savoie et François ItT, p. 291) et
M. Wahlund émettent à cet égard des affirmations opposées :
mais ni l'un ni l'autre ne les justifient.
2. Journal de Jean Z?am7/on,éd.de la Soc. de l'Hist. de France,
t. I, p. 29.
86 vie d'anne de graville
sesses successives et par la grande maladie du
temps, que lui communiqua le roi, en butte aux
persécutions de son acariâtre belle-mère, humiliée
dans son amour-propre conjugal (le règne de
Madame de Ghâteaubriant commença dès 1518), sa
courte vie ne fut pas heureuse. Elle s'était fait une
petite cour étroite et fermée, où elle s'efforçait de
maintenir, à l'exemple de sa mère Anne de Bre-
tagne, les traditions de l'ancienne « candeur gau-
loise ». Si l'on veut se faire une idée de ce que
pouvait être cette petite cour féminine, qu'on lise
l'oraison funèbre d'une princesse du temps, Fran-
çoise d'Alençon (belle-sœur de Marguerite d'An-
goulême), réputée, elle aussi, pour vivre avec ses
demoiselles en toute modestie, décence et sévérité,
et pour les former aux bonnes disciplines :
Elle les faisoit venir dans sa chambre, dit son panégy-
riste1 , et, après les avoir regardées l'une après l'autre, elle
reprenoit "celle qui lui sembloit faire contenance et maintien
rustique. Elle blâmoit celle qui estoit moins que proprement
et modestement parée. Elle prenoit l'ouvrage de chacune ;
s'il y avoit faute, l'amendoit, si le peu d'avancement portoit
témoignage de sa négligence et paresse, la tançoit. Quant
est de l'institution de leurs mœurs, elle ne permettoit
qu'elles eussent aucuns propos à des gentilshommes estant
seules, et ne souffroit pas qu'on leur parlast d'autre chose
que de vertueux et honnestes propos... Quant à leur esbat
et passe-temps de festes, la prudente princesse... permettoit
qu'elles allassent se pourmener et esbattre ou aux jardins,
ou en quelque honorable maison ; ou qu'elles ballassent ou
1. Charles de Sainte-Marthe. — Cité par Le Roux de Lincy,
op. cit., liv. IV, ch. i.
vie d'anne de graville 87
qu'elles jouassent de lues, de guitternes, d'espinettes et autres
instrumens de musique ;... ou qu'elles chantassent dans leur
chambre modestement et chrestiennement ; ce qu'elle leur
faisoit faire souvent devant elle, voire et elle-mesme leur
tenoit compagnie... Gomme elle ne lisoit qu'en la saincte
ftscripture, ou en quelque historiographe qui ne donnoit
aucune mauvaise doctrine, aussi ne vouloit-elle que ses
demoiselles s'occupassent à lire d'autres livres...
Venue en France en 1514, à la suite de Marie
d'Angleterre, Anne Boleyn (qui devait, dix-neuf
ans plus tard, épouser Henri VIII) était entrée, au
début du règne de François Ier, dans la maison de
la reine Claude. Elle la quitta, trouvant, dit-on, la
vie qu'on y menait trop austère. De fait, les plai-
sirs n'y devaient tenir, comme dans celle dé Fran-
çoise d'Alençon, qu'une très petite place. Claude
était pourtant plus libérale et moins sévère que
Françoise, au moins en ce qui touche les lectures.
Elle aimait les vieux romans, où les grands coups
d'épée et les prouesses héroïques alternent avec
d'ineffables amours. Et c'est, nous le verrons bien-
tôt, pour la satisfaction de ce goût, d'ailleurs
innocent, que, vers 1521, elle pria sa dame d'hon-
neur Anne de Graville de mettre en vers et de
rajeunir à son intention un certain « livre de The-
zeo », ancienne traduction en prose, dont le fran-
çais avait déjà vieilli, d'une épopée chevaleresque
de Boccace, la Teseide.
Elle mourut à vingt-cinq ans, le 26 juillet 1524.
« Décéda la perle des dames et cler mirouer de
beauté, sans aucune tache, Madame Claude, royne
de France... Et pour la grant estime de saincteté
88 vie d'anne de graville
que l'on avoit d'elle, plusieurs luy portoient
offrandes et chandelles, et atestoyent aulcuns avoir
esté guéris et savés de quelque maladie par ses
mérites et intercessions 1 »... — Le peuple lui
portait des « chandelles » et lui demandait des
miracles. Quant aux personnes de son entourage,
pour avoir respiré de près le parfum de ses dis-
crètes vertus, elles en restèrent toute leur vie
pénétrées.
N'ayant plus de charge à la cour, Anne, après la
mort de Madame Claude, se retira sans doute à
Malesherbes.
Elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans —
l'âge mûr en ce temps-là — et de nombreux
enfants. Ses idées, au contact de la pieuse reine,
avaient pris tournure sérieuse. De plus, elle s'était
liée d'amitié avec l'illustre sœur de François Ier,
dont elle pouvait se flatter d'être un peu la
parente 2. Elle ne fut pas longue à subir l'influence
de cette femme supérieure, de cet « esprit abstraict,
ravy et ecstatic », comme l'appelle Rabelais 3, de
1. Cronique du roy François, premier de ce nom, éd. de la
Soc. de l'Hist. de France. — Voir aussi le Journal d'un bour-
geois de Paris (1515-1536), éd. de la Soc. de THist. de France,
p. 299 : « On disoit que la belle dame, après sa mort, faisoit
miracles. »
2. Son arrière-grand'mère maternelle, Bonne Visconti, était la
sœur de Valentine de Milan, l'arrière-grand'mère de Marguerite.
3. Dédicace du tiers livre. — Marot la définit, de son côté
« Corps féminin, cœur d'homme et teste d'ange ».
89
ce cœur tendre et passionné, aspirant à toute per-
fection, ouvert à toutes les infortunes. Et quand
les idées de réforme religieuse commencèrent de
se faire jour, elle se trouva naturellement inclinée,
à l'exemple de la princesse et pour des raisons
analogues aux siennes, à leur accorder sa sympa-
thie.
On se représente généralement les doctrines de
la Réforme comme constituées d'emblée et comme
s'opposant dès l'origine à celle de l'Eglise établie.
Rien de plus inexact qu'une telle vue, rien de
moins conforme à la vérité historique et psycho-
logique. Il n'y eut pas d'abord, chez nous, deux
Églises, deux confessions antagonistes en présence.
Il y eut, dans l'Eglise, deux partis, dont l'un vou-
lait des réformes (le parti de Lefèvre d'Etaples, de
l'évêque de Meaux Briçonnet, de Gérard Roussel,
qui mourut évêque d'Oloron, etc..) — tandis que
l'autre se montrait hostile à toute innovation, au
moins d'ordre doctrinal. Quand, aux environs de
lo30, la Sorbonne et le Parlement auront multi-
plié les interdictions et les censures, quand des vio-
lences irréparables auront exaspéré le conflit, alors
l'idée dune rupture se présentera aux esprits ;
mais jusque là le parti réformateur en France ne
s'avisera que d'une réforme faite par l'Église et
dans l'Église.
Aussi aura-t-il pour lui, non seulement une par-
tie du clergé, mais encore le roi lui-même et sa
mère. « Le Roy et Madame, écrit Marguerite à
Briçonnet à la fin de 1521, ont bien desliberé de
90
VIE DANNE DE GRA.VILLE
donner à cognoistre que la vérité de Dieu n'est
point hérésie » ; et quelques jours plus tard : « Le
Roy et Madame sont affectionnés plus que jamais
à la réformacion de l'Église. » — Nous allons les
retrouver, en 1526, dans les mêmes dispositions.
Marguerite avait beaucoup aidé à les y main-
tenir. On a longuement discuté la question de ses
opinions religieuses. Les uns ont soutenu qu'elle n'a-
vait jamais cessé d'être catholique ; d'autres érudits,
en revanche, affirment qu'elle embrassa toutes les
doctrines de la Réforme K La vérité, ce me semble,
est entre ces affirmations contradictoires. Que Mar-
guerite ait eu des tendances protestantes, on ne sau-
rait le contester. Mais (sa qualité de fille de France
et son affection passionnée pour son frère, le fils
aîné de l'Eglise, le lui eussent, à elles seules,
interdit) elle n'admit jamais la possibilité d'une
rupture avec l'Église romaine ; jamais elle ne
cessa d'en pratiquer le culte, et son protestantisme,
si protestantisme il y a, n'eut jamais le caractère
d'une doctrine arrêtée et cohérente. On l'a, je crois,
très justement défini, en ce qu'il eut de vague et
de complexe : ce une adhésion à la pensée générale
et philosophique de la Réforme 2. »
On peut, d'après les idées, ou, si Ion veut, les
velléités religieuses de Marguerite, se représenter
1. C'est l'opinion développée, avec textes à l'appui, par
M. Abel Lefranc, dans son livre Les Idées religieuses de Margue-
rite de Navarre d'après son œuvre poétique. Paris, Fischbacher,
1898.
2. M. Henry Lemonnier, Histoire de France d'Ernest Lavisse,
t. V, lre partie, p. 348.
vie d'ànne de graville 91
assez exactement celles de son amie. Un besoin de
rajeunissement, de rénovation spirituelle, de
retour au christianisme primitif et à l'Eglise idéale
des premiers temps ; un certain appétit de nou-
veauté ; le sentiment de commisération qu'inspirent
les persécutés aux âmes généreuses ; peut-être
encore (comme nous dirions aujourd'hui) quelque
snobisme, le désir de se distinguer, de se consti-
tuer une religion d'une qualité à part, et qui ne
fût pas celle du commun des martyrs, — il dut y
avoir de tout cela dans le cas d'Anne de Graville.
Nous n'en sommes d'ailleurs pas réduits, en ce
qui touche son attitude religieuse, aux hypothèses
et aux vraisemblances. Une curieuse lettre, adres-
sée, en 1526, par un réformateur fougueux, Pierre
Toussain !, à son ancien maître Œcolampade 2
nous renseigne à cet égard.
Né en 1499, Toussain avait pour oncle le primi-
cier 3 du chapitre de Metz. Cet oncle se chargea
de son éducation, le fit pourvoir, en 1515, d'un
canonicat à Metz, et l'envoya étudier à Bâle, à
Cologne, à Paris, à Rome. A Bâle, Toussain fut
l'élève d'QEcolampade et le pensionnaire d'Erasme ,
1. Sur Toussain, consulter Eug. et Em. Haag, La France pro-
testante ou Vies des protestants français, etc., t. IX. — F. Lichten-
berger, Encyclopédie des sciences religieuses. Paris, Fischbacher,
1880, t. IX. — F. Buisson, Sébastien Castellion,sa vie et son œuvre.
Paris, Hachette, 1891, p. 632. — John Viénot, Histoire de la
Réforme dans le pays de Montbéliard. Montbéliard, 1900. —
Nommé, en 1539, parle duc Ulric de Wurtemberg, surintendant
des églises de Montbéliard, Toussain mourut en 1574.
2. Jean Husgen (1482-1531).
3. Le premier après l'évêque.
92 vie d'anne de graville
qui lui témoignait une bienveillance particulière.
Il embrassa, dans des circonstances que Ton
ignore, les principes de la Réforme, et dès lors
mena une vie errante, tantôt chassé de Metz, où il
faisait des tentatives d'évangélisation. tantôt y ren-
trant. En 1525, il se rendit à Paris, et, l'année sui-
vante, tenta de revenir à Metz ; mais — il va nous
le raconter lui-même — ses confrères du chapitre
le livrèrent à Théodore de Saint-Chamond, vicaire
général du cardinal Jean de Lorraine, qui le tint
emprisonné un certain temps. C'est alors qu'il fut
rayé de la liste des chanoines et que ses bénéfices
lui furent enlevés. A peine libre, il rentra en France
avec une lettre d'Erasme le recommandant à Mar-
guerite d'Alençon. Il se rendit à Angoulême, où
se trouvait la cour, puis fut reçu par Anne de
Graville dans son château du Bois-Malesherbes.
Mais écoutons-le 1 :
OEcolampade, père et maître très cher, je n'ai pas à m'ex-
cuser de ne t'avoir pas écrit depuis long-temps. Tu n'ignores
pas, en effet, quelles épreuves j'ai subies depuis mon départ
de là-bas 2 ; épreuves résultant, non seulement du mauvais
état de ma santé, mais encore 'de mon emprisonnement et
des tortures que (grâces soient rendues au Christ !) les Lor-
rains m'infligèrent avec tant de rigueur que souvent je
désespérai de la vie. Mes confrères 3 m'avaient livré à Théo-
1. Cette lettre latine, que je traduis presque tout entière, est
aux Archives d'Etat de Zurich. Elle a été publiée par Her-
minjard, Correspondance des Réformateurs dans les pays de
langue française. Genève, Paris, 1866, 1. 1, lettre n° 181.
2. Toussain avait quitté Bâle au commencement d'octobre
1525.
3. Les chanoines de Metz.
93
dore de Saint-Chamond, abbé de Saint-Antoine, cruel
ennemi de l'Evangile, me jugeant perdu si je tombais au
pouvoir d'un tel bandit. Mais Dieu, notre Père céleste...,
m'arracha des mains des tyrans. A lui seul soient honneur
et gloire, et que le monde délire et s'attaque tant qu'il vou-
dra à l'Evangile renaissant du Christ.
Je t'écrirais longuement — des choses tristes et d'autres
gaies — si j'en avais le loisir ; mais j'erre çà et là, pour-
suivi parla haine de mes ennemis, que seul mon sang pour-
rait apaiser, et tu m'approuveras de ne t'adresser que
quelques lignes rapides. Je suis dans le château de la très
généreuse dame d'Entraigues, V appui des exilés du Christ]
et il y a ici aujourd'hui quelqu'un qui part pour Paris, à
qui je remettrai cette lettre pour Conrad ', afin qu'il te la
fasse tenir, et que tu saches que ton Toussain est encore en
vie. Certes, je regagnerais l'Allemagne, si je n'espérais que
l'Évangile du Christ régnera bientôt en France.
J'ai été envoyé par nos frères à la cour afin de m'y rensei-
gner. Comme je suis toujours persécuté par mes ennemis et
que nos maîtres m'ont censuré a, je désirais savoir s'il me
serait permis, grâce à la protection du roi, de vivre en
France en sécurité. J'ai eu de fréquents entretiens avec la
très illustre duchesse d'Alençon, et elle m'a reçu avec autant
de bienveillance que si j'eusse été un prince ou un homme
qui lui fût cher. Elle m'a obtenu des conditions (de séjour)
très acceptables. Nous avons beaucoup parlé des questions
se rapportant à la propagation de l'Évangile ; cette propa-
gation est son désir le plus ardent, et non seulement le
sien, mais encore celui du roi ; et ni l'un ni Vautre ne
trouvent a ce sujet d'opposition chez leur mère 3. C'est pour
1. Conrad Resch, libraire à Paris, qui servait d'intermédiaire.
2. Toussain venait probablement d'être censuré par la Sor-
bonne.
3. Dans une lettre latine à Zwingli, du 7 octobre 4524 (Hermin-
jard, n° 125), Toussain s'était exprimé en ces termes, sur le
compte de Louise de Savoie : « L'illustre mère du roi pense bien,
et elle est plus exempte de superstitions que les autres femmes. »
94 VIE DANNE DE GRAV1LLE
y travailler que le roi va partir pour Paris, à moins que
des affaires militaires ne le retardent. Je me tiens ici
caché, attendant son arrivée : la duchesse m'a promis, en
effet, qu'elle ferait alors pour moi ce que je voudrais. Si je
peux rester ici en sécurité, tant mieux ; sinon, je revien-
drai vers vous. Les voyages me sont plus faciles que quand
j'étais accablé de bénéfices. On m'en offre plus que je n'en
ai perdus pour la gloire du Christ. Mais on ne me per-
suaderait pas facilement de rester à la cour : la sincérité
en est exclue ; chacun y cherche son intérêt, non pas celui
du Christ. On dit que l'évêque de Meaux *, plus soucieux
de plaire aux hommes qu'à Dieu, a manqué ces jours-ci de
franchise. La cour a beaucoup de ces pseudo-prophètes. Mais,
si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? Certes, la
duchesse d'Alençon est si bien instruite par le Seigneur, elle
est si exercée aux saintes lettres, que rien ne pourra la sépa-
rer du Christ. Mais il est des gens à la cour qui,... avec
ceux qui parlent bien du Christ, en parlent bien et qui
blasphèment avec les blasphémateurs. Avec leurs longues
robes et leurs têtes rases, ils briguent, sous couleur de
religion, auprès du roi et de la duchesse, évêchés et bénéfices.
A peine les ont-ils obtenus qu'ils combattent au premier
rang contre ceux que le monde appelle luthériens.... Mais
qu'attendre de la cour, cet asile de prostitution ? Priez le
Seigneur qu'il nous suscite des prophètes qui aient l'esprit
de force, non celui de crainte.
J'ai causé avec Lefèvre 2 et avec Ruffus 3. Lefèvre n'a
aucune énergie. Dieu le soutienne et l'affermisse ! Qu'on soit
prudent tant qu'on voudra, qu'on attende, qu'on diffère,
qu'on dissimule, on ne pourra prêcher l'Évangile sans la
croix. Quand je vois tout cela, mon QEcolampade, quand je
vois les dispositions du roi, celles de la duchesse, on ne
peut plus favorables à la propagation de VÉvangile ; quand
1. Briçonnet.
2. Lefèvre d'Etaples.
3. Gérard Roussel (Roussel, roux ; en latin rufus).
vie d'anne dê graville 95
je vois au contraire ceux qui, suivant la grâce qui leur fut
donnée, devraient se consacrer à cette œuvre, contrarier de
telles bonnes volontés, je ne peux retenir mes larmes.... Si,
chez vous, l'Empereur et Ferdinand 4 se montraient favo-
rables à vos efforts, que ne feriez-vous pas ! Donc, priez
Dieu pour la France, pour qu'elle soit enfin digne du Verbe !
Je sais que tes adversaires de Baden 2 t'ont donné beau-
coup de besogne. Mais la vérité triomphera. Comme j'étais
à la cour, un certain Suisse fit courir le bruit que tu avais
changé de sentiment, touchant l'Eucharistie 3. J'estime ce
bruit mensonger, et l'ai démenti énergiquement....
Du château du Bois-Maiesherbes, le jour d'Anne *.
(1526)....
1. Ferdinand Ier, frère puîné de Charles-Quint (1503-1564),
qui fut empereur d'Allemagne après l'abdication de son frère.
2. Il s'agit de la conférence de Baden en Argovie (21 mai-
7 juin 1526), proposée par les cantons catholiques dans le but d'y
faire condamner les doctrines de Zwingli.
3. Luther, on le sait, ne nia jamais le dogme de la présence
réelle. Il se séparait de l'Eglise catholique en ce qu'il n'admet-
tait pas la transsubstantiation (le changement de la substance du
pain et du vin en la substance du corps et du sang de J.-C.),^nais
seulement la consubstantiation. Il prétendait que, le pain et le vin
demeurant tels, devenaient en même temps le corps et le sang
du Christ ; qu'il se faisait, en un mot, dans l'Eucharistie, une
impanation véritable, comme il s'était fait une véritable incar-
nation dans les entrailles de la Vierge (Bossuet, Histoire des
Variations, livres I et II).
Karlostadt, bientôt suivi par Zwingli et par OEcolampade, sou-
tint contre Luther la doctrine du « sens figuré ». OEcolam-
pade publia, en 1525, un traité De vero intellectu verborum : hoc
est corpus meum, où il combattait la doctrine de la présence
réelle, tant dans le sens luthérien que dans le sens catholique.
Une longue polémique s'ensuivit. « Il (OEcolampade) écrivait
pour la défense du sens figuré avec une éloquence si douce, dit
Bossuet, qu'il y avait de quoi séduire, s'il se pouvait, les élus
mêmes. »
Toussain était Zwinglien, « œcolampadiste », et, dans la que-
relle sacramentaire, prit parti, dès le début, contre la doctrine
luthérienne, celle du « Dieu impané », comme il dit (Lettre à
Farel, 18 septembre 1525).
4. La fête de sainte Anne tombe le 26 juillet.
96 vie d'anne de graville
Pierre Toussain, autrefois chanoine de Metz, aujourd'hui
très humble serviteur du Christ.
Donc, en juillet 1526, après Pavie et la capti-
vité de Madrid, et malgré qu'à l'instigation du
Parlement et du parti sorbonnique, l'ère des per-
sécutions eût commencé, François Ier et sa mère
étaient encore bien disposés pour la Réforme, « on
ne peut plus favorables, dit Toussain, à la propa-
gation de l'Évangile ». Le fait est curieux et valait
la peine d'être noté.
Toussain, dans sa lettre, porte aux nues, comme
de juste, la duchesse d'Alençon. Pour Anne de
Graville, il la qualifie « l'appui (littéralement, la
receleuse, susceptrix) des exilés du Christ ». Ce
pluriel donne à penser qu'elle ne s'était pas inté-
ressée qu'à lui, et que, suivant l'exemple de Mar-
guerite, elle s'était fait un devoir, en ces temps
troublés, d'assister, quels qu'ils fussent, et toutes
les fois qu'elle le pouvait, les partisans, inquiétés
et persécutés, des nouvelles doctrines *. Dans
quelle mesure adhéra-t-elle à ces doctrines, c'est
ce qu'il est impossible de déterminer aujourd'hui.
Mais ses sympathies pour elles durent aller s'affai-
blissant à partir du moment où, vers 1530, les deux
confessions catholique et protestante entrèrent déci-
1. « Les veoiant à l'entour de ceste bonne dame, dit le pané-
gyriste de la reine de Navarre, tu eusses dit que c'estoit une
poulie qui soigneusement appelle et assemble ses petits poullets
et les couvre de ses ailes » (Charles de Sainte-Marthe, Oraison
funèbre de V incomparable Marguerite, royne de Navarre. Paris,
1550).
vie d'anne de graville 97
dément en conflit. Et l'on peut être assuré que la
fille de l'orthodoxe amiral de Graville, que la
femme de Pierre de Balsac, ce gentilhomme bien
en cour, que la prudente mère de famille dont
tous les descendants sans exception devaient rester
fidèles à la cause catholique — ne persévéra pas
au delà du moment opportun dans ses velléités
d'émancipation religieuse.
VI
A partir de 1526, sa trace devient très difficile à
suivre. Il semble qu'elle ait mené une vie toute pai-
sible et familiale. Sa résidence habituelle était à
Malesherbes ; mais elle se rendait souvent à Mar-
coussis *, auprès de sa sœur Jeanne, et elle dut
faire plusieurs séjours en Auvergne, son mari y
ayant été nommé lieutenant de roi 2. Elle en fit, à
coup sûr, en Forez, au vieux château d'Urfé et au
château de la Bastie, que l'un de ses gendres,
Claude d'Urfé, venait de restaurer et d'embellir :
elle y tint sur les fonts, en 1534 et 1536, deux de
ses petits-fils d'Urfé 3.
1 . Son fils Guillaume y était né en 1517.
2. En 1523. — Les lieutenants de roi exerçaient des fonctions
analogues à celles des gouverneurs de province. Pierre dut être
rappelé vers 1528 : on le voit, à cette date, chargé de passer cer-
tains marchés relatifs aux bâtiments de Fontainebleau et de
Saint-Germain-en-Laye (Catalogue des actes de François Iev, t. I,
p. 585, 588).
3. Mention inscrite sur la feuille de garde d'un ms. de Palamon
et Arcita ayant appartenu à Jeanne de Balsac (Bibl. nat., ms. fr.
7
1)8 VIE DANNE DE GRA VILLE
On a prétendu, sur la foi d'une date mal lue1,
qu'elle vivait encore en 1543. Mais sa mort remonte
au plus tard à 1540. Il est constant, en effet, que
Guillaume de Balsac, l'aîné de ses fils survivants,
« partagea les biens de ses père et mère avec son
frère Thomas en 1540 ~ ».
Mourut-elle avant ou après son mari? — On lit
dans Sauvai3 que Me Guillaume Le Gentilhomme,
avocat au Parlement, à qui elle avait transporté la
jouissance de l'hôtel du Porc-Epic, payait, en 1572,
le cens pour certaine portion, comprise dans le ter-
rain loué, des anciens murs de la ville4; et ce, « au
nom et comme se faisant fort5 de Pierre de Balsac,
baron d'Entragues, et de feue damoiselle Jeanne
(pour Anne) de Graville, sa femme »
Pierre de Balsac (né en 1479) aurait atteint,
d'après ce texte, un âge très avancé, et longtemps
25441 : voir mon Appendice, n° III). — M. Ch. Sellier (Rapport
sur V ancien hôtel dit « du Prévôt »), qui fait mourir Anne de Gra-
ville avant 1529, se trompe évidemment.
1. Il s'agit de la lecture, proposée par Paulin Paris (Les
manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. III, p. 65) et
adoptée à sa suite par Le Roux de Lincy {op. cit.,\i\\ IV,chap. III,
pp. 130, 141), par Malte-Brun, p. 343, et par Quentin-Bauchart
(Les femmes bibliophiles, t. II, p. 380), d'une mention inscrite sur
la feuille de garde du ms. 254 de la Bibl. nat. Cette mention est
la suivante : « A damme Anne de Graville, de la succession de
feu mons. l'Admirai. » Suit une date. Paulin Paris a lu 1543 ;
mais c'est 1518 qu'il faut lire (L. Delisle, Le Cabinet des manu-
scrits de la Bibliothèque nationale, t. II, p. 381).
2. Le P. Anselme, t. II : Généalogie de Balsac.
3. T. III, p. 629. — Cf. Le Ménagier de Paris, t. II, p. 253,
note.
4. La ville louait les portes, les tours, etc. faisant partie de
son ancienne clôture.
a. C'est-à-dire comme concessionnaire.
vie d'anne de graville 99
survécu à sa femme. Mais le renseignement donné
par Sauvai est sans valeur, attendu que Guillaume
Le Gentilhomme — ainsi qu'il ressort de l'épitaphe
de son fils, inhumé à Saint-Séverin * — mourut dès
avant 1549. Le P. Anselme nous apprend d'ailleurs
que Pierre pria, dans son testament, la reine de
Navarre « de prendre ses enfants en sa protection,
à cause des grands procès qu'on lui avait suscités,
tant de la part de son beau-père que pour la suc-
cession de Geoffroy de Balsac, son cousin2 ». La
reine, ajoute le P. Anselme, se fit décharger de cette
tutelle en novembre 1531 ; à la suite de quoi la
garde noble des enfants mineurs fut confiée à Charles
Martel, seigneur de Bacqueville, l'un des gendres
du défunt 3. A s'en tenir à ces dernières indica-
tions, qui méritent toute créance, Pierre de Balsac
serait mort avant sa femme, aux environs de
1530 4.
1. Ch. Sellier, op. cit.
2. Geoffroy de Balsac, seigneur de Montmorillon, second fils
de Rauffet II. Il avait épousé Claude Le Viste, et mourut sans
enfant en 1509, laissant pour héritier son cousin Pierre de
Balsac.
3. Il avait épousé, en 1523, Louise de Balsac, l'aînée des
filles d'Anne de Graville. — On lit dans le Catalogue des Actes de
François Ier, t. VII, p. 683, n° 28291, la mention suivante: « Don
à Charles Martel, seigneur de Bacqueville, de la garde noble des
enfants de feu le sr d'Entraigues, à charge d'en rendre bon
compte ». L'acte, malheureusement, n'est pas daté.
4. Malte-Brun se tire d'embarras en affirmant d'abord (p. 104)
qu'Anne mourut avant son mari, puis (p. 122) qu'il mourut avant
elle. Il n'en est pas d'ailleurs à une contradiction près.
100 VIE D'ANNE DE GBAV1LLE
VII
Une vie où l'amour mit sa flamme ne peut être
appelée malheureuse. Anne de Gra ville ne fut donc
pas aussi à plaindre que le donnerait à supposer son
lacrymas fortuna. Pour se consoler dans l'épreuve,
elle eut d'ailleurs, outre ses joies conjugales et
maternelles, la passion des vers, des goûts artistes,
et, à défaut de cette gloire qui, pour les femmes,
a dit Mme de Staël, n'est que le deuil éclatant du
bonheur, — la célébrité ou, tout au moins, la noto-
riété.
Ses vers sont venus jusqu'à nous. (Nous aurons
à nous demander, en les lisant, si les muses lui
furent aussi propices qu'elle se l'imaginait — musas
natura — et que le crurent avec elle ses contem-
porains.)
Quant à ses goûts, il en est un qui lui vaudra
toujours une place de choix dans la galerie des
femmes bibliophiles *. Elle avait hérité de son père
de magnifiques manuscrits ; elle en acquit elle-
même ; et les débris, pieusement recueillis, de sa
bibliothèque comptent actuellement parmi les tré-
sors de la Bibliothèque nationale 2.
1. Quentin-Bauchart, op. cit., t. II.
2. Sur la bibliothèque d'Anne de Gra ville, voir mon Appendice,
n°II.
Comme tous ses contemporains, comme la reine de Navarre
(voir Brantôme), elle aimait les devises et les anagrammes. Et
l'on reconnaît les livres qui lui ont appartenu à celles dont elle
vie d'anne de gra ville 101
Venons à sa célébrité, et à l'incontestable répu-
tation dont elle jouit de son vivant.
Je ne crois pas — on l'a pourtant affirmé —
qu'elle soit la « dame de Balsac » qualifiée de dame
sans sy (sans pareille) par certain poëte du temps,
qui proclame la dame en question, laquelle venait
de mourir:
Seule sans per, la plus belle des belles •,
Mais, à défaut de cet hommage posthume, elle
en reçut, de son vivant, qui durent la flatter beau-
coup : d'autant qu'ils ne s'adressaient pas seulement
à la « femme du monde », si l'on peut dire, mais
encore et surtout à la « femme de lettres » .
C'est ainsi que Nicolas de Coquinvillier, évêque
in partibus de Veria, « prince », en 1524, de cette
académie religieuse qu'on appelait le « Palinod »
ou « Puy » de Rouen, lui adressa, en le lui dédiant,
un recueil de poèmes, chants royaux, rondeaux et
les orna. La plupart de ces devises-anagrammes {J'en garde un
le»!; a autre non; va n'en dit mot) se rapportent à la grande
aventure de sa vie, et font allusion à son unique amour, violem-
ment contrarié:
Après Valentine de Milan, et comme Marie de Clèves, la mère
de Louis XII, Anne, avait adopté pour insigne une chantepleure .
On a donné de la chantepleure bien des définitions diverses. La
chantepleure d'Anne de Graville est tout simplement une bouteille
à fond plat percée de trous, un arrosoir. (Voir, aux Estampes,
dans la collection Gaignières [Pc. 4 8, fol. 65], la copie à l'aquarelle
d'une tapisserie exécutée, en 1523, pour Pierre de Balsac et
Anne de Graville. Cette tapisserie représente un jardin français.
Dans le ciel, une main tenant une chantepleure arrose le sol.
Sur la bordure inférieure, les armes écartelées de Balsac et de
Graville) .
1. Sur le poème de la Dame sans sy, voir mon Appendice, n° I.
102 vie d'anne de gra ville
ballades, composés par les membres du Puy !.
C'est encore ainsi que Geoffroy Tory, l'illustre
imprimeur, la mentionna de la façon la plus élo-
gieuse dans son célèbre Champfleury l.
Un curieux livre, ce Champfleury , qui parut en
4529. C'est surtout un traité d'art typographique,
mais qui débute — c'est par là qu'il nous intéresse
aujourd'hui — par un plaidoyer contre la supréma-
tie, encore peu discutée, du latin, et en faveur de
l'emploi du français dans les sciences 3.
Tory voudrait que les Français, « ayant leur
langue bien réglée », pussent « rédiger et mettre
bonnes sciences et arts en mémoire et par escript »,
au lieu d'en être réduits à emprunter aux Grecs et
aux Latins ce qu'ils veulent savoir des sciences.
Objectera-t-on, dit-il, la pauvreté de la langue fran-
çaise et qu'elle est dépourvue de règles ? — Il suffira
de la cultiver, comme les Grecs et les Latins ont
fait les leurs, et d'écarter ceux qui la « corrompent
et diffament », c'est à savoir les « plaisanteurs, les
jargonneurs et les escumeurs de latin »'4.
1. Bibl. nat., ms. n° 25535: — Sur Coquinvillier, voir mon
Appendice, n° II.
2. Champfleury au quel est contenu l'art et science de la deue et
vraye proportion des lettres attiques, qui dit autrement lettres
antiques et vulgairement lettres romaines proportionnées selon le
corps et visage humains.
3. Histoire de la langue et de la littérature française^ publiée
sous la direction de Petit de Julleville, t. III, p. 639. — Avant
Tory, Symphorien Champier avait osé, l'un des premiers, sou-
tenir la même thèse (Guidon, 1503).
4. Petit de Julleville, op. cit. — Par « escumeurs de latin », il
entendait ces pédants qui « despumoient la verbocination latiale »
et défiguraient la langue maternelle. Il a eu l'honneur d'être pla-
gié par Rabelais, qui a trouvé chez lui le prototype de son éco-
lier limousin (Pantagruel, livre II, ch. VI).
VIE PANNE DE GRAVILLE 103
Et Tory de démontrer, avec exemples et noms
propres à l'appui, que la langue française est « une
des plus belles et gracieuses de toutes les langues
humaines » :
Arrière, s'écrie-t-il, arrière autheurs Grecs et Latins. De
René Massé 4 naist chose plus belle et grande que le Iliade.
On pourroit en oultre user des œuvres de Arnoul Graban 2 et
de Simon Graban3 son frère.... Qui pourroit fîner { des
œuvres de Nesson s ce seroit un grant plaisir pour user du
doulx langage qui y est contenu
1. René Massé, bénédictin du monastère de la Trinité de Ven-
dôme, continua la Chronique française de Guillaume Crétin. Il
vivait encore en 1540. Sous ce titre, Le bon Prince, il raconta (en
vers) le voyage de Charles-Quint à travers la France (1540). —
Ronsard a dédié une de ses odes « à frère René Macé, excellent
poëte ».
2. Arnoul Graban, ou Greban, ou Gresban, chanoine du Mans
vers 1450, auteur avec son frère d'un Mystère des Actes des
Apôtres. Ce qu'on sait de lui a été résumé par MM. Gaston Paris
et Gaston Raynaud dans l'introduction dont ils ont fait précéder
leur édition du Mystère de la Passion. Voir aussi Romania, t. XIX
(1890), p. 595.
3. Simon Graban, frère du précédent, mort après 1461. — Jean
Bouchet, dans sa 61e épître familière, loue le style
Des deux Grebans, dont grand'douceur distile.
« Les deux Gresban au bien résonnant style », dit, de son côté,
Clément Marot(5e complainte).
4. Se procurer.
5. Pierre de Nesson, né en 1383. Auteur d'une oraison à la
Vierge Marie et du Lai de guerre écrit pour Jean, duc de Bour-
bon, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt. (Voir sur lui Roma-
nia, XVI, p, 416 ; XXXIII, p. 540, XXXIV, p. 540, et une notice,
par Valet de Viriville, dans la Riographie générale Didot). Il eut
unç nièce, Jamette {sic), qui fit aussi des vers. Jean Bouchet la
nomme, dans son Jugement poetic de V honneur féminin (1532) :
, . .Je nobliray la subtile Janctte,
Fille (sic) à Nesson, qui de rithme tant nette
Sceut bien user. . .
Martin Le Franc la nomme aussi dans son Champion des Dames.
104 vie d'an Ni-; DE gràville
L'énumération est fort instructive, en ce qu'elle
nous apprend quels étaient — encore en 1529 — les
auteurs à la mode ' :
Alain Ghartier2 et George Chastellain 3 chevalier sont
autheurs dignes desquelz on face fréquente lecture, car ils
sont trez plains de langage moult seignorial et héroïque. Les
Lunettes des princes  pareillement sont bonnes pour le
doulx langage qui y est contenu. On pourroit semblablement
bien user des belles Chroniques de France que mon seigneur
Crétin 5 nagueres chroniqueur du Roy a si bien faictes, que
Homère, ne Virgile, ne Dantes neurent onques plus d'excellence
en leur stile, qu'il a au sien....
4. Cette énumération d'hommes jadis célèbres, oubliés aujour-
d'hui, rappelle des vers spirituels de M.Edmond Rostand (Cyrano
de Bergerac, acte I : Une représentation à l'hôtel de Bourgogne) :
Le jeune homme.
L'académie est là ?
Le bourgeois.
Mais j'en vois plus d'un membre ;
Voici Boudu, Boissat et Cureau de la Chambre,
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud...
Tous ces noms, dont pas un ne mourra, que c'est beau!
2. Né vers 1394, mort après 1439.
3. Georges Chastellain, « le grand Georges » (1404-1475), histo-
riographe des ducs de Bourgogne. Il est le « suprême rhétoricien »
du xve siècle, après Alain Chartier, s'entend.
4. De Jean Meschinot, de Nantes (vers 1420-1491), le « grand
rhétoriqueur » de la Bretagne. Ses œuvres eurent vingt-deux édi-
tions entre 1493 et 1539.
5. Chantre de la Sainte-Chapelle, trésorier de celle de Vin-
cennes, Guillaume Çretin eut une extraordinaire réputation. Cré-
tin « qui tant sçavoit », dit Clément Marot, qui le salue du titre de
« souverain poëte françois ». C'est lui que Rabelais désigne sous
le nom de Raminagrobis (Pantagruel, livre III, ch. xxi). Il eut un
second prix au puy de l'Immaculée Conception, à Rouen, en 1516,
et, en 1520, le premier prix au puy des Palinods. Il mourut en
1525.
VIE D ANNE DE GRAV1LLE ÎUO
Mais arrivons au passage qui nous intéresse par-
ticulièrement :
Et pour monstrer, poursuit Tory, que nostre dict langage
françois a grâce quant il est bien ordonné, j'en allegueray icy
en passant ung rondeau que une femme ^excellence en vertus,
ma dame cTEnlragues, a faict et composé ce dict-on. Le sus-
dict rondeau est tel qu'il s'ensuyt :
Pour le meilleur et plus seur chemin prendre,
Je te conseille à Dieu aymer aprandre,
Estre loyal de bouche, cœur et mains ;
Ne te vanter, peu moucquer, parler moings,
Plus que ne doibs scavoir ou entreprandre.
Fors tes subjects ne te chaille reprandre ;
Trop haultains faicts ne te amuse à comprendre,
Et cherche paix entre tous les humains,
Pour le meilleur.
Ung don promis ne faiz jamais attendre,
Et à scavoir sans cesser doibs prétendre ;
Peu de gens fays de ton vouloir certains ;
A ton amy ne dissimule ou tains.
Bien me plaira si à ce veulx entendre
Pour le meilleur *.
Et voilà ce qui passait pour un chef-d'œuvre, en
Tan de grâce 1529.
1. Sur ce rondeau, cf. Wahlund, op. cit., p. 427.
DEUXIÈME PARTIE
L'ŒUVRE POÉTIQUE
D'ANNE DE GRAVILLE
CHAPITRE PREMIER
SUITE DE RONDEAUX
D'APRÈS LA BELLE DAME SANS MERCY
D'ALAIN CHARTIER
I. — La poésie française dans les premières années du XVI6 siècle.
— L'école des rhétoriqueurs.
II. — La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier. — Analyse du
poème ; il fait scandale ; son prodigieux succès ; comment il se
rattache à la « querelle des femmes ».
III. — Grandeur et décadence du rondeau. — Origine du mot ;
évolution du genre. Le rondeau dans sa forme définitive : ses
qualités; son insuffisance comme moyen d'expression; les rhé-
toriqueurs en abusent ; la Pléiade le proscrit ; il est remis à la
mode par Voiture, et meurt sous Benserade.
IV. — Les rondeaux d'Anne de Graville. — A qui dédiés ?
Quelques spécimens de ces rondeaux.
I. — La poésie française
DANS LES PREMIÈRES ANNÉES DU XVIe SIÈCLE !.
Au cours de la longue et triste période qui
i. Histoire de la langue et de la littérature française, publiée
sous la direction de Petit de Julleville, t. III. — G. Lanson, His-
110 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
sépare le moyen âge de la Renaissance, en ce
temps d'irrémédiable décadence et de décomposi-
tion lente où toute source d'inspiration semblait
tarie, un art savant et puéril s'était formé... Cet
art-là, ne concevant la poésie que comme un diver-
tissement frivole, une sorte de tour de force insi-
gnifiant et compliqué, multiplia les combinaisons
rythmiques et prosodiques, négligea la pensée pour
ne s'attacher qu'à l'expression, se réduisit, en un
mot, à n'être qu'une rhétorique l.
De cet art, le Champenois Guillaume de Machault
avait été, au xive siècle, le principal vulgarisateur.
Mais c'est un écrivain du siècle suivant, Alain
Ghartier, « hault et scientifique poète », « le con-
ducteur et le charretier par excellence », qui en
reste le représentant le plus authentique : les rhé-
toriqueurs l'ont vénéré comme leur maître et leur
père. Or, s'il a écrit quelques pages d'une prose
éloquente et ferme, ses vers, en revanche, méritent
amplement l'oubli auquel ils sont voués. Le xve
siècle a eu un véritable grand poète, François
Villon, tout moderne par la sincérité de l'accent,
par l'intensité de l'émotion exprimée. Mais Villon
est un accident, et, dans l'histoire littéraire de son
époque, une sorte de monstre.
toire de la littérature française. — H. Guy, Histoire de la poésie
française au XVIe siècle, t. I : L'Ecole des Rhétoriqueurs. Paris,
Champion, 1910.
1. L'art de dictier et de faire ballades et chants royaux d'Eus-
tache Deschamps (1392), résume la poétique du temps. « Le
mal n'est pas qu'il aime les formes curieuses et parfaites, dit
M. Lanson, mais il les estime seulement selon l'effort et contor-
sion d'esprit qu'elles nécessitent. »
LES RHÉTORIQUEURS ill
Sous l'influence des Machault et des Chartier se
formèrent des cénacles de rhétoriqueurs dans toutes
les grandes cours féodales, dans celles des ducs de
Bourgogne, de Marguerite d'Autriche, des ducs de
Bretagne et de Bourbon. Georges Chastellain, « le
grand Georges », historiographe des ducs de Bour-
gogne, fut, après Chartier, le « suprême rhétori-
cien » du xve siècle. Son disciple Jean Molinet,
« qui mouloit doulx mots en molinet », connut, lui
aussi, tous les enivrements de la gloire. Le duc de
Bourbon pensionnait Jean Robertet, le duc de Bre-
tagne Jean Meschinot, l'auteur de ce livre saugrenu,
les Lunettes des princes, et d'une fameuse Oraison
à la Vierge, pouvant se lire « en trente-deux
manières différentes ». Très goûtés de la pédante
Anne de Bretagne, les rhétoriqueurs, à sa suite,
envahirent la cour de France ; ils y pullulèrent sous
les règnes de Charles VIII et de Louis XII, rivali-
sant avec leurs confrères bretons et bourguignons
d'insanité délirante. Ils y étaient encore en pleine
vogue lorsqu'Anne de Graville se mêla d'écrire *.
Le Grand et vray art de pleine rhétorique de
Pierre Fabri (Pierre Lefèvre), où sont codifiées les
recettes de l'école, est de 1521 ; et, en 1539, Gratien
du Pont publiera un Art et science de rhétorique
encore rédigé suivant les principes de la même
poétique absurde 2.
4. Qu'on se rappelle l'énumération, par Geoffroy Tory, des
« auteurs à la mode » en 1529.
2. C'est dans Y Art poétique de Thomas Sibilet qu'il faut cher-
cher le code poétique nouveau. Mais le livre de Sibilet [Art poé-
112 l'œuvre poétique danne de graville
Pourtant, dès les premières années du siècle,
on distingue, en littérature, les symptômes avant-
coureurs d'une prochaine transformation, d'une
renaissance ; mille germes, enfouis jusqu'alors,
commencent de pointer, hâtés dans leur évolution
par des souffles tièdes venus d'Italie. L'Italie avait,
la première, compris, goûté les chefs-d'œuvre de la
Grèce et de Rome. La France ne se les assimila pas
du premier coup ; du moins les épela-t-elle dévote-
ment. En même temps s'inaugurait, avec Fran-
çois Ier, la vie de cour à l'italienne, bien différente
de celle dont les cours étriquées et pédantes du
moyen âge avaient donné le spectacle. A cette vie
nouvelle, toute d'élégance et de splendeur polie,
allaient s'adapter de nouvelles formes littéraires.
Ce n'est pas qu'entre le moyen âge et la Renais-
sance la coupure ait été nette et la transition
brusque. Non seulement dans le public, toujours
routinier, mais même chez les écrivains les plus
« avancés » du temps, l'on démêle une sorte d'intime
conflit entre la vieille tradition gauloise et l'esprit
d'innovation. La reine de Navarre, si moderne en
un sens, garde « de certaines formes d'idées et de
composition... je ne sais quelle raideur encore
gothique » * qui rappellent le passé. Clément
Marot, s'il échappe par ailleurs à leur influence,
reste néanmoins le disciple direct des rhétoriqueurs,
tique françoys vour l'instruction des jeunes studieux et encore
peu avancez en la poésie françoyse) ne parut qu'en 1555.
1. G. Lanson.
LA BELLE DAME SANS MERCY 113
de Jean Marot, son père, rhétoriqueur insigne, de
Le Maire de Belges, de Molinet, de Guillaume
Crétin qu'il qualifie — en 1520 — de « souverain
poëte françoys ».
Gomme Marot, comme Marguerite, Anne de Gra-
ville appartient, elle aussi, à plus d'un égard, au
moyen âge. Et, faute d'un talent égal au leur et
d'une assez robuste originalité, elle s'en est moins
qu'eux dégagée : nous le constaterons en étudiant
son œuvre poétique.
Cette œuvre se compose du « rommant » de
Palamon et Arcita et d'une suite de soixante et
onze rondeaux d'après la Belle dame sans mercy
d'Alain Chartier.
II. — La Belle dame sans mercy
d'Alain Chartier *.
Ce qui manqua le plus, en tant que poètes, aux
rhétoriqueurs, ce fut la sincérité. Suivant la conven-
tion à laquelle ils obéissaient, le poète ne devait rien
1. Les œuvres de Maistre Alain Chartier, toutes nouvellement
revuëes, corrigées, etc... par André du Chesne, Tourangeau. Paris,
1617. — D. Delaunay, Étude sur Alain Chartier. Rennes, 1876. —
Cari Wahlund,Z.a belle dame sans mercy, en Fransk dikt fôrfattad
af Alain Chartier ar 1426 och omdiktad a/ Anne de Graville
omkring ar 1525. Upsala, 1897. — Lucien Charpennes, La belle
dame sans merci, avec une notice. Paris, Barnéoud, 1901. — G.
Paris, Un poème inédit de Martin Le Franc. Romania, t. XVI. —
Arthur Piaget, La belle dame sans merci et ses imitations. Roma-
nia, t. XXX, XXXI, XXXIII, XXXIV.
5
114 l'œuvre poétique d'anne de graville
confier à ses vers de ses passions vécues, de ses
sentiments intimes. Ils s'interdisaient par là les
thèmes réellement poétiques, tous les vrais, tous les
grands sujets.
L'exemple d'Alain Chartier vient à l'appui de
cette assertion. Son premier ouvrage, le Livre des
quatre dames, est d'une froideur et d'une puérilité
qui déconcertent, quand on le sait écrit au lende-
main d'Azincourt. Son poème de la Belle dame
sans mercy, composé en 1424, nous étonne et nous
choque bien plus encore.
L'année 1424 compte parmi les plus lugubres de
notre histoire. Les Anglais étaient au cœur du
royaume, que désolaient à la fois la guerre civile
et la guerre étrangère ; le peuple mourait de misère
et de faim...
Ce fut le moment que choisit Chartier — excel-
lent Français par ailleurs, et qui, dans sa prose,
déplore, en termes éloquents, les malheurs de la
patrie — pour mettre au jour sa Belle dame sans
mercy, ce petit poème de 658 vers, dont voici l'ana-
lyse succincte.
Un personnage de noir vêtu cause sous une treille
avec une dame
Jeune, gente, fresche et entière.
Dissimulé derrière la treille, le poète les écoute.
Le gentilhomme supplie la dame de prendre son
mal en pitié. La dame répond avec ironie et
LA BELLE DAME SANS MERCY 115
refuse d'ajouter foi aux serments du pauvre amou-
reux :
Car en tels sermens n'a rien ferme,
Et les chétives qui s'y fient
En pleurent après mainte lerme....
Ce qu'elle redoute surtout, ce sont les vanteries
dont les hommes sont coutumiers :
Maie bouche tient bien grant court,
Chacun à mesdire étudie ;
Faulx amoureux, au temps qui court,
Servent tous de goliardie * ;
Le plus secret veult bien qu'on die
Qu'il (n')est d'aucune mescreuz 2,
Et pour riens qu'omme à dame die
Il ne doibt plus estre creuz.
L'amant a beau supplier, la dame reste insen-
sible. Elle redoute les effets d'une passion violente,
tient à sa réputation, à sa tranquillité, et se défend
de la pitié comme d'une cruauté envers elle-même :
Pitié doibt estre raisonnable.
Si dame est à autruy piteuse
Pour estre à soy-mesmè cruelle,
Sa pitié devient despiteuse,
Et son amour haine mortelle.
A bout d'arguments et de salive, l'amant se retire,
et, donnant tort à la dame qui, de la maladie dont
il se plaint, n'en a, dit-elle, « veu nul mourir »,
meurt de colère et de désespoir.
1. Tromperie.
2. Non cru.
116 L'ŒUVRE POÉTIQUE d'aNNE DE GRAV[LLE
Ce petit poème, badinage banal et plus qu'anodin
(tel, du moins, nous apparaît-il aujourd'hui) parvint
bientôt à Issoudun, où était alors réfugiée la cour.
Il y fît scandale. Les « poursuivants d'amour » pro-
testèrent auprès des dames et leur adressèrent une
requête en forme contre « maistre Allain ». Ils
observent dans cette requête qu'ils ont « donné leur
temps à pourchasser le riche don de pitié et de
grâce que Dangier, Reffuz et Crainte ont embusché
dans la forêt de Longue Attente » ; qu'ils ont été
plus d'une fois « destroussez de joye en ung pays
qui se nomme Dure Response » ; que cependant ils
ont persévéré et comptent à la fin sur « Bel
Accueil » et « Doulx Attrait ». Cependant est venu
à leur connaissance certain poème diffamatoire qui
leur porte un grave préjudice. C'est apparemment
le dépit ou l'envie qui en ont inspiré l'auteur ; il
voudrait bien priver les autres des joies qui lui
furent refusées. Ce poème ne tend à rien moins,
déclarent les requérants, qu'à inciter les dames à la
rigueur, et « à leur tollir l'heureux nom de pitié qui
est le parement et la richesse de leurs aultres ver-
tuz ». Aussi concluent-ils à ce qu'il leur plaise
« destourner leurs yeux de lire si déraisonnables
escriptures et n'y donner foy ne audience », et pro-
noncer contre l'auteur « telle punition que ce soit
exemple aux aultres », le tout afin de bien prouver
que, contrairement à ses allégations, il y a en elles
« mercy et pitié ».
Pour comprendre tout le sens de cette requête
saugrenue, — d'ailleurs bien dans le goût du temps
LA BELLE DAME SANS MERCY 117
— il faut savoir qu'en l'an 1400, Philippe, duc de
Bourgogne, et Louis, duc de Bourbon, avaient,
avec l'agrément de Charles VI, créé en son hôtel
une cour d'amour, « à l'onneur, loenge, recommen-
dacion et service de toutes dames et damoiselles » .
Aux termes de la charte de fondation, tout rimeur
reconnu coupable d'avoir composé complainte, bal-
lade ou rondeau « au deshonneur, reproche, ameu-
rissement ou blasme » du sexe féminin devait être,
comme « homme infâme et ahonti », « privé,
chassie et déboutté, sans rappel, de toutes gracieuses
assemblées et compagnies de dames et damoiselles ».
C'est ce châtiment exemplaire que réclamaient pour
Chartier les rédacteurs de la « requeste baillée aux
dames contre maistre Allain » .
Cette requête, les dames la transmirent au poète,
alors absent1, en lui donnant deux mois pour pré-
senter sa défense.
C'est ce qu'il fit dans une pièce intitulée Excusa-
tion, où il se défend d'avoir « parlé contre les
dames » . Bien vil qui voudrait ce à leur onneur mal
faire » :
Par elles et pour elles sommes,
C'est la source de nostre joye,
C'est l'adresse des nobles hommes,
C'est d'onneur la droicte mont-joye. . .
Loin d'être « sans merci », elles sont, de leur
nature, éminemment pitoyables :
1. 11 était en mission auprès de l'empereur Sigismohd, en
Bohême.
118 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
Doulceur, courtoisie, amitié
Sont les vertus de noble femme,
Et le droit logis de pitié
Est au cœur d'une belle dame.
Et Chartier de se proclamer leur serviteur et leur
champion jusqu'à la mort :
. . . Tant qu'en vie demourray,
A garder l'onneur qui leur touche,
Emploieray où je pourray
Gueur, corps, sens, langue, plume et bouche.
Il proteste enfin n'avoir fait, dans son poème, que
raconter un cas particulier, l'histoire
D'ung triste amoureux mal content
Qui prie et plaint que trop attent,
Et comme reffuz le reboute :
Et qui aultre chose y entend,
Il y veoit trop ou n'y veoit goutte.
Les dames, paraît-il, ne se contentèrent pas de
cette « excusation », pourtant bien humble et bien
complète *. Elles y firent une « response ». Et il y
1. On a attribué à Chartier une Belle dame qui eut mercy, qui
serait la palinodie de son poème (C'est la pièce de l'édition du
Chesne, p. 684, intitulée Complainte d'amours et response). La
dame, dans cette pièce, finit par se laisser attendrir :
Mon cœur tressault, tremble et tressue,
Et suys presque toute esperdue
Ne je ne scay nulle deffense,
Car je me sens d'amour férue ;
Vostre beau parler m'a vaincue.
Mais l'attribution est fausse. D'après M. Piaget (Romania,
t. XXXIII, p. 179), la Belle dame qui eut mercy serait d'un poète
plus ancien que Chartier, probablement d'Oton de Grandson.
LA BELLE DAME SANS MERCY 11 9
eut, en 1425, à la cour, tandis que la France ago-
nisait, une « affaire » de la Belle dame sans mercy.
Au scandale causé par le poème, on peut mesurer
son succès. Ce succès fut prodigieux. On l'approuva,
on le réfuta, on l'imita, on le traduisit en italien,
en anglais, en catalan K II suscita une masse d'écrits,
féministes et antiféministes, et par là se rattache à
cette fameuse « querelle des femmes », qui tient
tant de place dans l'histoire de noire ancienne litté-
rature.
En somme, dit M. Abel Lefranc dans le résumé
historique qu'il a donné de la « querelle des
femmes » 2 , deux traditions contraires n'ont pas
cessé de coexister ni de se développer, en ce qui
concerne l'amour et les femmes, dans notre pays :
« la tradition gauloise, d'ordre satirique, franche-
ment dénigrante, et la tradition idéaliste, tendant à
l'exaltation et au panégyrique du sexe féminin et des
sentiments amoureux. » — La tradition satirique
pouvait se prévaloir d'une origine théologique. Ce
que le moyen âge, avant tout, reprochait aux
femmes, c'est la faute d'Eve, d'où procèdent tous
nos maux. Les fabliaux, du xne au xive siècle, leur
1. Romatùa, t. XXXIV, p. 593.
2. Grands écrivains français de la Renaissance . Paris, Cham-
pion, 1914, pp. 251 et suiv. — Voir aussi G. Reynier, Le roman
sentimental avant VAstrée. Paris, Colin, 1908.
1 20 l'œuvre poétique d'anne de graville
sont violemment hostiles ; Jean de Meung les traite
fort mal dans la seconde partie du Roman de la Rose ;
Matheolus, dans ses Lamentations, se montre impla-
cable pour elles. Au xve siècle, l'attaque se fait
encore plus violente. Eustache Deschamps leur jette
à la tête les treize mille vers enragés de son Miroir
de mariage ; et, à sa suite, d'innombrables plumi-
tifs déversent sur elles les accusations et les outrages.
Mais, en face de ces détracteurs, des défenseurs des
femmes n'avaient pas manqué de surgir. Christine
de Pisan plaida énergiquement leur cause ; Martin
Le Franc écrivit son Champion des dames, en vingt-
quatre mille vers, où à la satire des femmes s'op-
pose symétriquement leur éloge 1 . Puis vinrent d'in-
nombrables Louenge des dames, Miroir des dames,
qui sont de purs panégyriques. La querelle se per-
pétua, avec des accalmies et des reprises, pendant
toute la première moitié du xvie siècle ; et M.
Lefranc a montré que le « tiers livre » du Panta-
gruel (1546), tout entier consacré à la question du
mariage, s'y rattachait étroitement.
Mais revenons à la Belle dame sans mercy.
Elle s'était insérée parmi les innombrables écrits
que se renvoyaient depuis longtemps féministes et
antiféministes. Les uns comme les autres revendi-
quèrent Ghartier pour l'un des leurs, s'efforcèrent
de le tirera eux 2. Et le prodigieux succès du poème
1. Arthur Piaget, Martin Le Franc, prévôt de Lausanne. Lau-
sanne, Payot, 1888.
2. C'est ainsi, par exemple, que Gratien du Pont, seigneur de
Drusac, qui, sous ce titre, Controverses des sexes masculin et feme-
LA BELLE DAME SANS MERCY 121
fut, en outre, pour ainsi dire indéfini. La reine de
Navarre, dans une de ses compositions dialoguées,
Les quatre dames et les quatre gentilshommes, s'en
est inspirée directement 1 :
. . .Dont estes-vous venue,
Est-ce d'un roc très dur ou d'une nue,
demande l'un des gentilshommes à sa « dame sans
pitié ». Il veut mourir, il va mourir; il la rend
responsable de sa mort ; elle sera damnée, lui dit-il,
jetée dans la plus vilaine chaudière
Qui soit en bas en l'infernal dommaine :
C'est ce que doit avoir l'âme inhumaine,
Pleine d'orgueil, cruelle, et gloire vaine...
Autant d'invectives empruntées au vocabulaire
de « maistre Allain » et de son amoureux transi.
ni/», publia, en 1534, une longue compilation versifiée de tout ce
qui fut jamais écrit de plus injurieux contre les femmes, classe
Chartier parmi les auteurs qui leur sont hostiles (Ed. de 1536,
p. 212 : Les autheurs qui blasment les femmes, et en quel lieu).
M. Piaget {Romania, t. XXXIV, p. 596) attribue, par une inad-
vertance assez singulière, les Controverses à Jean Bouchet. Jean
Bouchet (qui a toujours défendu les femmes) déconseille
{Angoysses et remèdes d'amour du traverseur en son adolescence.
Poitiers, 1536, p. 114) la lecture de Chartier, qu'il considère, ainsi
qu'Ovide, Tibulle, etc., comme un auteur immoral.
i. Elle était grande admiratrice de Chartier, dont elle s'inspire
encore dans son poème La Coche, dont le sujet est « digne d'un
Alain Charretier », dit-elle.
122 l'œuvre poétique d'anne de graville
III. — Grandeur et décadence du rondeau1.
Qu'Anne de Graville ait eu, elle aussi, l'idée de
transposer les thèmes principaux d'un poème encore
célèbre à son époque, d'en prendre, suivant son
expression, « le plus fin et exquis » 2, il n'y a rien
là que de naturel. Ce qui pourrait surprendre, en
revanche, c'est qu'elle ait mis sa transposition en
rondeaux. L'on s'expliquera le choix de ce moyen
d'expression quand on saura le rôle prépondérant
qu'attribuait aux genres à forme fixe, en particulier
au rondeau, la poétique du temps.
Boileau a dit (Art poétique, chant I) :
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Marot bientôt après fit fleurir les ballades,
Tourna des triolets, rima des mascarades,
A des refrains réglés asservit les rondeaux.
Il n'y a pas un mot, dans ces vers qui ne soit
une erreur. La versification française était fixée,
toutes les règles en avaient été trouvées très anté-
rieurement à Villon. Marot, s'il a composé un cer-
1. Henry Guy, op. cit. — E.Langlois, Recueil d'arts de seconde
rhétorique. Paris, Impr. nat., 1902. — Gaston Raynaud, Rondeaux
et autres poésies du XVe siècle. Paris, Firmin-Didot, 4889. —
Henri Châtelain, Recherches sur le vers français au XV6 siècle.
Paris, Champion, 1908.
2. Bibl. nat., ms. fr. 2253, dédicace.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DU RONDEAU 123
tain nombre de ballades, n'a rimé ni mascarades, ni
triolets ; enfin, il n'a pas eu la peine « à des refrains
réglés d'asservir les rondeaux », attendu que les
rondeaux y étaient asservis bien longtemps avant
qu'il n'écrivît les siens.
D'après les auteurs de nos anciens arts poétiques,
le rondeau tire son nom de sa forme, qualifiée de
circulaire, à raison de la répétition du refrain.
« Qui veult faire rondeau le doibt faire rond »,
déclare Pierre Lefèvre ; et Thomas Sibilet donne
cette définition : « Le rondeau est ainsy nommé de
sa forme. Car tout ainsy qu'au cercle (que le Fran-
çoys appelle rondeau), après avoir discouru toute
la circonférence, on rentre tousjours au premier
point duquel le discours avoit été commencé ; ainsy
au poème dit rondeau, après avoir tout dit, on
retourne tousjours au premier carme, ou hémis-
tiche, pris en son commencement1. »
Lefèvre et Sibilet se trompent sur le sens et
l'étymologie du mot rondeau.
Purement musical à l'origine, le rondeau ne fut
d'abord qu'un air destiné à l'accompagnement de la
danse appelée ronde2. On adapta bientôt, aux airs
ainsi composés, des chansons populaires dont les
couplets et les refrains se plièrent au moule mélo-
dique. Au xive siècle, une transformation se pro-
duisit. De musical, le rondeau devint littéraire, et,
selon l'agencement des couplets et du refrain, se
1. Art poétique françoys, livre II, ch. III : Du rondeau et de ses
différences.
2. La ballade et le virelai ont une origine analogue.
124
l'œuvre poétique d'anne de graville
diversifia en de nombreux types 1 . Ces types allèrent
se précisant, se simplifiant. Le triolet se constitua
en une variété distincte. En même temps évoluait
le rondeau proprement dit. Cette évolution est carac-
térisée par le raccourcissement progressif du refrain.
Le refrain, qui comprenait d'abord la moitié du
premier couplet, ou même, à la fin du troisième, le
premier couplet tout entier, se réduisit peu à peu,
faute de soutien musical, à un seul vers, et enfin
aux premiers mots du premier vers. Il y a là un
phénomène littéraire assez analogue (on excusera le
prosaïsme de cette comparaison) au phénomène
physiologique par suite duquel, sous l'influence d'un
changement d'alimentation, Tune de nos circonvo-
lutions intestinales se trouve aujourd'hui réduite à
l'appendice.
Abrégeons. — Tel qu'il s'est définitivement cons-
titué, le rondeau 2 comprend treize vers de huit ou de
dix syllabes. Il est écrit sur deux rimes, l'une mas-
culine et l'autre féminine, et se compose de trois
strophes (la première et la troisième de cinq vers,
la seconde de trois vers) et d'un refrain. Ce refrain,
formé du premier ou des premiers mots du premier
vers, s'ajoute, sans qu'il rime avec rien, au bout
de la seconde strophe et au bout de la troisième.
« Le refrain, dit Théodore de Banville dans son
Petit traité de poésie française, ne compte pas
dans le nombre des vers, et en effet il n'est pas un
1. Eustache Deschamps, dans son Art de dictier, énumère
quelques-uns de ces types.
2. Je parle ici du rondeau simple, qui est le type essentiel du
rondeau.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DU RONDEAU 125
vers. Il est plus et moins qu'un vers, car il joue
dans l'ensemble du rondeau un rôle capital.
« Il en est à la fois le sujet, la raison d'être et le
moyen d'expression. Car ce n'est que pour répéter
trois fois ce mot persuasif ou cruel, ce n'est que
pour lancer au même but l'une après l'autre ces
trois pointes d'acier qu'on les ajuste au bout des
strophes, qui sont à la fois le bois léger et les plumes
aériennes du trio de flèches que représente le ron-
deau. »
Boileau, déjà cité, a encore dit :
Le rondeau, né gaulois, a la naïveté.
« Il n'a pas que la naïveté, remarque Banville ;
il a encore la légèreté, la rapidité, la grâce, la
caresse, l'ironie, et un vieux parfum 'de terroir fait
pour charmer ceux qui aiment notre poésie (et en
elle la patrie) à tous les âges qu'elle a traversés. »
— Voilà qui est très exact, mais à la condition
d'ajouter que, pour avoir tant de vertus, le rondeau
ne les a pas toutes. Les motifs larges et profonds lui
sont interdits, et il ne faudrait pas demander à ce
flageolet, bon à siffler des chansonnettes, l'élo-
quence et la puissance d'un orchestre.
C'est pourtant ce que firent les rhétoriqueurs. Ils
prétendirent lui faire exprimer « la gamme entière
des passions et des idées » !, et lui attribuèrent, en un
mot, le rôle et le rang que nous attribuons — plus
justement — au sonnet, ce « précieux condensateur
1. Henry Guy, p. 127.
126 l'œuvre poétique d'anne de graville
de l'émotion lyrique ».Les rondeaux pullulèrent au
xve et dans la première moitié du xvie siècle. On
en fit de descriptifs, de satiriques, de funèbres, de
dramatiques, d'amoureux, de pieux, d'obscènes,
que sais-je encore '. « Il n'y a pas lieu de chercher,
dit M. Henry Guy, quelles sont les bornes de ce
genre : il n'en a point ; sa place est partout ; il joue
un rôle universel, et croit pouvoir exprimer la diver-
sité infinie des choses. »
Les raisons de cet engouement ne sont pas diffi-
ciles à démêler. Les rhétoriqueurs manquaient de
fond et ne s'intéressaient qu'à la forme ; aussi furent-
ils naturellement amenés à la recherche de la diffi-
culté, des raffinements prosodiques. Ils eurent, en
particulier, le goût, la passion des rimes rares, inat-
tendues, et, par suite, une prédilection marquée
pour les genres à forme fixe, tels que le rondeau,
qui exigent la perpétuelle répétition des mêmes
consonances2. Le rondeau, du reste, leur devait
être cher à raison même de son insuffisance
lyrique : la débilité de leur inspiration s'accommo-
dait à souhait de ce moule rigide, de cette gaine
étroite à enfermer la pensée.
Mais l'insuffisance du rondeau, à laquelle il avait
dû sa fortune, fut aussi la cause de sa déchéance.
1. Il y a de nombreux recueils de rondeaux (sur ces recueils,
voir H. Guy, p. 132), parmi lesquels celui qui a été publié, par
M. G. Raynaud, d'après le ms. fr. 9223 de la Bibl. nat.,dans son
livre plus haut cité.
2. H. Guy, pp. 83, 128.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DU RONDEAU 127
La Pléiade qui, aux genres du xve siècle, aux
« formes étroites, maigres et compliquées », subs-
titua les formes « larges, simples, réceptives » qui
« mettaient l'inspiration à Taise a,â, — la Pléiade
ne pouvait manquer de le jeter par-dessus bord.
« Laisse, s'écrie du Bellay en 1549, dans sa Défense
et illustration de la langue françoise, laisse toutes
ces vieilles poésies françaises aux jeux floraux de
Thoulouze et au puy de Rouan, comme rondeaux,
ballades, virelais, chants royaux, chansons, et autres
telles episseries, qui corrumpent le goust de nostre
langue, et ne servent si non à porter témoingnage
de nostre ignorance. » Le conseil fut suivi ; Sibilet,
cinq ans plus tard, en témoigne dans son Art poé-
tique 2 : « Pour ce que, dit-il, la matière du ron-
deau n'est autre que du sonnet ou épigramme, les
poëtes de ce temps les plus frians ont quitté les ron-
deaux à l'antiquité pour s'arrester aux épigrammes
et sonnetz, poëmesde premier pris entre les petits. »
Le rondeau semblait mort : il n'était qu'en léthar-
gie. Il fut galvanisé, remis à la mode, au commen-
cement du xviie siècle, par Voiture, qui, suivant le
mot de Banville, est « le grand, l'unique maître du
rondeau » et « se l'est approprié pour jamais ». Il
avait très bien saisi les lois du genre, qui exige avant
tout de la gentillesse et du trait 3, et s'accommode
admirablement de la préciosité. Benserade, l'auteur
1. G. Lanson, op. cit.
2. Livre II, ch. III.
3. « C'est un genre d'écrire (le rondeau) qui est propre à la
raillerie », écrivait-il, le 8 janvier 1638, à M. de Jonquière. —
Œuvres. Paris, Charpentier, 1855, t. II, p. 314.
128 l'œuvre poétique d'anne de graville
du fameux sonnet de Job et de nombreux livrets
composés pour les ballets de la cour, Benserade,
que Mme de Sévigné égale presque à La Fontaine 1 ,
prit la succession de Voiture, Louis XIV lui ayant
un beau jour ordonné (le croirait-on !) de mettre en
rondeaux, à l'usage du dauphin, les Métamorphoses
d'Ovide. Le roi se chargeait des frais d'impression,
et voulait que l'ouvrage fût enrichi de figures et
orné d'un frontispice de Lebrun 2. Benserade s'exé-
cuta, sans enthousiasme, semble-t-il, et — comme
1. « On ne fait pas entrer certains esprits durs et farouches
dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et des
fables de La Fontaine. Cette porte leur est fermée, et la mienne
aussi » (Lettre à Bussy, 14 mai 1686).
Mme de Sévigné avait quelque partialité pour Benserade, dont
le nom se liait inséparablement à ses plus brillants souvenirs
mondains. N'avait-il pas, en 1664 et en 1665, dans le ballet des
Amours déguisés et dans celui de la Naissance de Vénus, dans les-
quels figurait Mlle de Sévigné, composé pour « la plus jolie fille de
France » des couplets qui avaient délicieusement flatté l'amour-
propre maternel ? — Mme de Sévigné, lors de la publication, n'en
apprécia pas moins à leur exacte valeur les Métamorphoses d'Ovide
en rondeaux : « Vous trouverez (ici), dans un autre genre, les ron-
deaux de Benserade, écrivait-elle à sa fille le 21 octobre 1676 ; ils
sont fort mêlés; avec un crible, il en demeureroit peu : c'est une
étrange chose que l'impression. »
2. Ainsi fut fait. L'ouvragé parut sous ce titre : Métamorphoses
d'Ovide en rondeaux, imprimez et enrichis de figures par ordre de
Sa Majesté et dédiez à Monseigneur le Dauphin. Paris, de l'Impri-
merie royale, 1676. — On ne peut douter, à la lecture de ce titre,
et à celle de la « préface en rondeau » par laquelle s'ouvre le
volume, qu'il n'ait été écrit sur l'ordre direct du roi :
Une personne en crédit aujourd'hui
Veut que j'imprime, ay-je pu l'en dédire?
Cette personne est le Roy nostre Sire...
D'un ornement d'images il désire
Enrichir l'œuvre...
GRANDEUR ET DÉCADENCE DU RONDEAU 129
il ressort de Y « errata en rondeau » par lequel se
clôt le volume — sans se faire d'illusions sur la
valeur de son œuvre :
Pour moy, parmi des fautes innombrables,
Je n'en connois que deux considérables,
Et dont je fais ma déclaration :
C'est l'entreprise et l'exécution.
Tout le monde, par malheur, fut de son avis.
« Le rondeau est mort sous Benserade » , a dit
Sainte-Beuve1. Sous lui, mais non par sa faute ; et
c'est bien injustement que Théodore de Banville
rend responsable de ce trépas « le féroce x vne siècle » .
Le xviie siècle, ayant trouvé le rondeau agonisant,
s'efforça au contraire de le rendre à la vie. Mais, au
siècle précédent, la Pléiade, ennemie de tous les
vieux rythmes gaulois, lui avait porté, ainsi qu'à la
ballade, au virelai, etc.. le coup fatal2; un coup
dont — et c'est grand dommage — ils ne se relève-
ront pas.
IV. — Les rondeaux d'Anne de Gra ville.
Venons aux rondeaux d'Anne de Graville.
Ces rondeaux forment le contenu du manuscrit
de la Bibliothèque nationale n° 2253 3, dont la dis-
1. Portraits de femmes : Une ruelle poétique sous Louis XIV.
2. Il faut noter cependant que, de nos jours, Alfred de Musset
a écrit quelques rondeaux, et Banville une série de charmants
rondels, « composés à la manière de Charles d'Orléans » [Œuvres
complètes, éd. Charpentier, t. II).
3. Le ms. 2253 est ainsi désigné dans le catalogue : « La belle
dame sans mercy, d'Alain Chartier, mise en rondeaux » .
9
130 l'œuvre poétique d'anne de gka ville
position est la suivante. Les pages de gauche sont
consacrées aux rondeaux de la « dame », celles de
droite à ceux de 1' « amant ». Dans la marge, on
lit, reproduits en petits caractères, et correspondant
à chacun des rondeaux, les huitains de Chartier
dont Anne s'est inspirée.
Cette transposition partielle de la Belle dame
sans mercy n'est pas signée. C'est M. Cari Wah-
lund qui en a découvert l'auteur ; et il en a donné
une belle édition, accompagnée d'intéressants
appendices !. Il est surprenant que la découverte
n'ait pas été faite avant lui. Au bas de la dédicace
« A ma dame », par laquelle s'ouvre le manuscrit,
on lit, en effet, dans une banderole, l'anagramme
Ien garde un leal, qui équivaut à une signature.
Voici la dédicace en question :
A MA DAME.
En maistre Allain de ses œuvres j'ay quis 2
A mon juger le plus fin et exquis
Dont fais présent à vous seulle ma dame
Qui emportez l'honneur, le loz et famé 3
Que aux ignorans pardonnez les deffaulx
Parquoy me tiens excusée si je faulx
Aiant ozé vous présenter ceste œuvre
Duquel l'escript ma sottize descœuvre
Mais je ne puis veoir l'imperfection
Et m'en clost l'œuil ma dame affection
Qui si tresfort le myen sens esblouyt
Que par dessus congnoissance jouyt
Si vous supply ma dame recepvoir
1. C'est l'édition d'Upsal (1897) plus haut citée.
2. De quérir, chercher.
3. De fama, la renommée, la réputation.
SES RONDEAUX 131
L'affection et vous plaise la veoir
Car sur ma foy elle est avecques vous
Pour vous servir par sus toutes et tous
Sans y chercher fors temps espace et lieu
Car en vous gist mon espoir après Dieu.
Ien. garde, un. leal.
Quelle est la « dame » ici désignée? — Cette
dame, — assurément une souveraine :
En vous gist mon espoir après Dieu...
ne saurait être que la reine Claude ou la reine
Eléonore d'Autriche, la seconde femme de Fran-
çois Ier.
Il est bien peu vraisemblable que les rondeaux
soient dédiés à Eléonore d'Autriche. Anne ne la
connaissait pas, ne fit à aucun moment partie de sa
maison, et n'avait nulle raison de lui offrir son
œuvre. Le ton même du morceau, où se trahit une
affection d'ancienne date, ne permet guère de le
supposer adressé à la sœur de Charles-Quint. De
plus, à partir de la mort de la reine Claude (juil-
let 1524), les idées d'Anne de Graville prirent,
comme on sait, une teinte sévère, une tournure
religieuse, et l'on a peine à se l'imaginer entrepre-
nant, après 1524, ce travail assurément frivole : le
remaniement de la Belle dame sans merci/ ' .
Il faut donc admettre que ce remaniement est
dédié à la reine Claude. Cela étant, la composition
4. Cette remarque est de M. Wahlund ; et l'on ne s'explique
pas que, l'ayant faite, il fixe approximativement à 1525 la date
de la composition des rondeaux. En 1525, la reine Claude était
morte ; quant à Eléonore d'Autriche, elle n'épousa François Ier
qu'en 1530.
132 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
en daterait de 1524 au plus tard. Mais je n'hésite
pas à la faire remonter à une date très antérieure.
J'incline même à penser que la composition des
rondeaux précéda celle du « rommant » de Pala-
înon et Arcita, lequel, nous le verrons, dut être
écrit aux environs de 1521 '. Ces rondeaux furent
très probablement le premier essai littéraire
d'Anne de Graville. Ils eurent du succès, la clas-
sèrent comme poète mondain ; et c'est pour avoir
goûté ses variations sur la Belle dame sans mercy
que la reine Claude la chargea de rajeunir et de
mettre en vers, en la raccourcissant, certaine tra-
duction, déjà vieillie, de la Teseide de Boccace.
On ne voit pas, en effet, si elle n'eût déjà fait ses
preuves, pourquoi la reine se fût adressée à elle
plutôt qu'à n'importe quel versificateur connu : il
n'en manquait pas, à la cour de François Ier.
Ces questions préliminaires épuisées, voici, à
titre de spécimens, quelques-uns des rondeaux
d'Anne de Graville 2 :
1. Le « rommant •» s'ouvre, lui aussi, par une dédicace de dix-
huit vers ; et cette dédicace « à la royne » est tout à fait du
même ton et dans le même goût que la dédicace « à ma
dame ». Encore une raison de penser que la « dame » en ques-
tion n'est autre que Madame Claude, qui peut-être n'était pas
encore reine lors de la composition des rondeaux.
2. En regard de chaque rondeau cité, je transcris, conformé-
ment à la disposition du ms. 2253, le texte correspondant de la
Belle dame sans mercy.
SES RONDEAUX
433
L'AMANT
(texte d'Alain Chartier)
Ha cœur plus dur que n'est le marbre
En qui mercy ne peult entrer ;
Plus forte à ployer qu'un gros arbre,
Que vous vaulttel rigueur monstrer?
Vous plaît-il mieux me veoir oultrer1.
Mort devant vous pour vostre esbat,
Que pour ung confort 2, demonstrer
Respiter 3 la mort qui m'abast.
L'AMANT
(texte d'Anne de Graville)
Cœur inhumain me voulez-vous monstrer
Que dedans vous pitié ne peult entrer.
Aymez-vous myeulx me mener à la mort
Qui de si près le cœur me poinct et mort
Qu'un seul confort me vouloir demonstrer.
Que m'a valu vos beaulx yeulx rencontrer
Quand par les veoir la mort me vient oultrer
Et n'ay de vous ung tout seul reconfort,
Cœur inhumain.
ftrer
Vous plaît-il mieulx toujours me veoir ren-
De mal en pis que vouloir racoustrer
Vostre rigueur qui me fait tel effort
Que je ne puis en vous trouver confort
Et si vous scay ma douleur remonstrer *
Cœur inhumain.
LA DAME
Si gracieuse maladie
Ne met gueres de gens à mort,
Mais il siet bien que l'on le die
Pour plus tost attraire confort.
Tel se plaint et guemente fort
Qui n'a pas des plus aspres deulx 5
Et s'amour griefe tant au fort
Mieux vault une douleur que deux.
LA DAME
Il n'en meurt nulz de ceste malladie
Combien que maint en languissant mendye
Pour acquérir de son mal reconfort
Qui pourtant n'est si aspre ne si fort
Quoy qu'on en ayt la cervelle estourdie.
le croy assez qu'on peult avoir envye
Par desespoir de tost finer sa vie,
Mais, tout compté, ce n'est que desconfort :
Il n'en meurt nulz.
[dye
Il vault trop mieulx quelque chose qu'on
Que ung à part soy se fâche ou se mandye
Que deux ensemble eussent mal sans confort
Et vous promectz oultre plus de renfort
Que je dy vray qui que le contredie :
Il n'en meurt nulz.
1. Me voir poussé à bout.
2. Consolation.
3. Etre sauvé de.
4. Dépeindre.
5. Deuils.
134
l'œuvre poétique d'an ne de graville
L'AMANT
Je poursuivray tant que pourray
Et que vie me durera
Et lorsqu'en loyauté mourray
Celle mort ne me grèvera ;
Mais quant vo durté me fera
Mourir loyal et douloureux,
Encores moyns grief me sera
Que de vivre faulx amoureux.
L'AMANT
Je poursuivray autant que je pourray
A bien servir et point ne cesseray
Tant qua mon corps la vie durera
Et beaucoup moins la mort me grèvera
Considérant que leal je mourrai.
Je vous ay dit tout ce que j'en feray
Et déclaire qu'aultre je ne feray
Jusques à tant que la mort me prendra
Je poursuivray.
A mon pouvoir leaulment serviray
Et en servant point ne deffailliray
Mais quant mourir votre durté fera
Mon leal cœur moindre deuil en aura
Quaultre failly : et le croyez de vray
Je poursuivray.
J'ai choisi ces rondeaux parmi les moins mau-
vais du recueil. On les trouvera, ils sont en effet
bien pénibles et rocailleux. Mais, au commence-
ment du xvie siècle, alors que la langue, en pleine
formation, n'avait pas encore précipité ses scories,
l'on ne faisait guère mieux 1 .
1. Le rondeau le plus réussi d'Anne de Graville n'est, à mon
sens, ni parmi ceux du ms. 2253, ni celui (fort insignifiant) qu'a
cité Geoffroy Tory : c'est celui qu'on lit à la fin de Palamon et
Arcita ; il respire la volupté :
En grant plaisir et en esbatements
Faisans festins, courses et tournoiemens
En joye, en paix, en délice, en liesse
Feùst Palamon avecques sa maistresse
Qui luy donnoyt mil esjouissemens.
Elle en honneurs, riches accoustremens
Danses, chansons et exquis instrumens
S'esjouyssoit et passoit sa jeunesse
En grant plaisir.
Ils avoyent mis tous leurs entendemens
En doulx baisers et longs embrassemens
Dechassant hors tous ennuys et tristesses
Le long jou[y]r ne leur [ojstoyt la presse
Car ils estoyent comme nouveaux amans
En grant plaisir.
CHAPITRE II
PALAMON ET ARGITA
I. La Teseide de Boccace. Imitations et traductions de la Teseide.
— La Teseide tient plutôt du roman que de l'épopée. Succès du
poème. Chaucer s'en inspire. Il est traduit en prose française.
Jeanne de La Font le met en vers français au commencement
du xvie siècle.
II. Le « rommant » de Palamon et Arcita. — Date probable de la
composition : 1521. Anne s'est-elle inspirée directement de
Boccace ? — Analyse du poème. — Critique. Jugement litté-
raire sur Anne de Graville.
I. — La Teseide de Boccace. — Imitations
et traductions de la Teseide '.
Boccace, dans la Teseide, cette œuvre de jeunesse,
s'est inspiré à la fois de la Thébaïde de Stace et du
1. Sur Boccace, et, en particulier, sur la Teseide et ses traduc-
tions, je renvoie aux travaux si approfondis de M. Henri Hauvette :
Boccace, Étude biographique et littéraire. Paris, Colin, 1914 ; et
Les plus anciennes traductions françaises de Boccace (Extrait du
Bulletin italien de 1907, 1908 et 1909), Bordeaux, Féret ; Paris,
Fontemoing.
136 L'ŒUVRE POÉTIQUE D'ANNE DE GRA.VILLE
Roman de Thèhes, attribué à Benoît de Sainte-
More l. C'est un poème apprêté, étudié, un essai
d'épopée en douze livres, où il se vante 2 d'avoir
« le premier fait parler la muse épique dans le lan-
gage vulgaire d'Italie ». Le sujet est la rivalité de
deux amis, Arcita et Palemone, amoureux de la
même jeune fille. « Boccace est resté loin du but
qu'il s'était proposé, observe M. Hauvette ; d'épique,
il n'y a dans son poème que les guerres des deux
premiers chants, la mythologie et quelques épisodes
surtout descriptifs insérés dans la suite... D'autre
part, toutes les réminiscences classiques, et en par-
ticulier les récits de combats, ont reçu un vernis
chevaleresque qui en altère profondément la physio-
nomie, et qui trahit l'influence prépondérante des
romans français. Plutôt qu'une épopée, la Teseide
est donc elle-même un roman, et l'élément senti-
mental y occupe la première place »... Le problème
dont Boccace a, dans la Teseide, cherché la solu-
tion, « la conciliation de l'épopée classique et du
roman chevaleresque » a d'ailleurs été « la quadra-
ture du cercle pour les lettrés de la Renaissance ».
A raison même de son caractère romanesque, la
Teseide fut dès l'abord très goûtée : on l'imita du
vivant même de Boccace.
Geoffroy Ghaucer, 1' « inventeur » de la versification
1. Le Roman de Thèbes est l'histoire d'Étéocle et de Polynice.
2. Livre XII, st. 84-85.
LA TESEIDE DE BOCCACE 137
anglaise, qui avait voyagé en Italie et y avait peut-
être rencontré le grand conteur florentin, s'y était
pris d'enthousiasme pour ses œuvres1. Le De casi-
bus virorum illustrium lui suggéra ses Tragédies ;
le De claris mulieribus sa Légende des femmes
exemplaires [The légende of gode ivomen); le Filos-
trato son poème de Troïlus et Cressida. Mais
c'est surtout à la Teseide qu'il fit des emprunts. Il
s'en inspira dans son Parlement des oiseaux et dans
son poème inachevé, La reine A nnelidaet le déloyal
Arcite. Enfin, le conte du Chevalier (Knightestale),
le premier de ses Contes de Canterbury, n'est que
la Teseide condensée et abrégée, l'histoire de Palé-
mon et d'Arcita, tous deux épris de la gente Emilie,
« plus belle à voir que n'est le lys sur sa tige verte
et plus fraîche que le mai avec ses fleurs nouvelles » :
. . . Emelie, that fayrer was to sene
Than is the lilie upon his stalke grene,
And fresher then the may with flouresnewe 2. . .
Après l'imitation, la traduction. — Dès le com-
mencement du xve siècle, le De casibus et le Déca-
méron avaient été « translatés » en français par
Laurent de Premierfait ; Louis de Beauvau, vers
1440, traduisit le Filostrato ; et la Teseide fut, aux
environs de 1460, traduite à son tour. Deux raanu-
1. Emile Legouis, Geoffroy Chaucer. Paris, Bloud, 1910.
2. Au xviie siècle, un autre poète anglais, John Dryden, repren-
dra l'histoire de Palémon et d'Arcite (Palemon and Arcite, in three
books, dans Fables, ancient and modem...). Mais il n'a pas « la
négligence étonnée et le gracieux babil du vieux Chaucer »
(Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. III, p. 163).
138 l'œuvre poétique d'anne de graville
scrits de cette ancienne traduction, dont on ignore
Fauteur, nous ont été conservés : l'un est à Chan-
tilly *, l'autre à Vienne2. Et « certains indices per-
mettent de supposer que d'autres copies du même
ouvrage ont existé, et, peut-être, existent encore3 ».
Au commencement du xvie siècle, l'épopée de
Boccace était encore en vogue.
Il y eut, sous François Ier, comme un réveil de
l'esprit chevaleresque. « On se reprit aux tournois,
à l'amour courtois, aux vieux romans, a leurs trans-
criptions rajeunies, à leur plus ou moins authen-
tique postérité 4 » ; et la Teseide, où batailles et
prouesses alternent avec des propos d'amour, garda
chez nous, dans sa traduction, des lecteurs enthou-
siastes ; même elle excita la verve des bas bleus...
Jeanne de La Font 5, femme de Jacques Thiboust,
valet de chambre et secrétaire de Marguerite de
Valois, tenait, aux environs de 1520, bureau d'es-
i. Musée Condé, ms. 905, n° 601 du Catalogue du Cabinet des
manuscrits, t. II, p. 350.
2. Bibliothèque Palatine, ms. 2617. — Ce somptueux manuscrit,
orné de magnifiques miniatures, appartenait, en 1520, à Margue-
rite, fille de l'empereur Maximilien Ier (Paul Durrieu, Bibl. de
V École des Chartes, 1892, p. 142).
3. Sur ces indices, consulter Wahlund, op. cit., p. 418, n. 1, et
Hauvette, Les plus anciennes traductions, etc., p. 50, n. 3. Voir
aussi mon Appendice, n° II.
4. Lanson, op. cit. — C'est entre 1540 et 1548 que d'Herberay
des Essarts donnera sa traduction d'Amadis de Gaule.
5. Et non de La Fontaine, comme l'appelle La Croix du Maine
(Edu Rigoley de Juvigny, t. I, p. 608). « Elle inaugurait un nom
destiné à la gloire », a dit, sur la foi de La Croix du Maine,
M. L. Feugère dans ses Femmes poètes au XVIe siècle. Paris, Didier,
1860. — Sur Jeanne de La Font, voir : Un ménage littéraire en
Berry au XVI* siècle, par H. Boyer [Mémoires de la commission
historique du Cher, 1er vol., 2e partie. Bourges, Paris, 1860).
LA TESEIDE DE BOCCACE 139
prit à Bourges. Elle cultivait tous les arts, et pré-
sidait une sorte de cénacle littéraire dont fit partie
Jean Second, l'auteur de poésies latines jadis
célèbres *. Elle mourut jeune, en 1532. Sa mort
fut déplorée en prose et en vers, en grec, en latin
et en français ; elle le fut notamment par Jean
Second, qui lui a consacré une élégie, une nénie
(chant funèbre), et qui a fait son épitaphe. L'élégie
(la xve du livre III) est intitulée : « Sur l'histoire
des hauts faits de Thésée et du combat de deux
rivaux, écrite en très harmonieux vers français par
une femme illustre ». Jeanne, on le voit, avait écrit
un poème d'après la Teseide. Ce poème fit appa-
remment grande impression sur les membres du
cénacle de Bourges. Jean Second, dans l'épitaphe
plus haut mentionnée, la loue d'avoir su tous les
secrets de la poésie française :
Noverat et quicquid franca poè'sis habet2 ...
1. Joannis Nicolaii Secundi Hagani opéra omnia. Lugduni Bata-
vorum, 1821. — Jean Everaerts, dit Jean Second, né à La Haye
en 1511, fit, sous Alciat, ses études de droit à Bourges, suivit
Charles-Quint dans son expédition contre Tunis (1534) et mourut
en 1536. — Ses Baisers (Basia) ont été souvent traduits ; ils l'ont
été notamment par Dorât et par Mirabeau.
2. Et, dans l'élégie qu'il lui a consacrée, « 0 toi, s'écrie-t-il,
qui chantes toutes ces choses dans la langue de ta patrie, vole
éternellement sur les lèvres savantes » :
Al <«, quœ patria tam molliter omnia lingua
Hsec canis, œternum docta per ora vola...
« Et puisque la terre te recouvre avant l'heure, et que ta longue
chevelure n'a pas été couronnée de laurier, que du moins sur ta
tombe verdisse l'arbre de Phébus »...
140 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
IL Le (( ROMMANT » DE PALAMON ET ArCITA.
I
Au moment même où Jeanne de La Font compo-
sait son remaniement de la Teseide, Anne de Gra-
ville, de son côté, s'essayait, par ordre de la reine
Claude, sur la même donnée.
La reine, comme beaucoup de ses contempo-
raines, avait lu avec un plaisir extrême le « livre de
Thezeo ». Mais peut-être y trouvait-elle des lon-
gueurs. Elle en trouvait, en tout cas, le style vieilli,
et elle chargea sa dame d'honneur de le rajeunir e
de le mettre « en rime ». Anne s'exécuta de bonne
grâce, et, à son travail relativement court *, donna
le titre suivant (c'est du moins celui qu'on lit en
tête de deux manuscrits 2) : C'est le beau rommant
des deulx amans Palamon* et Arcita et de la belle
et saige Emylia translaté de viel langaige et prose
en nouveau et rime par ma damoiselle Anne de
Graville la Malet dame du boys Malesherbes du
commandement de la Roy ne 4.
1. Le poème original a environ dix mille vers ; le remaniement
d'Anne de Graville en a environ trois mille six cents.
2. Bibl. nat., nlles acq., n° 719 ; Arsenal, ms. 5116 [1631 B. F.].
3. M. Hauvette fait remarquer que les manuscrits du texte de
Boccace donnent Palamone aussi souvent que Palemone.
4. Le « rommant » est précédé d'une dédicace de dix-huit vers
« à la royne ». La voici. On pourra la comparer à la dédicace des
rondeaux :
PALAMON ET ARCITA 141
La date de la composition du « rommant » est
facile à déterminer. Cette date ne saurait être pos-
térieure à 1524 (puisque c'est le 20 juillet de cette
année-là que mourut la reine Claude). Mais il est
facile d'obtenir une approximation plus grande.
Anne avait, en juin 1520, suivi la reine à la fameuse
entrevue du Camp du Drap d'Or !, et la beauté du
spectacle, la magnificence déployée par les deux rois
et par leur cour l'avaient profondément impression-
née 2. Aussi a-t-elle donné à son Palamon les traits
de François Ier3, ceux d'Henri VIII au malheureux
Si j'ay empris ma souveraine dame
Comme ignorante et peu scavante femme
Ozer à vous là où gist tout scavoir
Faire présent de ce que ay peu avoir
De dure teste et langue mal apprise
Je vous supply que je n'en soie reprise
Car je le faict pour sans plus vous monstrer
Que avez bien peu mon ignorance oultrer
Quant je parfaict ce que ne sceu onq faire
Pour vostre gré acomplir et parfaire
Et vous plaise congnoistre que combien
Que en tel savoir je entende moins que rien
Se ainsy estoit que y sceusse quelque chose
Sy envers vous la vouldroye tenir close
Et vous requiers croire que je consens
Que tous mes ans mon corps mon temps et sens
Soient dédiez au treshumble service
De vous ma dame en tout dicte sans vice.
4. Marguerite, alors duchesse d'Alençon, s'y trouvait aussi,
accompagnée de son secrétaire Clément Marot. On a, de Marot, une
ballade et un rondeau sur l'entrevue du Camp du Drap d'Or.
2. Pour le détail de ces splendeurs, je ne peux que renvoyer à
tous les mémoires du temps, à Sanuto (Diariï), à Florange, à
Martin du Bellay, etc.. « Plusieurs, dit ce dernier en une phrase
souvent citée, y portèrent (au Camp)deurs moulins, leurs forests
et leurs prés sur leurs épaules ».
3. Pallamon fust de taille si louable
Que en tous pays n'y avoit son semblable ;
Cheveulz eust bruns, peu de barbe et fort noyre
Sobre de bouche en mengier et en boyre
142 l'œuvre poétique d'annk de graville
Arcita * ; et, à la fin de son poème, décrivant les
noces d'Emylia et de Palamon, elle évoque ses sou-
venirs d'alors :
De vous conter des princes le triumphe
De la richesse et de l'exquise pompe
Je ne pourroys : mais aies souvenance
Ce qu'il feust faict des gros princes de France
Et des Anglois à Ardre l'aultre esté
Où ung chacun ce me semble a esté.
« L'aultre esté », c'est l'été de 1520. Il est donc
extrêmement probable qu'Anne écrivit son rema-
niement au cours de l'année 1521.
Voilà pour la question de date. Il en est une autre,
soulevée par M. Wahlund. D'après lui, le remanie-
ment aurait été composé directement d'après Boc-
cace ; et, à l'appui de cette thèse, il relève un assez
grand nombre de passages qui paraissent être en
effet la transposition littérale du texte italien. Mais,
comme le remarque M. Hauvette, ces ressemblances
« s'expliquent très suffisamment par l'interposition
d'une traduction assez exacte » : et il a noté cer-
Soursilz en arc, yeulx de coulleur chattains
La bouche belle et les dentz et les mains
Nez long et droit, etc.
Arcita fust presque de sa grandeur
Ung peu grasset blanc et de belle colleur.
Les cheveulx blonz, un peu chauve devant
Et Testomagc qui poussoit en avant...
Les yeulx eust vertz fenduz doulx et friantz
Plus que aultre nul, et en tous temps rians
Petite bouche avoit et aussy belle
Que onques porta dame ni damoiselle...
Ung bien avoit qui n'est peu de lavoir
C'est qu'il aymoit toutes gens de savoir
Dont il estoit de eulx prisé et amé
Et dunu chacun loué et exstimé . . .
PALAMON ET ARGITA
143
taines particularités d'où l'on peut déduire qu'Anne
a eu recours à la traduction française de 1460, tra-
duction dont elle devait posséder un exemplaire1.
La mention qui se trouve en tête de deux des manu-
scrits, et d'après laquelle le poème a été « trans-
laté de viel langaige et prose en nouveau et rime » ,
a, du reste, en elle-même une valeur contre laquelle
aucun argument ne saurait prévaloir.
II
Le remaniement d'Anne de Graville, dont nos
bibliothèques possèdent six copies manuscrites2,
1. Probablement certain manuscrit orné de trente-quatre
miniatures, qui fit partie depuis de la bibliothèque des d'Urfé,
fut vendu à Londres en 1791, et dont la trace est perdue. — V.
mon Appendice, n° II, § C.
2. V. Appendice, n°IIl. — lia eu, de nos jours, les honneurs de
l'impression, et a été publié, en 1892, à Stockholm, à quatre-
vingt-douze exemplaires, par les soins de M. Algernon de Bôrt-
zell, d'après la copie photographique d'un manuscrit cédé vingt
ans auparavant par la Bibliothèque royale à notre Bibliothèque
nationale (nlles acq. fr., n° 719).
D'après Mlle de Keralio (Collection des meilleurs ouvrages fran-
çois composés par des femmes. Paris, 4 789, t. V, pp. 34-38), le
poème d'Anne de Graville aurait été imprimé dès 1597. C'est
là une erreur. Ce qui fut imprimé à cette date, chez Abel l'Ange-
lier, c'est La Thezeyde du sieur Jean Boccace, gentilhomme flo-
rentin, contenant les belles chastes honnesles amours de deux jeunes
chevaliers thebains, Arcite et Palemon. Histoire non moins belle
et docte que plaisante et utile à toute sorte de personnes qui ayment
la ver lu , traduicte d'Italien en François par le sieur D. C. C. —
Sur cette prétendue traduction, voir Hauvette, Les plus anciennes
traductions, etc., p. 45. Cette Thezeyde a été reproduite, au
xviii6 siècle, dans la Bibliothèque universelle des romans (juillet
1779).
144 L'ŒUVRE POÉTIQUE DAKNE DE GRAVILLE
paraît avoir obtenu, lors de son apparition, un
réel succès. En voici l'analyse fidèle.
ïheseus1, roi d'Athènes, ayant vaincu les Ama-
zones, épouse leur reine Ypolite et l'amène dans
sa capitale, ainsi que la jeune et belle Emylia, sœur
de la reine. Puis il entreprend une guerre contre
le tyran de Thèbes, Gréon. Il lui livre bataille et le
tue. Parmi les prisonniers des Athéniens se trouvent
deux jeunes Thébains de sang royal, Palamon et
Arcita. Thésée les fait enfermer dans un cachot. La
lucarne de ce cachot donne sur les jardins du
palais. C'est de là qu'un matin de printemps les
deux jeunes gens aperçoivent Emylia :
Au moys d'avril qui est telle saison
Qui faict fâcheux se tenir en maison
Emylia la joieuse pucelle
Sa coste prist par dessoubs son esselle
Délibérée ung jour au plus matin
D'aller cueillir la rousée au jardin...
Elle se croit seule :
Emylia nudz piez eschevelée
De sa chambre est en ce lieu dévalée...
Fort jeusne d'âge en bon point et polie
Jamais ne fust pucelle plus jolie
Visage gay riant et de grant chère
Pour mettre don de mercy à l'enchère
La jambe belle et tetin descouvert
Se vint asseoir dedans ung preau vert.
Là se pigna et mira à son aise
Car rien ne voit qui luy nuise ou déplaise
Dont pour trop mieulx embellir sa façon
En s'abillant disoit une chanson. . .
1. J'adopte, pour les noms propres, l'orthographe du ms. n° 719,
reproduit par M. de Bôrtzell.
PALAMON KT ARGITA 145
Les deux ïhébains reçoivent en même temps le
coup de foudre :
Arcita dit : voys-tu dedens son eul
Ung jeune archer plain de pompe et d'orgueul
Tenant en main deulx flèches harbellées
A tranchant d'or longues et affiliées.
Rien n'y vouldroit crier miséricorde
Car desia tient l'une des deux en corde
Dont je suys seur que si nous veult ferir
A lung de nous deulx en conviendra mourir.
Lors Palamon crya : j'en suys frappé. . .
Arcita dit : helas, j'ay l'autre coup...
Cependant Emylia descend tous les jours au
jardin, et, à sa vue, Palamon et Arcita oublient
leur captivité. D'autant que, pour se distraire,
Sy fontrondeaulx, ballades et chansons,
Louant la belle et toutes ses façons . . .
Mais, finie la belle saison, Emylia ne se montre
plus, ce dont les jeunes gens ne se peuvent conso-
ler. Sur ces entrefaites, Piriteus, un ami de Thésée,
vient lui rendre visite. Il demande et obtient la
liberté d' Arcita, à la condition que le jeune homme
sortira de l'Attique. Arcita s'éloigne, désespéré de
quitter les lieux où respire Emylia. Il parcourt la
Grèce, mais bientôt, n'y tenant plus, rentre à
Athènes sous un déguisement. Il est si changé
Pale etdefaict, maigre, hâve et fort laid,
qu'il parvient à s'introduire à la cour. Il a la joie
d'y voir Emylia, qui, seule, l'a reconnu et qui lui
sait gré de son audace.
Un jour, s'étant allé promener dans la forêt voi-
sine, il y est rencontré par Pamphillo, valet de
Palamon, lequel dénonce à son maître la présence
10
146 l'œuvre poétique u'anne de gra ville
de l'exilé. La jalousie de Palamon s'éveille. Il par-
vient, avec l'aide de Pamphillo, à s'évader de sa
prison, et court dans la forêl rejoindre Arcita,
. . . son vray amy
Que fort amour a faict son ennemy.
Ils conviennent, après un entretien courtois, de
de se disputer Emylia les armes à la main. Déjà
ils sont aux prises, lorsque Thésée, qui, en compa-
gnie de la jeune fille, chassait dans le voisinage1,
intervient et les sépare. Puis il les interroge, et,
la cause du duel une fois connue, leur déclare,
touché de leur jeunesse et de leur courage, qu'Emy-
lia appartiendra à celui d'entre eux qui, après un
an de service à la cour, sera vainqueur dans un
tournoi solennel, auquel il convoquera les plus
illustres « barons » de la Grèce.
Emylia, qui s'en remet à la fatalité du choix de
son époux,
. . . Car nul n'avoist eslu,
Mais les aymoit tous deux en général
Et n'avoit veuil que celluy du fatal,
Emylia traite également bien les deux rivaux.
Ceux-ci, en attendant de s'entretuer, passent leur vie
1. Ici, un portrait d'Emylia en costume de chasse :
Ses cheveulx eust sur le derrier espars
Qui luy couvraient le corps en maintes pais
Et ung chappeau de roses par dessus
Sy bien séant que impossible est de plus
Sa cotte fust d'ung drap d'argent frisé
Lequel n'estoit ny couppé ny usé
Juste au pougnet et richement bordée
De gros rubis partout entrelardée ;
Et pour monstrer de vierge honnesteté,
Elle avoit l'arc ot la trousse au costé...
PALAMON ET ARCITA 147
en « jeux et esbatemens », et « se font aymer de la
noblesse ».
L'année révolue, arrivent en bande et descendent
au palais les « roys et ducs » de Grèce. La plupart
sont là, Pelée, Nisus, Agamemnon, Pygmalion, Cas-
tor et Pollux, bien d'autres encore. (Parmi les
manquants, Léandre, qui a traversé l'Hellespont
« pour voir Ero, sa mye », Narcisse, qui « muse
à la fontaine », Persée, occupé à délivrer Andro-
mède, Bellérophon, à combattre la Chimère...)
Thésée réunit la noble assemblée. Il fixe devant
elle (on dirait d'un duel moderne) les conditions du
tournoi, auquel deux cents chevaliers doivent
prendre part, et décide que tout cavalier désar-
çonné sera par là même considéré comme
vaincu :
.... qui sera getté par terre,
Il ne pourra plus le combat requerre.
Cependant, à la veille d'en venir aux mains, les
deux rivaux cherchent à se concilier la faveur des
dieux. Arcita offre un sacrifice à Mars et lui pro-
met, s'il est vainqueur, que
Sa barbe et poil jamais ne seront faictz.
Palamon, de son côté,
... Va en plus de trente lieux
Pour requérir les déesses et dieux.
Il invoque tout particulièrement le secours de
Vénus. Quant à Emylia, c'est à Diane qu'elle
s'adresse :
A son sainct temple alumer faict maint cierge...
148 L'ŒUVRE POÉTIQUE D ANNE DE GRAVILLE
Elle supplie la déesse de lui révéler qui, de
Palamon ou d' Arcita, sera vainqueur, et auquel des
deux elle est destinée. Mais, à cette question, Diane
ne répond pas... Et voici que le grand jour se
lève.
Autour de la lice, magnifiquement décorée, se
dressent des échafauds, garnis de tapisseries et
d'écussons. Sur ces échafauds, autour d'Ypolite et
d'Emylia, sont groupés les nobles spectateurs. Thésée
fait les deux adversaires chevaliers et leur ceint leurs
épées ; quatre seigneurs leur chaussent leurs épe-
rons. Sonnerie de trompettes. Le combat com-
mence.
Longue description. Bientôt, une centaine de
chevaliers jonchent le sol de leurs corps. Emylia,
plus morte que vive, et ne sachant pour qui faire
des vœux, maudit sa beauté, cause de tout ce car-
nage...
A ce moment, et comme Palamon et ceux de
son camp semblent prendre le dessus, Mars des-
cend du ciel, et, sous les traits de Thésée, vient
encourager Arcita. Palamon est jeté à bas de son
cheval. Il est donc vaincu, c'est la règle du tour-
noi. Emylia, tirée de peine, et qui sait enfin qui
elle doit aimer,
A Arcita ottroye et corps et ame
En le louant et prisant la deffaicte
De Palamon comme par elle faicte...
Mais tout n'est pas fini. Vénus, la protectrice
de Palamon, suscite une tempête affreuse et amène
sur le champ du combat une Furie qui surgit brus-
PALAMON ET ARCITA 149
quement devant le cheval d'Arcita vainqueur. Le
cheval se cabre et se renverse sur son cavalier. On
accourt : Emylia couche Arcita « en son giron ».
Il reprend ses sens pour entendre proclamer sa
victoire et se voir ramener au palais, soutenu par
Emylia, dans un char de triomphe que suivent
Palamon et les autres vaincus. Emylia remet à ce
dernier un « blanc anneau », en lui exprimant le
regret de ne pouvoir mieux faire pour lui ; mais
les dieux ont décidé, et Font donnée à Arcita, à
qui elle appartient désormais « toulte entière en
cœur, corps et voulloir ». De fait, son mariage
avec Arcita est célébré en grande pompe : mais
on remet, et pour cause, le coucher à quinzaine...
Cependant, l'état d'Arcita va en empirant. Les
médecins le condamnent. Se sentant perdu, il ré-
clame de Thésée une « honneste sépulture », et le
prie de
Voulloir donner à Palamon sa femme .
Thésée le réconforte de son mieux. Tu as, lui dit-
il, pour te guérir,
. . . Une médecine
Qui plus y peult que toulte herbe et racine,
C'est Emylie avec ses rians yeulx. . .
Arcita n'est pas dupe de ces encouragements. Il
s'adresse à Palamon, qui pleure à son chevet, et
le prie d'accepter Emylia de sa main :
.... Tu auras en elle exquise chose.
Aymé la bien . . .
Palamon répond par de bonnes paroles :
J'ay bon espoir que de brief gariras,
Et que en la fin tu nous enterreras. . .
150 l'œuvre poétique d'anne de gra ville
Mais Arcila, tenace, insiste auprès d'Emylia
en personne pour qu'elle épouse Palamon. Emylia
répond qu'elle porte malheur à tous ceux qui
l'aiment : elle veut mourir ou du moins rester vierge ;
et le baiser qu'elle va donner à Arcita, elle ne le don-
nera pas à d'autres. Ce disant, elle se jette sur la
couche du moribond, et
.... Autour du col lui lye
Ses deux longs bras . .
Les amants demeurent pâmés...
Arcita ne sort de sa pâmoison que pour faire ses
adieux à Emylia, à Thésée, à Ypolite, à Palamon.
Il meurt en prononçant le nom de sa bien-
aimée.
Funérailles d' Arcita. Le corps est exposé, au
dessus du bûcher, sur un magnifique lit de parade.
Palamon
Barbe meslée et cheveux hérissés
le veille. Emylia, le moment venu, met le feu au
bûcher, dont les assistants font neuf fois le tour en y
jetant, les dames leurs blonds cheveux, les hommes
des armes et des objets de prix. Les cendres d'Ar-
cita sont recueillies et mises, dans un vaisseau d'or,
sur un cheval qui, en les portant, pleure « à grosses
chauldes larmes ». Jeux funèbres. Palamon fait
ériger un temple à la mémoire de son ami.
Thésée, sur ces entrefaites, assemble la noblesse
et lui annonce son intention, suivant le vœu du
« pauvre mort », de célébrer le mariage d'Emylia
avec Palamon. Les jeunes gens, après s'être un peu
fait prier, se résignent à être heureux. Préparatifs
PALAMON ET ARCITA 151
des noces !, Brodeurs et tailleuj's besognent. Les
dames composent leurs toilettes :
L'une ce jourveult estre toute blanche
Fors ce qui est sous la cotte et la manche
L'aultre se faict tannée ou toute noyre
Pour son ennuy monstrer et faire croyre
Quelque aultre porte argent, l'aultre velours. . .
Mais le costume d'Emylia efface en beauté tous
les autres :
On luy vestit surcot 2 de satin blanc
Fort juste au bras et bien serré au flanc,
Et estoit long à troys doys près de terre ;
Sus ces patins3 eust mainte riche pierre,
Et sy estoient d'or tyré à grantz neuz
Entrepassés parmi des e e tous bleux. . .
Le surcot feust bordé fort richement
De tous cou s tés de perles d'orient
Et n'y avoit ni quartier ni cousture
Que tout ne feust de semblable bordure. . .
Dessus le chef n'eust que d'or une tringle
Qui ne tenoit à bride ni espingle,
Mais seullement mise comme ung chapeau
Plain de rubis ardans comme ung flambeau 4. . .
Ainsi parée, elle est conduite au temple, où un
« evesque » l'unit à Palamon, tout pâle de joie, si
bien que
. . . Maint en riant lui dist
Qu'avant combattre il estoit desconfit.
Le poème s'achève par une tirade assez inatten-
1. C'est en décrivant ces préparatifs qu'Anne de Graville fait
une allusion directe à l'entrevue du Camp du Drap d'Or.
%, Robe de dessus.
3. Souliers à hauts talons.
4. Cette description du costume d'Emylia est précédée de son
portrait, portrait qu'on a lu tout au long dans la première partie
de ce volume :
Son aage'estoit d'environ les quinze ans... etc.
152 L'ŒUVRE POÉTIQUE D'ANNE DE GRAV1LLE
due contre les hommes et leur indiscrétion en
amour :
. . . Les hommes se vantent
D'avoir tel cas du quel bien souvent mentent
Et que souvent ils ont pris et usé
Ce qu'on leur a mille fois refusé. . .
On reconnaît là les façons de penser, celles même
de s'exprimer de l'héroïne favorite d'Anne de Gra-
ville, de la Belle dame sans mercy :
Le plus secret veult bien qu'on die
Qu'il (n'Jest d'aucune mescreuz...
La belle dame ajoutait :
Sur tel mefîait n'a court ne juge
A qui l'on puisse recourir...
Anne, elle, ne se résigne pas à ce que « tels
meffaits » restent impunis ; elle veut que les
hommes qui s'en rendent coupables soient « chassés
de maison en maison » et décriés partout. Cette
femme, qui dut être très calomniée, est impitoyable
pour les médisants.
III
Le poème d'Anne de Graville vient d'être ana-
lysé assez minutieusement pour que le lecteur, sans
l'avoir eu entre les mains, soit à même d'en appré-
cier la forme et le fond.
Pour ce qui est du fond, le défaut essentiel du
(( rommant » — mais ce défaut doit être imputé à
PALAMON ET ARCITA 153
Boccace — tient à ce que le personnage central,
Emylia, n'est, au physique et au moral, qu'un man-
nequin, une figure de cire, sans expression, sans
personnalité, sans vie. Simple enjeu du duel engagé
entre les rivaux, les aimant tous deux « en général »,
ne sachant
.... lequel prendre ou choysir
Pour y asseoir son amour et désir,
cette fiancée du roi de Garbe n'a rien qui nous
intéresse. Et par là même cessent de nous intéresser
les développements donnés au caractère de Palamon
et à celui d'Arcita. La malheureuse aventure d'Arcita,
l'histoire de son mariage in extremis et de sa mort,
qui auraient pu être touchantes, ne nous touchent
guère, tant nous laisse indifférents l'objet de sa pas-
sion.
Le décor mythologique où s'encadre le poème de
Boccace n'est pas non plus pour donner l'illusion
de la réalité ; et, dans sa transposition, Anne de
Gra ville en a encore, s'il est possible, exagéré Fin-
vraisemblance. Elle se plaît visiblement aux rémi-
niscences classiques ; elle sait toutes les légendes de
l'antiquité ; mais elle ne la comprend pas, et l'ha-
bille à la moderne. Son Thésée, ses « barons » grecs,
son Arcita et son Palamon sont des gentilshommes,
des « gendarmes » du temps de François Ier. Cer-
tains détails où elle insiste (Emylia mettant un
cierge à Diane, le mariage avec Palamon célébré
par un « evesque » l) semblent si volontairement
1. Une des miniatures du manuscrit de l'Arsenal représente le
cercueil d'Arcita recouvert d'un drap mortuaire. Et ce drap mor-
tuaire est barré d'une large croix !
154 l'œuvre poétique d'anne de graville
poussés au comique qu'on serait tenté de la classer
parmi les ancêtres littéraires de Scarron. Mais c'est
là une impression à laquelle il ne faut pas s'arrêter.
Avec tous ses contemporains, elle ignorait la diffé-
rence des civilisations et des époques, et n'avait
aucune notion de ce que nous appelons la « couleur
locale ». Aussi, quoi qu'il paraisse, et bien qu'elle
se montre par endroits d'humeur assez folâtre \
n'a-t-elle certainement pas cherché à parodier son
sujet.
Du moins Ta-t-elle dépouillé de tout caractère
épique (nous avons vu que, dans la Teseide, l'épo-
pée tient déjà fort peu de place) et l'a-t-elle réduit
aux proportions d'une simple anecdote sentimentale.
Cette anecdote, elle la raconte avec agrément, et
elle y ajoute des traits d'observation psychologique
— et féminine — qui ne sont pas dans le poème
original. C'est ainsi qu'elle insiste beaucoup sur les
descriptions de toilettes, et aussi sur le portrait phy-
sique, plusieurs fois repris, d'Emylia2. Dans le plus
1. Exemples : racontant que les dames, pour venir aux noces
d'Emylia, se sont inondées de parfums, elle ajoute, non sans
malice :
Aussi peut-estre il en estoit besoing;..
et (dans son récit des noces), décrivant leurs toilettes, elle
s'arrête sur ce mot :
Mais je m'en tais, car c'est grant fascherie
De m'eseouter, si ce n'est qu'on en rie...
2. Elle lui prête un soin de sa beauté tout à fait réjouissant. La
jeune fille, quand Diane lui révèle que l'un des deux rivaux suc-
combera, s'en va « dolente et esperdue », mais n'en passe pas
moins une bonne nuit :
Quelque peu la conforta la nuyt,
Pensant qu'ennuy à son corps gresve et nuyt.
PALAMON ET ARCITA 155
achevé de ces portraits, alors que Boccace, arrivé
aux secrètes beautés de son héroïne, s'était arrêté
pudiquement *, elle poursuit d'un ton dégagé, et ne
laisse pas d'entrer dans le plus intime détail :
Croyez de vray qu'elle estoit belle nue
Le ventre blanc : et si vous arrestez
Que point n'estoit faulve par les costez
Et sy avoit courte fesse orillère 2
Dont peu en eust de semblable manière
La cuisse courte et un g petit grossette
Mais ce n'estoit ne pilon ne cuissette
La grève 3 belle et de belle venue,
Qu'elle n'estoit trop grosse ou trop menue
On n'est pas plus précis. — A ce vif sentiment
de la beauté féminine, Anne de Graville joint celui,
assez rare en son temps, de la nature. Elle aime la
douceur des bois, revêtus de « leur robe verte » ;
elle contemple, d'un œil amusé, les nuées
... aussy blanches que toilles,
Et Dyana luysant sus lez estoilles...
Malheureusement, chez elle, l'expression trahit
presque toujours la pensée ; sa langue est pénible,
comme embarrassée de cailloux, sa versification
haletante, mal assurée, encore barbare. Elle tient
1. Livre XII, st. 63 :
Nel anche grossa e tutta ben formata,
E'1 piede piccolini : quale poi fosse
La parte agli occhi del corpo celata,
Golui sel seppe poi cui ella cosse
Avanti con amor lunga fiata :
Immagino che a dirlo le mie posse
Non basterieno avendola io veduta,
Tal d'ogni ben dovera esser compiuta.
2. J'ignore le sens.de l'adjectif orillère.
3. La jambe.
156 l'œuvre poétique d'anne de graville
des rhétoriqueurs le goût des cliquetis de mots et
des mêmes consonances multipliées l ; mais elle n'a
pas su s'approprier la seule trouvaille heureuse et
féconde qu'ils aient faite, et elle n'applique la règle
de l'alternance des rimes masculines et féminines2
qu'avec une irrégularité déconcertante. De telle
sorte que ses vers heureux, quand elle en trouve, se
perdent dans une sorte de vagissement enfantin ou
de bégaiement pénible.
Quel jugement littéraire faut-il, après cela, porter
sur elle ? — Elle manque de métier, elle n'a pas le
don du style ; et l'on ne peut lui attribuer celui de
l'originalité, de l'invention, puisqu'elle ne fit jamais
que traduire ou remanier l'œuvre d'autrui. C'est dire
que M. Wahlund lui prête une importance et un rôle
littéraires très exagérés lorsqu'il l'érigé en « caria-
tide », vis-à-vis de la reine de Navarre, au seuil de la
Renaissance. (L'on ne saurait, à aucun point de vue,
i. Exemple :
On Tappeloit par nom Emylia,
De qui l'amour maint cœur d'homme lya
Combien quel fust jeunette et delyée
Bien se garda d'estre si fort lyée
Que le sien cœur oncq ne souffrit lyer
Fors à celui que on luy feist allyer...
2. « Ce fut Octavien de Saint-Gelays, dit M. H. Guy, qui, à la
fin du xve siècle, donna, dans sa traduction des Héroïdes d'Ovide,
la première application de cette règle. G. Crétin s'y conforma à
partir du septième chapitre de sa Chronique, commencée en
1515, et rima près de 29.000 vers sans s'affranchir de cette utile
contrainte. A son tour, Jean Bouchet consentit à s'y plier quelque-
fois, l'excellence de cette mode lui ayant été signalée, vers 1520,
par son protecteur Louis de Ronsard, le père du grand poète. »
PÀLÀMON ET ARCITA 157
la comparer à l'incomparable Marguerite, qui a frayé
tant de sentiers nouveaux.)
Mais il y a lieu d'ajouter, en revanche, qu'au
moment où elle se mêla d'écrire, « les modèles,
ainsi que les règles, manquaient presque absolument
à la poésie française » 1 ; et qu'en ce xvie siècle où
les femmes devaient, même au point de vue litté-
raire, tenir une si grande place, elle est peut-être la
première à avoir fait figure d'auteur. Sa période de
production est antérieure de plusieurs années à celle
de la reine de Navarre 2. Quant aux autres femmes
poètes d'alors, elles sont toutes, elles aussi, par la
date de leurs productions comme par celle de leur
naissance, ses cadettes. Ne nous étonnons donc pas
que l'on l'ait surnommée « la Minerve de son
temps ». La juger avec indulgence, voire même
avec bienveillance, ce n'est pas être partial, c'est
faire preuve de sens historique et critique.
Anne, par ailleurs, se recommande à nous pour
avoir été l'arrière-grand'mère d'Honoré d'Urfé. Le
futur auteur de YAstrée dut lire, à coup sûr, dans
sa jeunesse, passée à la Bastie, le « rommant » de
Palamon et Arcita : la célèbre « librairie » du châ-
teau en possédaitau moins un exemplaire 3. Et peut-
1 . L.Feugère, Les femmes poètes au XVIe sièc/e.Paris, Didier, 1860.
2. Le plus ancien écrit que nous ayons de Marguerite est une
lettre datée de 1521 (Génin, Nouvelles lettres de Marguerite d'An-
goulême), l'année même où Anne de Graville écrivait son « rom-
mant ». De l'antériorité de la production, je conclus à celle de la
naissance.
3. Appendice, n° III. — C'est le ms. fr. 25441 de la Bibl. nat.,
qui porte mentionnée, sur sa feuille de garde, la naissance des
enfants de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac.
158 L ŒUVRE POÉTIQUE d'aNNE DE GRAVILLE
être n'est-il pas exagéré d'avancer qu'en une cer-
taine mesure il procède, même au point de vue litté-
raire, de son aïeule. Celle-ci, par suite, aurait droit
d'être comptée parmi les créateurs du roman idéa-
liste en France, et pourrait revendiquer une modeste
place à l'origine de l'évolution qui nous conduit,
« par d'Urfé et Mlle de Scudéry, jusqu'à George
Sand et à Feuillet » *.
1. Lanson, op. cit.
TROISIEME PARTIE
LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
CHAPITRE PREMIER
JEANNE DE BALSAG. — LES D'URFÉ.
La seconde fille d'Anne de Gra ville, Jeanne de Balsac (1516-1542),
épouse Claude d'Urfé(1532). La bibliothèque des d'Urfé. — La
postérité de Jeanne de Balsac : Honoré d'Urfé. Décadence de
la maison d'Urfé. Le marquis Joseph-Marie d'Urfé (mort en
1724) ; Louis-Christophe de La Rochefoucauld-Langeac, marquis
d'Urfé (1704-1734). — La marquise d'Urfé, née Pontcarré (1704-
1775); elle donne dans l'alchimie et la cabale. Ses relations avec
Casanova : la grande mystification ; les bijoux volés. — La
bibliothèque des d'Urfé transportée à Paris. Elle est achetée, en
1777, par le duc de La Vallière. A la mort de La Vallière, la
Bibliothèque royale en recueille les débris (1784). Achille-
François-Félicien de Lascaris d'Urfé, marquis du Chastellet
(1759-1794).
Anne de Graville ne fut peut-être pas le modèle
des filles ; mais elle fut probablement une épouse
exemplaire, à coup sûr une mère féconde : elle
donna onze enfants à Pierre de Balsac.
Cinq de ses fils moururent en bas âge. Il lui en
resta deux, qui lui survécurent : Guillaume, dont il
sera question plus loin, et Thomas, seigneur de
Monlaigu en Gotentin.
il
*&
1 02 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
De ses quatre filles, l'aînée, Louise, épousa
Charles Martel, seigneur de Bacqueville; Jeanne,
la seconde, épousa Claude d'Urfé ; Antoinette entra
en religion, et fut abbesse de Malnoue 1 ; la der-
nière, Georgette, eut pour mari Jean Pot, seigneur
de Rhodes et de Chemaut 2, prévôt et maître des
cérémonies de l'ordre de Saint-Michel.
J'ai annoncé, au début de cet ouvrage, que je
choisirais, pour les mettre en valeur, quelques-
uns des plus « représentatifs » parmi les descen-
dants d'Anne de Graville. Voici le moment venu
d'ouvrir mon carton d'estampes. Arrêtons-nous
tout d'abord devant celle, à demi effacée, qui
représente Jeanne de Balsac. Par Jeanne, nous
serons amenés aux d'Urfé et à l'histoire de leur
fameuse bibliothèque.
ï
Jeanne de Balsac naquit en 1516. Le 29 août
1532, « jour de la décollation saint Jehan », elle
épousa, à Nantes, « messire Claude d'Urfé3 ».
1. L'abbaye de bénédictines de Malnoue était située dans la
Brie française. — Sur cette abbaye et sur Antoinette de Balsac
(1516-1584), on trouvera des renseignements intéressants au t. VII,
p. 586 et suiv. de la Gallia chrlstiana.
2. Le P. Anselme, t. IX, p. 310.
3. Bibl. na t., ms. fr. n° 25441 : mention de la feuille de garde.
— D'après Chabrol {Coutumes locales de la Haute et Basse
Auvergne, t. IV, pp. 85, 412), Jeanne de Balsac aurait porté dans
la maison d'Urfé les seigneuries de Balsac et de Paulhac. C'est la
JEANNE DE BALSAC 163
Un important personnage, ce Claude d'Urfé, qui
fut bailli de Forez, l'un des ambassadeurs pour la
France au concile de Trente, gouverneur des fils de
Henri II, et bien d'autres choses encore. Un impor-
tant personnage, et, qui mieux est, un type accom-
pli de grand seigneur de la Renaissance, érudit et
amoureux d'art j.
Il embellit et restaura son château de la Bastie,
près de Montbrison. Il y rapporta de Rome des
antiques et des statues en quantité, et, en revenant
du concile; y fit construire, par des ouvriers recru-
tés à prix d'or en Allemagne et en Italie, une somp-
tueuse chapelle 2.
Il avait la passion des beaux livres, et, dit le
P. Jacob dans son Traité des plus belles biblio-
thèques, « dressa », à la Bastie, « une splendide et
riche bibliothèque où il mit plus de 4.600 volumes,
entre lesquels il y avoit deux cents manuscrits en
baronnie d'Entragues qu'elle y porta. Les Balsac, du reste, n'en
continuèrent pas moins de se qualifier de seigneurs d'Entragues.
Quant aux seigneuries de Balsac et de Paulhac, elles ne sor-
tirent de la maison de Balsac qu'en 1551 . Elles furent, dix ans plus
tard, achetées par Gaspard de Montmorin Saint-Hérem qui, en
1553, avait épousé Louise d'Urfé, la fille de Jeanne. Des Montmo-
rins, ces deux seigneuries passèrent aux Brezons, et des Brezons
aux Miramons. (Voir, pour plus de détails, ma Suite des Seigneurs
de Paulhac, p. 25.)
1. Aug. Bernard, Les d'Urfé, souvenirs historiques et littéraires
du Forez au XVIe et au XVIIe siècle. Paris, Impr. royale, 1839. —
Norbert Bonafous, Etudes sur V Astre e et sur Honoré d'Urfé. Paris,
1846. — Comte G. de Soultrait et F. Thiollier, Le château de la
Bastie d'Urfé et ses seigneurs, 1886. — O.-C. Reure, La vie et les
œuvres d'Honoré d'Urfé. Paris, Pion, 1910.
2. Pour la description de cette chapelle, voir Aug. Bernard,
p. 471.
164 LA POSTÉRITÉ D1ANNE DE GRAVILLE
vélin, couverts de velours verd » '. Beaucoup de ces
manuscrits lui venaient de sa belle-mère qui avait
recueilli autrefois, dans sa part successorale, la plu-
part des livres collectionnés par l'amiral. La biblio-
thèque d'Anne de Graville, ajoutée à celle de la
Bastie, en constitua peut-être le fonds primitif le
plus important 2.
Jeanne, en héritant des livres de sa mère, avait
en même temps hérité de ses goûts et partageait
tous ceux de son mari. On la disait aussi lettrée
que lui et Ton vantait son « gentil esprit en la poé-
sie 8 ». Elle fit, pour être gravés sur le monument
funéraire des seigneurs d'Urfé, dans l'église de l'ab-
1 . Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières,
qui ont esté et qui sont à présent dans le monde. Paris, 1655,
p. 671. — Les volumes provenant de la bibliothèque de la Bastie
sont, en effet, reliés en velours et en maroquin vert et décorés
d'ornements en bronze doré. Au milieu, l'écu d'Urfé; aux angles,
des cartouches triangulaires et les monogrammes de Claude et de
Jeanne.
2. Je signale comme provenant certainement d'Anne de Gra-
ville, parmi les épaves de la collection d'Urfé recueillies dans nos
bibliothèques publiques :
1° A la Bibliothèque nationale, les mss. fr. nos 20853 (Recueil
de pièces sur les croisades) et nlles acq. 1880 (\oyages de Marco
Polo) ;
2° A l'Arsenal, mss. nos 2691 [46 S. A. F.) : Recueil de diffé-
rentes pièces et 3172 (321 B. F.): Livre de la mutation de Fortune.
La bibliothèque d'Urfé contenait en outre, comme on sait, au
moins un manuscrit de Palamon etArcita. Ce manuscrit (Bibl.nat,
n° 25441), qui a appartenu à Jeanne de Balsac, lui venait assurément
de sa mère (Appendice, n° III). — Quant au Roman de Theseo ou
d'Arcite et Palemon, etc.. signalé par M. Wahlund (p. 418,
n. 1) comme ayant appartenu à Claude d'Urfé, et dont on a perdu
la trace, il avait sans doute la même provenance. (Appendice,
n°II,§C.)
3. Anne d'Urfé, Description dupais de Forez, 1606 (DansAug.
Bernard, op. cit., p. 455).
JEANNE DE BALSAC 165
baye de Bonlieu, près de la Bastie, les vers sui-
vants :
Par mort qui rend toute terre à la terre
Gisent ici les bons seigneurs d'Urfé,
Justes en paix, audacieux en guerre,
Ayant d'honneur le voulloir eschaufé,
Qui ont souvent en armes triomphé,
Comme il appert en mainte et mainte histoire ;
Mais ce leur est mille fois plus de gloire
D'avoir, par foy vive et sans fiction,
Du viel serpant invisible victoire
Sous l'estandard de ceste passion1.
Jeanne de Balsac alla, bien jeune encore, rejoindre
en leur dernière demeure, « les bons seigneurs
d'Urfé ». Elle mourut âgée de vingt-six ans, le
9 mai 1542. Son mari lui lit élever, dans l'église de
Bonlieu, un superbe mausolée. Sur des dalles de
marbre gris, enchâssées dans la muraille du chœur,
se lisait l'épitaphe de la défunte. Il y est question
(nous en avons le texte) de ses admirables vertus,
de sa beauté, de son génie, qualifié de divin2.
II
Jeanne laissait six enfants3. L'aîné, Jacques,
épousa Renée de Savoie-Tende, d'une branche légi-
timée de la maison de Savoie, et qui, par sa grand'-
1. Le monument des d'Urfé était décoré de sculptures repré-
sentant les scènes de la Passion.
2. « Floruit intégra forma, ingenio praeterea usque adeo
divino... Siquidem praeter raras animi dotes omnibus videbatur
divina et caelestis »... — La sépulture des d'Urfé fut violée par les
réformés en 1574.
3. Bibl. nat., ms. fr. 25441 : mention de la feuille de garde.
166 LA POSTÉRITÉ d'àNNE DE GRAVILLE
mère Anne de Lascaris, était de race impériale.
(Les aînés de la maison d'Urfé joindront désormais
à leur nom celui de Lascaris.) Jacques eut douze
enfants, parmi lesquels l'auteur de YAstrée.
L'illustre maison d'Urfé semblait assurée de
longues prospérités. Cependant, à partir d'Honoré
(1567-1625), elle entre en pleine décadence et
marche à la ruine, accablée qu'elle est de procès,
<( dévorée par les dettes, réduite aux expédients,
disputant aux créanciers les lambeaux de son patri-
moine 1 » . Du reste, elle ne va pas tarder à s'éteindre.
Vers le milieu du xvne siècle, elle comptait encore
six représentants mâles. Mais l'un deux mourut
sans avoir été marié et quatre entrèrent dans les
ordres, parmi lesquels Louis d'Urfé, qui fut évêque
de Limoges et se signale à notre attention pour,
étant jeune, avoir, dans un accès de pieuse pudibon-
derie, mutilé dans le parc de la Bastie la plupart
des statues qu'y avait autrefois placées son aïeul.
Restait, pour continuer la race, Joseph-Marie de
Lascaris, marquis d'Urfé, qui fut menin de Monsei-
gneur (le fils de Louis XIV) et lieutenant des gardes
du corps, et qui, à la cour, où il végéta obscuré-
ment, n'eut d'autre distinction que d'être le seul
officier des gardes admis à manger, en campagne,
avec le roi2. Il épousa, en 1684, Louise de Gontaut-
Biron3, dont iln'eutpas d'enfants, etmourutenl724.
1. Reure, op. cit., pp. 49, 359.
2. Saint-Simon.
3. Sœur de madame de Nogaret, et, comme sa sœur, très liée
avec le duc et la duchesse de Saint-Simon.
LA MARQUISE d'uRFÉ 167
Avec lui finissait sa race; mais, comme il arri-
vait souvent, à la race survécut le nom. L'une de
ses sœurs avait épousé un La Rochefoucauld-Lan-
geac. Joseph-Marie légua ses biens au petit-fils de
cette sœur, Louis-Christophe de La Rochefoucauld,
à charge par lui de relever le nom et les armes
d'Urfé.
Louis-Christophe de La Rochefoucauld de Lasca-
ris, marquis d'Urfé, mourut en 1734. Il avait épousé,
dix ans auparavant, Jeanne Camus de Pontcarré,
fille de Pierre-Nicolas, premier président du Parle-
ment de Rouen.
III
Ce fut une femme instruite, voire même une
femme d'esprit que Jeanne de Pontcarré, la dernière
marquise d'Urfé *.« Mais il faut ajouter, pour lui
rendre justice, qu'elle était parfaitement folle. On
sait qu'au xvme siècle — le siècle des philosophes,
li Casanova, Mémoires (éd. Garnier), t. III, IV, V. — J. Cazotte,
Correspondance mystique avec Laporte et Ponteau. Paris, an VI.
— L. da Ponte, Mémoires. Paris, Pagnerre, 1860. — Ed. Maynial,
Casanova et son temps, Paris, Mercure de France, 191 1 . — G. Capon
Casanova à Paris. Paris, Schemit, 1913. — Charles Samaran,
Jacques Casanova, Vénitien. Paris, Calmann-Lévy, 1914. — David
de Saint-Georges, Biographies foréziennes. Achille- François de
Lascaris d'Urfé, marquis du Chastellet, 1759-1774. Dijon, 1896.
— Souvenirs de la marquise de Créquy. Paris, Garnier, s. d. (Ces
souvenirs sont apocryphes, mais ont été rédigés par Cousin de
Courchamps d'après des documents et des conversations qui leur
donnent quelque valeur.) — Comte de Soultrait et F. Thiollier,
op. cit.
168 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
mais aussi celui des Saint-Germains et des Caglios-
tros — les sciences occultes et la cabale furent en
grande faveur, et combien y firent tourner de têtes
les rêveries pseudo-scientifiques des alchimistes. La
marquise, ex-jolie femme, qui passait pour avoir
été distinguée par le Régent, donna, l'âge venu,
dans l'alchimie : elle avait un laboratoire où, parmi
les cornues et les alambics, elle « soufflait » sans
relâche, cherchant la vraie formule de la « poudre
de projection »1 ou du baume de longue vie. Et
elle donnait aussi dans la cabale. « Sa grande chi-
mère était de croire fermement à la possibilité d'en-
trer en colloque avec les esprits élémentaires » ;
elle espérait, par leur intervention, « obtenir le pri-
vilège de se régénérer et de se métamorphoser en
homme » 2.
Cazotle, qui fréquenta chez elle, et qui l'appelle
« la doyenne des Médées françaises », raconte que
sa maison « regorgeoit d'empiriques et de gens qui
galopoient après les sciences occultes ». Certain
jour de Tannée 1757, l'un de ses neveux, le comte
de La Tour d'Auvergne, lui amena, pour son mal-
heur, quai des Théatins, où elle demeurait alors,
un Vénitien à qui sa récente évasion des Plombs
venait de donner une certaine notoriété, un aven-
turier séduisant et infiniment dangereux, Jacques
Casanova.
Casanova avait été devancé dans la maison par
1. Poudre à laquelle les alchimistes attribuaient la vertu de
changer les métaux inférieurs en or et en argent.
2. Casanova, Mémoires, t. III, p. 483; cf. Maynial, p. 179.
LA MARQUISE d'uRFÉ 169
un autre mystificateur insigne, le fameux comte de
Saint-Germain, qui se donnait trois cents ans et
se vantait de posséder la panacée universelle. Mais,
à la faconde éblouissante de Saint-Germain, le nou-
veau venu sut opposer une habile réserve et une
incontestable puissance de fascination. Il s'empara
sans difficulté « de l'âme de la marquise, de son
cœur, de son esprit et de tout ce qui lui restait de
bon sens », et, dans ses Mémoires, reconnaît cyni-
quement qu'il en fit sa dupe. « Si j'avais cru, dit-
il, pouvoir la désabuser... je crois que je l'aurais
entrepris Mais j'étais persuadé que son infatua-
tion était incurable, et je crus n'avoir rien de mieux
à faire que de seconder sa folie et d'en profiter l . »
Il en profita beaucoup2.
Un jour3, la marquise (elle lui attribuait un pou-
voir presque illimité 4) entreprit de lui persuader
que, s'il le voulait bien, rien ne lui serait plus facile,
en vertu de ses relations avec les esprits, que de
« la faire passer en âme dans le corps d'un enfant
mâle né de l'accouplement philosophique d'un im-
mortel avec une mortelle ou d'un homme ordinaire
avec une femme d'une nature divineb ». Casanova,
loin de protester, s'ingénia sans aucun retard à régler
la mise en scène d'une opération qu'il comptait
1. Mémoires, t. III, p. 483.
2. Elle devint « sa providence », son « grand trésorier ».
3. En 1760 ou 1761. — Maynial, p. 180; Samaran, p. 218.
4. Mémoires, t. III, p. 482 : « Selon elle, je possédais non seu-
lement la pierre philosophale, mais encore le colloque avec tous
les esprits élémentaires. »
5. Mémoires, t. III, p. 483.
170 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GBAVILLE
rendre fructueuse pour lui. Voici le mode de pro-
céder qu'il adopta, d'accord avec sa dupe : « Je
devais, dit-il, féconder d'un garçon, par un moyen
connu des seuls frères rose-croix, une vierge, fille
d'adepte... Ce fils devait naître vivant, mais seu-
lement avec une âme sensitive. Madame d'Urfé
devait le recevoir dans ses bras à l'instant où il
viendrait au inonde, et le garder sept jours auprès
d'elle dans son propre lit. Au bout de ces sept
jours, elle devait mourir en tenant sa bouche col-
lée à celle de l'enfant, qui, par ce moyen, recevrait
son âme intelligente. Après cette permutation, ce
devait être à moi à soigner l'enfant... Avant tout,
madame d'Urfé devait faire un testament en bonne
forme pour instituer héritier universel l'enfant,
dont je devais être le tuteur jusqu'à l'âge de treize
ans j. »
Il faut lire dans les Mémoires de Casanova (on
sait qu'ils sont en général assez véridiques 2) la
suite et les détails désopilants de cette comédie.
Pour jouer le rôle de la « vierge divine » dont le
concours était nécessaire, il fit venir de Prague,
où elle dansait alors, une ballerine italienne, la
Corticelli, qu'il avait autrefois connue à Bologne.
Afin de la mieux styler, il alla à sa rencontre
jusqu'à Metz, tandis que, fébrile d'impatience,
la marquise les attendait tous deux au château
4. Mémoires, t. V, p. 403.
2. Maynial, pp. 10, 17 ; Samaran, p. 219 : « Les preuves ne
manquent pas qu'entre la marquise d'Urfé et Casanova les choses
se passèrent à peu près comme il les raconte. »
LA MARQUISE d'uRFÉ 171
de Pontcarré, à quatre lieues de Paris. Elle y
reçut la « sublime vierge » avec les marques du
plus profond respect. Quelques jours plus tard —
le quatorzième de la lune d'avril — le mariage sur-
naturel fut bien et dûment consommé *. Mais le
dernier jour de cette même lune, 1' « oracle » de
Casanova, interrogé fort à propos, déclara que tout
était à refaire, un indiscret ayant, dissimulé der-
rière un paravent, profané par sa présence la célé-
bration du rite 2 : il la faudrait renouveler le mois
suivant, et, cette fois, hors de France. Ce second
essai, tenté à Aix-la-Chapelle, ne devait pas être plus
heureux que l'autre ; ce fut la Corticelli qui le fit
manquer. Elle simula, l'instant solennel venu, des
convulsions qui rendirent inefficace la bonne
volonté de l'opérateur. Pour annuler d'avance l'effet
des révélations compromettantes dont il se sentait
menacé et celui des tentatives de chantage que
préméditait évidemment sa complice, Casanova la
fit dénoncer par son oracle comme étant devenue
folle, et comme ayant été « gâtée par un génie
noir », ennemi de l'ordre des rose-croix. Il s'agis-
sait de trouver une nouvelle et plus intacte
« vierge divine ». Casanova jugea très apte à en
remplir le personnage une certaine mademoiselle
d'Aché, alors sa maîtresse, et conseilla à madame
d'Urfé d'écrire à Sélénis, le génie de la lune, et de
lui demander conseil au sujet de la date à fixer
pour le renouvellement des noces cabalistiques.
1. Mémoires, t. V, p. 411 et suiv.
2. Maynial, p. 184.
172 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
Pour attendre la réponse de Sélénis, la marquise et
lui se plongèrent un beau soir, sous les rayons
nocturnes, dans la même baignoire d'eau parfumée,
et, par l'effet d'un truc admirablement réussi, cette
réponse, tracée en caractères d'argent sur un
papier vert glacé, vint, se reflétant à la surface de
l'eau, enjoindre à la pauvre femme d'attendre
jusqu'au printemps suivant pour recommencer,
cette fois à Marseille, la mirifique opération.
Qu'arriva-t-il ensuite ? C'est ici que l'histoire
s'embrouille. Casanova raconte que, se trouvant à
Londres en 1763, il y reçut d'une de ses amies, la
comtesse du Rumain, une lettre lui annonçant la
mort de madame d'Urfé. « Madame du Rumain
m'écrivait, dit-il, que, sur le témoignage de la
femme de chambre, les médecins avaient déclaré
que la marquise s'était donné la mort en prenant
une trop forte dose d'une liqueur qu'elle appelait
la panacée. Elle m'annonçait qu'on avait trouvé un
testament qui sentait les Petites-Maisons, car elle
laissait tout son bien au premier fils ou fille qui
naîtrait d'elle et dont elle se déclarait enceinte.
Elle m'avait institué tuteur du nouveau-né, ce qui
me navrait de douleur, car cette histoire était de
nature à faire rire tout Paris pendant une semaine.
La comtesse du Châtelet, sa fille, s'était emparée
de tous les immeubles et du portefeuille où, à mon
grand étonnement \ on avait trouvé 400.000 francs.
Les bras m'en tombèrent 2 ».
1. Il ne croyait pas lui avoir tant laissé.
2. Mémoires, t. VI, p. 454.
LA MARQUISE D^URFÉ 173
Cette page n'est qu'un tissu d'erreurs — certai-
nement volontaires. La marquise d'Urfé ne mou-
rut que le 13 novembre 1775 ; et si Casanova a
antidaté sa mort, c'est qu'il avait ses raisons. Un
de ses compatriotes, un aventurier comme lui,
Lorenzo da Ponte, le librettiste de Don Juan,
raconte dans ses Mémoires une histoire de bijoux
volés l, où il est question de certaine « vieille
dame » à laquelle , sous prétexte de la rajeunir,
notre Vénitien aurait fait boire un narcotique, et
dont il aurait subtilisé la cassette. La « vieille
dame » en question a tout l'air d'être madame
d'Urfé et son roman avec Casanova pourrait bien
avoir eu pour épilogue une scène d'escroquerie
pure et simple. Quoi qu'il en soit, il paraît certain
que la marquise, longtemps avant sa mort, se
sépara de lui « en forts mauvais termes2». Ce qui
est encore plus sûr, c'est qu'il avait vécu à ses
crochets pendant plusieurs années, et lui avait
soutiré des sommes considérables.
IV
Tandis qu'allaient se succédant les générations
des d'Urfé, qu'advenait-il de la fameuse biblio-
1. Maynial, ch. iv : Les bijoux volés.
2. Samaran, p. 237. — La rupture datait au moins de 1763,
ainsi que le démontrent des lettres, publiées par M. Samaran
(p. 220 et suiv.), du Génois Giacomo Passano, lequel, complice de
Casanova dans l'affaire Corticelli, s'était brouillé avec lui et ne le
traitait plus que de « pendart » et de chevalier d'industrie.
174 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
thèque, jadis constituée par Claude d'Urfé et par
Jeanne de Balsac ?
Elle était restée à la Bastie, et peu à peu, soit
désordre et négligence, soit ventes partielles à la
suite de saisies, s'était appauvrie de nombreux
volumes : cependant, elle subsistait encore dans
son ensemble.
Elle fut, au xvme siècle, transportée à Paris, pro-
bablement par la marquise, née Pontcarré, qui
l'augmenta à grands frais de livres relatifs aux
sciences occultes et de grimoires cabalistiques1.
La marquise mourut, nous le savons, à la fin de
1775, laissant des affaires embarrassées. En 1777,
sa bibliothèque fut mise en vente sur saisie réelle,
et ce fut le duc de La Vallière qui acheta en gros,
à cette vente, tout ce qui restait de l'ancienne col-
lection d'Urfé 2.
Fort riche et n'exerçant que les fonctions peu
absorbantes de grand fauconnier de France, ce
1. Casanova, Mémoires, t. III, pp. 467-501. — « Elle me fit
voir sa bibliothèque, qui avait appartenu au grand d'Urfé... Elle
l'avait augmentée de manuscrits qui lui avaient coûté plus de cent
mille francs. »
2. L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
nationale, t. II, p. 420-421 : « Les derniers restes de cette collec-
tion furent achetés, en 1777, par le duc de La Vallière. » —
Cf. Henry Martin, Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de
l'Arsenal, t. VIII, p. 175.
On peut citer, parmi les manuscrits qui avaient disparu de la
bibliothèque des d'Urfé bien avant la vente au duc de La Vallière,
Les heures à V usage d'Angers. Ces magnifiques Heures, reliées
aux armes du cardinal de Soubise, font actuellement partie de la
collection Martin Le Roy. (Cte Paul Durrieu, Les heures à l'usage
d'Angers de la collection Martin Le Roy. Paris, Soc. française de
représentation de manuscrits à peintures, 1912.)
LA BIBLIOTHÈQUE d'uKFÉ 175
petit-neveu de Louise de La Vallière avait la pas-
sion des livres l . Une passion qui alla s'exacerbant
avec l'âge, et finit par tourner à la manie. Il ache-
tait en bloc des collections entières2, et l'on pré-
tend que, quand il ne pouvait se procurer par des
moyens licites tel manuscrit ou tel volume rare
qu'il convoitait, il n'hésitait pas à l'emprunter,
sauf à refuser obstinément de le rendre.
Il mourut en 1780, et, quatre ans plus tard, la
première partie de sa bibliothèque fut vendue3.
La bibliothèque du roi se fit adjuger à cette vente
deux cent cinquante-cinq volumes manuscrits4,
parmi lesquels les plus notables épaves de la col-
lection d'Urfé.
Au moment où ces épaves y furent recueillies, le
nom même des d'Urfé était sur le point de s'éteindre.
La marquise d'Urfé, née Pontcarré, avait eu trois
enfants, mais, lorsqu'elle mourut, il ne lui restait
qu'une fille, Adélaïde-Marie-Thérèse5. Adélaïde
avait épousé, contre le gré de sa mère, un veuf de
soixante ans, le marquis du Ghastellet, lequel prit
le nom et les armes de Lascaris d'Urfé. Le mariage
fut très malheureux. Les du Chastellet firent des
1. L. Delisle, t. I, p. 550.
2. Il acheta, par exemple, celles de Guyon de Sardière et de
Bonnemet, et, en 1769, la plus grande partie de celle de Gaignat.
3. Catalogue de la bibliothèque de feu M. le duc de La Vallière,
première partie : 3 vol. in-8°. Paris, Guillaume de Bure fils aîné,
1783. — La seconde partie de la bibliothèque La Vallière, dont le
catalogue forme six volumes in-8° (Paris, 4788), fut achetée par
le marquis de Paulmy.
4. L. Delisle, loc. cit.
5. Samaran, p. 239 et suiv.
176 LA POSTÉRITÉ d'ANNË DE GRAVILhK
dettes immenses et furent toute leur vie la proie
des créanciers. La marquise du Chastellet avait
toujours été bizarre. Son esprit se dérangea tout à
fait; on dut l'interdire (1760). Madame d'Urfé la
déshérita au profit du jeune marquis du Chastellet,
son petit-fils, qu'elle avait recueilli, et qui reçut
chez elle l'étrange éducation que l'on peut sup-
poser1. Il fit, en 1779, la campagne d'Amérique en
qualité d'aide de camp du marquis de Bouille.
Quand la Révolution éclata, il s'enthousiasma pour les
idées nouvelles, réclama dans une Adresse aux Fran-
çais l'abolition de la royauté et servit aux armées
du Midi, du Rhin, du Nord et du Centre. Lieute-
nant-général en 1792, on le vit sur le point d'être
nommé ministre de la guerre. Mais il fut arrêté
comme suspect et jeté à la Force en septembre
1793. Il y mourut — peut-être s'y empoisonna —
le 21 germinal an II (10 avril 1794).
L'histoire de la bibliothèque d'Urfé nous a
entraînés jusqu'à la fin du xvme siècle. Il est temps
de revenir au xvie, et aux descendants immédiats
d'Anne de Gra ville.
1. Cazotte, op. cit., p. 98 : On ne pouvoit y fournir (dans la mai-
son de Madame d'Urfé) que de fort mauvaise politique et le jeune
homme y étoit exposé aux plus dangereuses communications. Je
ne suis pas surpris qu'au sortir de cette étrange éducation il ait
été disposé à donner dans les travers du temps. C'est un initié
pour ainsi dire dès le berceau. Il n'a pu faire jusqu'ici que des sot-
tises : le voici en place pour de plus grandes. »...
CHAPITRE II
DEUX PETITS-FILS D'ANNE DE GRAVILLE.
I. — François de Balsac d'Entragues (1541-1613). — Il épouse en
premières noces Jacqueline de Rohan, en secondes noces
Marie Touchet. Son rôle dans la Ligue.
II. — Entraguet (1547-1599). — Ses débuts à la cour : il est l'a-
mant de Marguerite de Valois, puis de la maréchale de Retz.
Il accompagne le duc d'Anjou en Pologne (1573). Retour de
Pologne ; séjour à Lyon. Disgrâce (1574). — Les mignons.
Chronique de la cour en 1578. Le duel du 27 avril : récits de
L'Estoile et de Brantôme ; les funérailles de Gaylus ; l'oraison
funèbre d'Arnaud Sorbin ; les épitaphes de Desportes et de
Ronsard, les sonnets d'Amadis Jamyn. — Entraguet adhère à
la Ligue, puis revient, ainsi que son frère, au parti du roi.
Négociation au sujet d'Orléans. — Le rôle des Balsac dans le
drame de Blois (1588). — Les dernières années d'Entraguet.
Né en 1517, Guillaume, l'aîné des fils de Pierre
de Balsac et d'Anne de Graville, fut seigneur d'En-
tragues, de Marcoussis1, de Malesherbes, etc., capi-
1. Il eut quelques démêlés avec son frère Thomas au sujet de
la succession de Jeanne de Graville, morte en 1540. Guillaume se
prétendait donataire de tous les biens de sa tante, et Thomas
arguait la donation de nullité. Ils finirent par transiger (1545).
Marcoussis fut mis dans la part de Guillaume. — Cf. Malte-Brun,
op. cit., pp. 108, 110.
12
178 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAV1LLE
taine de deux cents chevaux et lieutenant de la com-
pagnie des gendarmes de François de Lorraine, duc
de Guise. Il servit sous ce prince au siège de Metz,
et, deux ans plus lard (1554), à la bataille de Renty ;
il y reçut une blessure mortelle.
Il avait épousé, en 1538, Louise d'Humières ; il
en eut neuf enfants, dont sept fils !. Quatre de ces
fils moururent en bas âge ou sans postérité. Les
trois survivants furent :
François de Balsac, seigneur d'Entragues, de
Marcoussis et du Bois-Malesherbes ;
Charles de Balsac, seigneur de Clermont-Sou-
biran, dit Clermont d'Entragues ;
Charles de Balsac, seigneur de Dunes, comte de
Graville, dit Entraguet.
De ces frères étroitement unis, et qui formèrent,
à un moment donné, un triumvirat assez puis-
sant 2, le second, Clermont d'Entragues, capitaine
des cent archers de la garde royale, n'apparaîtra
guère dans ce récit, dont l'intérêt se concentrera sur
François de Balsac et sur Entraguet : deux brouil-
lons 3 d'une immoralité notoire, mais d'allure élé-
gante et de silhouette pittoresque.
1. Les filles furent Louise, qui épousa, en 1571, Jacques,
baron de Clere, et Catherine, mariée, en 1572, à Edme Stuart,
comte de Lennox, seigneur d'Aubigny, descendant de Jean Stuart,
à qui Charles VII avait donné, en 1423, la terre d'Aubigny, en
Berry.
2. « L'union qui estoit entre luy (François de Balsac) et ses
frères le faisoit rechercher ». (Bibl. nat., Dossiers bleus, 54, v°
Balsac.)
3. Sully ((Economies royales) définit ainsi François de Balsac :
« M. d'Antragues, qui aymoit à se mesler de toutes faciendes...
Esprit embarrassé, brouillon et désireux de nouvelletez. »
FRANÇOIS DE BALSAC ^ 179
I. — François de Balsac d'Entragues.
François de Balsac naquit en 1541 *. Nommé
gouverneur de Chartres en 1568, il y fut mal
accueilli par la duchesse de Ferrare (Renée de
France) et obtint (1570) d'être transféré à Orléans
avec le titre de bailli de la ville et de lieutenant-
général en la province 2. Il avait épousé Jacque-
line de Rohan, de la branche de Guéménée, et en
eut trois enfants. A peine veuf, il se remaria, en
octobre 1578, avec Marie Touchet.
C'est lui-même, si l'on en croit les Nouveaux
Mémoires de Bassompierre 3, qui, quelque dix
ans auparavant, l'avait « produite » au roi Charles
IX 4. Elle avait eu un fils, Charles, bâtard de
Valois, comte d'Auvergne, plus tard duc d'Angou-
lême, et, après la mort du roi, était rentrée à
Orléans, dans sa famille, et y avait repris, en toute
placidité, sa vie simple d'autrefois. François de
Balsac devint amoureux d'elle et demanda sa main :
elle avait vingt-cinq ans.
1. Bibl. nat.,ms. fr. 20350: mention de la feuille de garde. (V.
Appendice, n° II).
2. Cossé en était le gouverneur. A Cossé succéda Cheverny,
en 1582.
3. Publiés en l'an X (Paris, Locard fils) ; nouvelle édition en
l'an XI (Paris, Mme Devaux). L'authenticité de ces Mémoires
n'est pas absolument certaine, mais paraît très probable.
4. « La fille, dit Bassompierre, fut produite au roi, qui la dévir-
gina, et elle lui... Marie Touchet depuis se maria avec le même
Antragues qui l'avait produite au roi Charles. » — « Il épousa en
secondes noces, dit, de son côté, Simon de La Motte, madame
Marie de Belleville Touchet... avec laquelle il s' étoit joué, et qui...
avoit été auparavant la bonne amie du feu roy Charles IX. »
180 LA POSTÉRITÉ DANNE DE GRAVILLE
Le mariage se fit à Langeais *. Le contrat stipu-
lait, en faveur de la future épouse, un douaire de
mille écus d'or à prendre sur la seigneurie de
Malesherbes ; quant au futur époux, il devait jouir
« des pensions que ladite dame avoit du Roy et
de Monseigneur son frère et de tout ce que, par
leurs Majestés ou autres seigneurs et dames, ses
parents et amysjuy pourroient estre donnez2 ».
« Le ménage vécut à Orléans, où les fonctions
de François d'Entragues le retenaient, beaucoup à
Malesherbes, dans la belle terre qui subsiste encore
tout entière, un peu à la cour, où le mari comme
la femme avaient leurs entrées 3. » En décembre
1578, Tordre venant d'être fondé, François fut
nommé chevalier du Saint-Esprit.
Dès les premiers essais, tentés, en 1576, par le
duc Henri de Guise, pour former une « ligue », il
s'était montré ligueur déterminé ; et quand, huit
ans plus tard, la Ligue eut achevé de s'organiser,
il en favorisa de son mieux toutes les entreprises.
Il eut même l'audace, en 1585, de recevoir à coups
de canon les troupes royales, venues, sous le com-
mandement du duc de Montpensier et du maréchal
d'Aumont, pour occuper la citadelle d'Orléans.
Montpensier et d'Aumont durent s'en retourner,
1. Charles IX lui avait donné le château de Langeais. Elle
tenait en outre de la reine mère la seigneurie de Belleville, près
Paris.
2. Henri Stein, Le contrat de mariage de Marie Touchet.
Orléans, H. Herluison, 1893.
3. Comte Baguenault de Puchesse, Marie Touchet et ses filles.
(Extrait de la Revue des Etudes historiques, septembre-octobre
1912.)
ENTRAGUET j 81
dit L'Estoile, « avec leur artillerie et gendarmerie
et avec leur courte honte » .
Comment et par quels motifs intéressés il se
dégagea du parti des Guises ; comment, à partir de
1588, il se déclara pour le roi, auquel il vendit
Orléans; quel fut son rôle dans le drame de Blois,
— c'est ce que va nous apprendre l'histoire de
son frère Entraguet, avec laquelle la sienne, à un
moment donné, se confond, comme elle se con-
fondra plus tard avec celle de la marquise de Ver-
neuil.
II. — Entraguet
Le plus actif, le plus brillant, le plus dangereux
des trois frères, ce Charles de Balsac, seigneur
de Dunes, dit « Entraguet » ou le « bel Entra-
guet ». Deux portraits de lui, entre ceux qui nous
ont été conservés, sont particulièrement révélateurs.
L'un le représente très jeune, « frisé et fraisé »,
dans un costume d'une suprême élégance ; il est
debout, la main sur la garde de son épée, sa taille
de guêpe serrée dans un pourpoint blanc à rayures
noires : de fait, on dirait d'une guêpe, svelte et
méchante, et prête à piquer1. L'autre portrait —
1. Musée du Louvre, collection Sauvageot. Au bas de ce petit
portrait à l'huile, qui fait pendant à un portrait de Saint-Mégrin,
se lit l'inscription suivante : « Louis . (sic) de . Balsac . Den-
tragues . S . de . Dunes. »
182 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
un très beau crayon 1 — nous le montre plus âgé.
Les traits sont réguliers, mais durs ; les yeux
expriment l'audace et la volonté, une volonté ten-
due, inflexible. Au bretteur, au coureur de ruelles
a succédé l'ambitieux, Y « arriviste ».
Il naquit en 1547, étudia au collège de Navarre2,
et, dès qu'il eut l'âge d'homme, fit son entrée à la
cour. Guillaume de Balsac avait servi naguère
sous François de Guise, « M. de Guise-le-Grand ».
Le duc Henry de Guise admit parmi ses familiers
le fils de l'ancien ami de son père. Lui-même, en ce
temps-là, vivait dans l'intimité du duc d'Anjou (le
futur Henri III). C'est dire qu'En traguet fut du
cercle le plus étroit de la cour ; et il faut certaine-
ment le compter au nombre des amants qu'eut
Marguerite de Valois avant son mariage. A lire le
Divorce salyrique, il en aurait même été l'un des
premiers, sinon le premier : « Antragues et Cha-
rins3... ont creu avoir obtenu les premiers... les
1. Bibl. nat. Estampes : Portraits, N. 2 : « M. de Dunes d'En-
tragues. 1581. œt. 34. » — Ce crayon a été reproduit par Niel,
Portraits des personnages français les plus illustres du
XVIe siècle, 2e série. Paris, Lenoir, 1856.
2. Michel de la Huguerie, Mémoires, éd. de la Soc. de l'Hist.
de France, t. I, p. 193.
3. On ne trouve pas de Charins parmi les personnages du temps.
Peut-être faut-il lire Charry : telle est du moins la suppo-
sition de Dreux du Radier (Mémoires historiques, critiques, et
anecdotes des reines et régentes de France. Amsterdam, 1776). Il
s'agirait, en ce cas, de Jacques Prévost, seigneur de Charry, qui
fut le premier mestre de camp des gardes françaises. Mais Char-
ry fut assassiné à la fin de 1563. Marguerite, puisqu'elle naquit
en 1552, l'aurait eu, d'après cela, pour amant dès l'âge de onze
ans. C'est du reste ce qu'en propres termes affirme le pamphlé-
taire : « Tout est indifférent à ses voluptez, et ne lui chaut d'aage,
ENTRAGUET 183
prémices de sa chaleur, qui augmentant tous les
jours, et eux n'estant point suffisans à Testeindre,
encor que Antragues y fîst un effort, qui luy a
depuis abrégé la vie, elle jetta l'œil sur Martigues 1,
et... l'enroolla soubz son enseigne »... — Mais,
comme on sait, le pamphlet enragé de d'Aubigné,
— à moins qu'il ne soit de Palma Cayet — ren-
ferme, parmi quelques vérités, bien des calomnies.
Le premier amant de Margot fut vraisemblable-
ment Henry de Guise, le seul homme (avec Bussy)
qu'elle ait véritablement aimé. Il l'aurait épousée,
si le roi ne s'était opposé au mariage. Charles IX,
excité sous main par son frère d'Anjou, et qui
haïssait les Lorrains, voulut même faire assassiner
Guise ; mais le duc, averti du danger, battit en
retraite, et, bientôt après, épousa la princesse de
Porcien (Catherine de Clèves). Entraguet eut, à ce
moment, le champ libre ; mais le mariage de Mar-
guerite avec Henri de Navarre (18 août 1572) mit
fin à sa bonne fortune. Il « faillit à mourir de
regret, ou d'un laschement de sang, lit-on dans le
Divorce satyrique, que la violence de la douleur »
de voir sa maîtresse mariée « lui provoquoit par
divers endroits. Mais le temps, qui guérit toutes
choses, le guérit aussi, et le pourveut pour plu-
sieurs années d'une moins belle, mais plus con-
stante maîtresse »... Cette maîtresse, c'était la
maréchale de Retz, la plus spirituelle et la plus
de grandeur, ny d'extraction, pourveu qu'elle saoule et satis-
fasse à ses appetis, et n'en a jusques icy depuis Vaage d'onze ans
desdit à personne, auquel aage Antragues etCharins... » etc..
1. Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues.
184 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAV1LLE
savante femme de la cour1. Elle lui donna un cœur
de diamant, qu'il céda plus tard à Marguerite2, —
d'où querelle entre la maréchale et la reine — et
que nous retrouverons un jour au doigt d'Henry
de Guise.
Outre les faveurs de madame de Retz, Entra-
guet, pour se consoler de son chagrin d'amour,
eut, à peu de temps de là, la puissante diversion
d'un voyage. Le dernier des Jagellons était mort
le 7 juillet 1572. Le duc d'Anjou fut élu roi par
la diète polonaise, et, à la fin de septembre 1573,
partit — sans enthousiasme — pour son royaume,
accompagné d'un certain nombre de gentils-
hommes *, parmi lesquels du Gua, Villequier,
Schomberg, Beauvais-Nangis, Larchant, les deux
frères d'Entragues (Clermont d'Entragues et
Entraguet), et la future victime de ce dernier,
Jacques de Lévis-Caylus. Déjà très malade lors du
1. Claude-Catherine de Clermont, dame de Dampierre, de la
maison de Clermont-Tonnerre, veuve depuis 1562 de Jean d'An-
nebaut, baron de Retz ; remariée en 1565 à Albert de Gondi,
maréchal de France. Gondi fit ériger la baronnie de Retz, qu'il
tenait de la femme, en duché-pairie.
2. Bibl. nat., Dossiers bleus, 54, fol. 73 r° : «Il b... soit la maré-
challe de Retz, qui luy donna un cœur de diamants ; mais il la
sacrifia à la royne Marguerite de Valois, femme d'Henry IV, qui
vouloit avoir ce même cœur. » — Il s'agit ici d'Entraguet, et
non, comme le dit le rédacteur de cette note, de Clermont d'En-
tragues.
3. D'Aubigné, Histoire universelle, éd. de la Soc. de l'Hist.
de France, t. IV, p. 194, et Mémoires de Michel de la Huguerye,
éd. de la Soc. de l'Hist. de France. — La Huguerye, ancien con-
disciple d'Entraguet au collège de Navarre, raconte (t. I, p. 197)
comme quoi celui-ci, traversant l'Allemagne à la suite du duc
d'Anjou, faillit s'y faire faire un mauvais parti.
ENTRAGUET 185
départ de son frère, Charles IX succombait
quelques mois plus tard (30 mai 1574). A peine la
nouvelle reçue, Henri, que les Polonais préten-
daient retenir malgré lui, s'évada du château de
Gracovie, galopa ventre à terre vers la frontière
autrichienne et réussit, quoique suivi de près, à
gagner Vienne ; de Vienne, pour éviter Y Alle-
magne protestante, il prit son chemin par Venise,
où il se soûla de plaisirs. Il arriva à Turin le
12 août, et le 6 septembre à Lyon, où l'attendait
toute la cour.
Les deux Balsac étaient revenus avec lui de
Pologne. Pendant le séjour de la cour à Lyon,
Entraguet ne le quitta guère ; et même il ressort
d'une anecdote rapportée par d'Aubigné j qu'il lui
servit, à l'occasion, d'entremetteur :
Le roi, estant à Lyon, s'embraza d'une des plus appa-
rentes femmes de la ville, de laquelle le nom sera supprimé.
Le comte de Maulevrier 2 et Antraguet, qui n'ont point esté
chiches de tels discours, l'un pour sa futilité naturelle,
l'autre pour les mescontentements qu'il receut 3, furent
employez à mesnager cet amour. Ils practiquèrent aisément
la volonté de la dame, mais non la commodité de l'entreveuë,
pour l'extrême jalousie du mari, qui ne la perdoit non plus
que son ombre. Ces marchands s'advisèrent de le mettre
dans le parti du sel 4, et, le tenans pour avaricieux, espé-
1. Histoire universelle, t. V, p. 347. — Dans sa Confession
catholique du sieur de Sancy, d'Aubigné reproduit, en l'abré-
geant, le même récit.
2. Charles-Robert de la Marck, comte de Maulevrier, né en
1538, mort en 1622.
3. « Pour les mescontentements qu'il receut ». Le sens de ce
membre de phrase m'échappe.
4. Parti du sel, ferme de la gabelle.
486 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
royent lui faire entreprendre un voyage à Pequais * ; mais
l'offre du gain n'ayant pas succédé 2, on l'attaqua par l'hon-
neur, en lui présentant un voyage pour le roi en quelques
villes hansiatiques, pour traicter un accord entr'elles et le
duc de Brunsvich, pource qu'elles soustenoyent sa ville
contre lui. La pipée de l'honneur n'ayant pas mieux réussi
que celle du proffît, il fallut venir par la voye de la dévotion,
cercher le confesseur du sire, qui estoit le gardien des Gor-
deliers ; auquel ils parlèrent comme se prenants à luy, de
quoy un des plus apparents de la ville desdaignoit la confrai-
rie des Pénitens en la société du roi mesmes, alléguans que
cela le pourroit faire soupçonner de sentir le fagot. Gomme
ils pressoyent le Pater d'alléguer de telles raisons à sa bre-
bis, le confesseur les renvoya bien loin, leur disant : « A
d'autres, Messieurs, nous sommes du mestier », et plusieurs
autres termes de mattois, sur lesquels le comte se mit à jurer :
« C'est, dit-il, que le roi est amoureux de sa femme, et qu'il
n'y a moyen de lui faire quitter la maison si vous ne nous
aidez ; mais faictes-nous un tour de gallant homme, et je
vous apporterai cent doubles ducats à deux testes dès demain
pour expier le péché et faire des aumosnes ni secrettes que
personne ne s'en appercevra. » — « C'est, dit le moine, par-
ler bon sainct Françoys, cela. Je vous l'amènerai au mon-
toûer jeudi prochain. » Ce qu'il fit par une procession géné-
rale, où, selon l'ordre de la confrairie, le mari se rendant
nouveau profès, il luy falut porter la croix. Le roi et le comte
de Maulevrier se desrobent du revestiaire par une porte que
leur ouvre le gardien, et vont à leur assignation. Nostre
lyonnois ayant traversé quelques rues, se mettant à ruminer
dans son sac, prit sa jalousie pour interprète de sa dévotion,
commença à porter la teste plus basse que ne devoit un
porte-croix, et ses pensées mélancholiques s'accreurent tel-
lement que, quand il fut à l'embouchure d'une ruètre 3 qui
1. Peccais, près d'Aigues-Mortes.
2. Succédé, réussi.
3. Probablement ruelle.
ENTRAGUET 1 87
ne va qu'à sa maison, tellement qu'il pouvoit voir la fenestre
de sa chambre, quelques uns disent qu'il vit un chappeau à
travers les vitres. Quoy que ce soit, il s'arresta avec un grand
souspir qui dégénéra en esvanouissement, vrai ou simulé, si
bien que la croix tombât (fût tombée) sur le pavé, sans le
secours de Montigni i et du Halde 2, qui s'estoyent couplez
au premier rang d'après lui. Il falut mettre son office en autres
mains, et ces deux aidèrent à le porter jusques dans sa
chambre, où une foulle de parents et de voisins accourants,
le roi fut réduict dans le contoir 3, accompagné de son second.
La dame fist demeurer son mari en la salle à cause de la frais-
cheur, et le moyen de sauver le roi fust qu'elle enferma
Antraguet avec lui, pour lui donner l'habit. Et lors, accom-
pagné de du Halde, il regaigna les rangs de la procession,
qui n'estoit pas encor passée. Ainsy, ils se servirent de la
dévotion à la retraicte aussy bien que pour le combat.
Entraguet, à ce moment, partageait les bonnes
grâces du roi avec du Gua 4 et Jacques de Lévis-
Caylus 5. Ceux-ci, en bons amis de cour, n'eussent
pas été fâchés d'évincer, en sa personne, un rival
gênant6. Ils trouvèrent, pendant le séjour de
1. Louis de Rochechouart, seigneur de Montigny.
2. Pierre du Halde, premier valet de chambre de Henri III.
3. Le comptoir.
4. Louis Bérenger, seigneur du Gua, gentilhomme dauphinois,
« mestre de camp de l'infanterie françoise des gardes de Sa
Majesté ». Les contemporains écrivent « du Guast » ou « du
Gast ».
î>. « Quélus », comme l'appelaient les contemporains. —
Jacques de Lévis, comte de Caylus, fils d'Antoine de Lévis-Cay-
lus, sénéchal et gouverneur du Rouergue, et de Balthazarde de
Lettes des Prez, fille d'Antoine de Lettes, seigneur de Montpe-
zat, maréchal de France.
6. « Comme c'est une charge jalouse que celle de gouverner
son maître, et que chacun tâche de jouer avec son compagnon à
boute-hors, pendant qu Antragues était malade à Lyon, au
retour de Pologne, Legas (du Gua) et Queylus le décréditèrent
auprès du roi... » — Bassompierre, Nouveaux Mémoires.
188 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
Lyon, l'occasion d'en venir à leurs fins, et d'at-
teindre du même coup la reine Marguerite, qu'ils
espéraient brouiller avec son frère et son mari.
Elle eut l'imprudence, Entraguet étant tombé
malade, d'aller lui rendre visite dans sa chambre.
Du Gua, dont le « diabolique esprit » { n'épar-
gnait personne, et qui détestait la reine, ne man-
qua pas de signaler au roi l'inconvenance de cette
visite, et déclara publiquement que « Sa Majesté
ne devoit pas souffrir qu'on fîst ainsi l'amour à sa
sœur, dans sa maison »2 . Henri III, très friand de
commérages, dénonça sa sœur à Catherine de Médi-
cis et au roi de Navarre. Il y eut de pénibles scènes
de famille, et Marguerite ne pardonna pas à du
Gua sa médisance. Elle lui en voulait d'ailleurs
depuis longtemps, et lui reprochait de n'avoir,
depuis le retour de Pologne, cessé de lui rendre de
mauvais offices auprès du roi . Les effets de sa ran-
cune ne tardèrent pas à se manifester. Dans la nuit
du 31 octobre 1575, le favori fut assassiné, dans
son logis secret de la rue Saint-Honoré, par le
baron de Vitteaux,un célèbre spadassin du temps 3.
L'heureux coup de main de Yitteaux, dit Brantôme,
« en réjouit plus d'un à la cour, et mesmes
quelques dames, et principalement une grande »4.
1. Marguerite de Valois, Mémoires.
2. Nouveaux Mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 150.
— Cf. Pierre de Vaissière, Les d'Alègre. Paris, Emile Paul, 1914,
p. 176.
3. On trouvera le récit détaillé de cet assassinat dans le livre,
ci-dessus cité, de M. Pierre de Vaissière.
4. Brantôme, éd. de la Soc. de l'Hist. de France, t. V, p. 358.
— La grande dame, c'est Marguerite. Brantôme ajoute, du reste :
ENTRAGUET 189
La reine avait sa vengeance. Pour Entraguet,
loin d'avoir la sienne, il se vit, à la suite de l'af-
faire de Lyon, nettement disgracié1, et garda
d'autant moins de chances de rentrer en faveur
qu'on savait son attachement pour le duc de Guise.
Jaloux de la gloire militaire de Guise et de sa popu-
larité grandissante, Henri III avait pris en aver-
sion son ancien ami ; et son mauvais vouloir s'é-
tendait, comme de juste, aux familiers du duc.
Aussi, à partir de 1575, et pendant plusieurs
années, Entraguet restera-t-il dans l'ombre. Il eut
— et c'est tout ce que nous savons de lui — une
querelle avec Grillon, querelle qui fut arrangée
par Catherine de Médicis 2 ; il en eut une autre,
en 1577, avec La Bourdaisière. Mais ce sont là d'in-
signifiants faits-divers. Il ne fera sa rentrée en
scène qu'en 1578, à l'occasion du fameux duel.
II
De ce duel, les contemporains ne paraissent pas
avoir exactement démêlé les causes. L'Estoile parle
« Combien qu'il (du Gua) luy eust beaucoup nuy, elle ne luy ren-
dit la pareille ni vengeance. » — De Thou, au contraire (Histoire
universelle, trad. fr. de 1734, t. VII, p. 300), accuse formellement
la princesse : « Résolue â se venger, elle se rendit, la nuit, au
couvent des Augustins, auprès de Vitteaux, et... l'engagea, par
ses caresses, à se faire son vengeur », etc.
1. Nouveaux mémoires de Bassompierre, p. 450: « Le roy ne
lui témoigna plus aucune privauténi bienveillance... »
2. Brantôme, t. VII, p. 367 : « La reyne les envoya quérir le
soir dans sa chambre... Leurs querelles touchoient deux grandes
dames des siennes... Le subject de la querelle... touchoit un
peu l'honneur de ses dames et estoil escabreux. »
190
<T « une querelle née pour fort légère occasion » ;
Brantôme dit qu'il eut lieu « pour dames ». Les
dames, à ce qu'il semble, ne jouèrent, en l'occur-
rence, qu'un rôle secondaire, et tout au plus furent-
elles le prétexte de la noise l. Entre les mignons
du roi, d'une part, et, d'autre part (car chacun
avait sa bande et ses épées), les mignons de Mon-
sieur et les gentilshommes du duc de Guise, une
rencontre était depuis longtemps devenue iné-
vitable.
C'est en 1576, suivant L'Estoile, que le nom de
a mignons » commença de « trotter par la bouche
du peuple », et il les a dépeints en traits inou-
bliables, ces jeunes coqs de combat, « fraisés et
frizés aveq les crestes levées, les ratepennades en
leurs testes, un maintien fardé avec l'ostentation
de mesme, pignés, diaprés et pulverizés de
pouldres violettes, de senteurs odoriférantes ». On
en comptait, autour du roi, dix ou douze, qui s'é-
taient rendus odieux « tant pour leurs façons de
faire, qui estoient badines et hautaines, que pour
leurs fards et accoustremens efféminés et impu-
diques, mais surtout pour les dons immenses et
libéralités que leur faisoit le roy.... Leurs exercices
estoient de jouer, blasphémer, sauter, danser, vol-
ter, quereller et paillarder, et suivre le roy partout
et en toutes compagnies, ne faire, ne dire rien que
pour lui plaire ; peu soucieux en effect de Dieu et
de la vertu, se contentans d'estre en la bonne grâce
1. On trouvera l'opinion contraire exposée dans Forneron, Les
ducs de Guise et leur époque. Paris, Pion, 1877, t. II, p. 261.
ENTRAGUET 191
de leur maistre, qu'ils craignoient et honoroient
plus que Dieu... »
Les mignons de Henri III se nommaient Quélus,
Souvré, Mauléon, Livarot, Grammont, Saint-Mégrin,
Beauvais-Nangis,etc. A la tête des spadassins de
Monsieur figurait le brave Bussy, qui disait,
n'étant né que gentilhomme, «porter dans l'esto-
mach un cœur d'empereur » 4, Il harcelait de
sarcasmes sanglants les « mignons de couchette »
du roi, et c'étaient chaque jour des altercations et
des combats entre deux groupes de jeunes gens
dont la « desbordée outrecuidance » 2 ne connais-
sait plus de frein, et qui « entreprenoient toutes
les choses qui leur venoient en fantaisie, quelles
qu'elles fussent ». Feuilletons le Journal de L'Es-
toile et les Mémoires de la reine Marguerite à par-
tir du commencement de l'année 1578 : nous y
verrons la suite des incidents qui aboutirent à la
rencontre du mois d'avril.
Le 6 janvier, jour des Rois, le roi, « désespéré-
ment brave, frizé et goldronné », et suivi de ses
mignons, « autant ou plus braves que lui »,mène à
la messe, en la chapelle de Bourbon, la demoiselle
de Pons de Bretagne, reine de la fève. Bussy, qui
assistait à la cérémonie, « habillé tout simplement
et modestement, mais suivi de six pages vestus de
drap d'or frizé » , dit très haut « que la saison estoit
venue que les plus bélistres seroient les plus
braves.... De quoy suivirent les secrettes haines et
1. L'Estoile.
2. Marguerite de Valois, Mémoires.
192 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
les malcontentemens et querelles qui parurent
bienstot après ».
Le 9 janvier, au bal du Louvre, Bussy se prend
de querelle avec le seigneur de Grammont. Le len-
demain 10, de grand matin, il se rend à la porte
Saint-Antoine avec trois cents gentilshommes de
Monsieur, bien armés et montés, pour se rencon-
trer avec un nombre égal de gentilshommes du
roi, à la tête desquels se trouvait Grammont. On
parvient à séparer les deux troupes. Mais, dans
l'après-midi, Grammont va relancer Bussy dans son
logis de la rue des Prouvaires, et l'y assiège. Les
gardes du roi interviennent, emmènent les deux
adversaires au Louvre, où les maréchaux de Mont-
morency et de Gossé réussissent à les réconcilier
(pour la forme), après quoi le roi leur fait « une
belle et grave remontrance ». Quelques jours plus
tard paraissait une ordonnance très sévère contre
les duels. On n'en tint nul compte.
Le 1er février, Quélus, accompagné de Saint-Luc,
de François d'O, d'Arqués (depuis duc de Joyeuse)
et de Saint-Mégrin, « tous jeunes mignons chéris
et favorisez du roy », rencontrent, près de la porte
Saint-Honoré, Bussy, qu'escortait un seul gentil-
homme. Ils le chargent, et Bussy n'échappe que
par miracle. C'est à cette occasion qu'il écrivit au
roi cette lettre, souvent citée, où il lui demandait,
en termes d'une fierté souveraine, la permission de
« se contenter » avec Quélus, « par la voye que
les hommes d'honneur tiennent en leur vengeance,
encore que l'acte dont il se plaignoit ne l'obligeât à
telle raison » .
ENTRAGUET 193
Le 9 février, célébration, en grande pompe, au
Louvre, des noces de Saint-Luc et de la demoiselle
de Brissac. Au bal du soir, le duc d'Anjou est
bafoué et tourné en ridicule par Maugiron, Quélus
et les autres mignons du roi. Cinq jours plus tard,
accompagné de Bussy et de quelques autres gen-
tilshommes, il s'évade du Louvre par la fenêtre
de l'appartement de sa sœur, et se retire à Angers.
Lé 2 avril, querelle entre Souvré l et La Valette2,
« pour l'amour des daines ». Souvré était soutenu
par a ceux de la maison de Guise », La Valette
par les mignons du roi. On réussit, encore cette
fois, à prévenir une bataille rangée.
Mais la surexcitation de cette jeune noblesse
ardente, divisée en factions irréconciliables, en était
venue au point de ne pouvoir s'apaiser que dans le
sang. D'autant que plusieurs des mignons de Mon-
sieur — entre autres Maugiron3 — ayant récem-
ment quitté son service pour passer à celui du roi,
se montraient d'une insolence insupportable à l'en-
droit de leurs anciens compagnons. De plus, les
mignons du roi, certains de servir en cela les
secrets désirs de leur maître, avaient commencé,
depuis la fuite de Monsieur, de s'attaquer aux
amis du duc de Guise.
Le 26 avril, l'orage éclata. Quélus, dans la cour
1. Gilles de Souvré, marquis de Courtenvaux.
2. Jean-Louis de Nogaret, seigneur de La Valette, duc d'E-
pernon en 1581.
3. François de Maugiron, fils de Laurent de Maugiron, baron
d'Ampuis, lieutenant-général en Dauphiné. Maugiron avait perdu
un œil au siège d'Issoire.
13
194 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
du Louvre, provoqua, sous un prétexte quelconque,
Entraguet1. S'ensuivit le fameux duel, que L'Es-
toile raconte en ces termes :
Le dimanche 27 avril, pour demesler une querelle née
pour fort légère occasion, le jour précédent, en la cour du
Louvre, entre le seigneur de Quélus, l'un des grans mignons
du Roy, et le jeune Antragues, qu'on apeloit Antraguet,
favori de la maison de Guise, ledit Quélus avec Maugiron el
Livarrot 2, et Antraguet avec Riberac 3 et le jeune Chom-
berg *, se trouvèrent, dès cinq heures du matin, au Marché-
aux-Chevaux (anciennement les Tournelles, près la Bastille
Saint-Anthoine) et là combattirent si furieusement que le
beau Maugiron et le jeune Ghomberg- demeurèrent morts
sur la place ; Riberac, des coups qu'il y receust, mourust le
lendemain à midi ; Livarrot, d'un grand coup qu'il eust sur
la teste, fut six sepmaines malade et enfin reschappa; Antra-
guet s'en alla sain et sauf aveq un petit coup, qui n'estoit
qu'une esgratigneure au bras ; Quélus, auteur et agresseur de
la noise, de dix-neuf coups qu'il y receust, languist trente
trois jours, et mourust le jeudi 29e mai, en l'hôtel de Boisi,
où il fut porté du champ du combat comme lieu plus ami et
1. Quélus exécrait Bussy, et c'est à lui surtout qu'il eût voulu
s'en prendre. Mais Bussy était absent, ayant suivi son maître à
Angers.
2. Jean d'Arces, baron de Livarot, d'une illustre maison dau-
phinoise. Ce fut lui qui tua Schomberg. Il fut tué en duel, à son
tour, le 5 mai 1581, par le marquis de Maignelais. (Antoine de
Halluin, marquis de Maignelais, fils de Charles, marquis de
Piennes). Mais son laquais le vengea sur l'heure, et tua Maignelais
par derrière.
3. François d'Aydie, vicomte de Riberac, fils de Guy d'Aydie
et de Marie de Foix de Candale.
4. Georges de Schomberg, frère cadet de Gaspard de Schom-
berg, gentilhomme allemand naturalisé français, nommé par
Charles IX gouverneur de la Haute et Basse-Marche, et qui fut
depuis intendant des finances.
ENTRAGUET 195
plus voisin *. Et ne luy proufîta la grande faveur du Roy,
qui l'alloit tous les jours voir, et ne bougeoit du chevet de
son lit, et qui avoit promis aux chirurgiens qui le pansoient
cent mil francs au cas qu'il revinst en convalescence, et à ce
beau mignon cent mil escus pour luy faire avoir bon cou-
rage de guérir. Nonobstant lesquelles promesses, il passa de
ce monde en l'autre, aiant toujours en la bouche ces mots,
mesmes entre ses derniers souspirs, qu'il jettoit avec grande
force et grand regret : Ah ! mon roy, mon roy ! sans parler
autrement de Dieu ni de sa mère. A la vérité le Roy portoit
à Maugiron et à luy une merveilleuse amitié, car il les baisa
tous deux morts, fist tondre leurs testes et emporter et serrer
leurs blonds cheveux, osta à Quélus les pendans de ses
aureilles, que luy-mesme auparavant luy avoit donnés et
attachés de sa propre main.
Voici maintenant le récit de Brantôme2, lequel
diffère en quelques points de celui qu'on vient de
lire, et y ajoute certains détails :
Je viens à nos (combats) modernes....
J'accomenceray par celluy de Quielus et d'Antraguet,
principaux querelleurs, et ce pour dames. Riberac et Chom-
bert le jeune, Allemand, secondoient et tierçoient Antraguet ;
1. Avec Jacques de Lévis finit la postérité masculine de la
maison de Lévis-Caylus. Les terres et le château de Caylus pas-
sèrent dans la maison de Pesteils par suite du mariage de sa
sœur Jeanne de Lévis avec Jean-Claude, seigneur de Pesteils et
de Salers. De ce mariage naquirent quatre filles : i° X, qui fut
abbesse du monastère de Rodez; 2° Anne, qui épousa Jean, baron
de Verfeil, de la maison de Tubières-Grimoard ; 3° autre Anne,
qui épousa en premières noces Antoine Yzarn de Frayssinet, en
secondes noces Antoine de Touchebœuf, comte de Clermont-Ver-
teillac ; 4° Camille, qui épousa en premières noces Charles de Cas-
sagnes de Beaufort, marquis de Miramon, en secondes noces
Anne de Noailles, marquis de Montclar.
2. Discours sur les duels.
196 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
Maugiron et Livarot secondoient et tierçoient Quielus, qui
tous seconds et tiers s'offrirent à se battre, plus par envie de
mener les mains que par grandes inimitiez qu'ils eussent
ensemble. Ce combat fut très beau... Antraguet avoit à faire
avecques Quiélus, Riberac avec Maugiron, et Livarot avec
Ghomberg. Il combattirent vers les rempars et porte de
sainct Anthoine, à trois heures du matin en esté, de sorte
qu'il n'y eust aucun qui les vist battre, que quelques trois
ou quatre pauvres gens... M. de Quielus ne mourut pas sur
la place, mais il survesquit quatre ou cinq jours *... Enfin il
mourut, car il estoit fort blessé ; il se plaignit fort d'Antra-
guet, de quoy il avoit la dague plus que luy, qui n'avoit que
la seulle espée ; aussy, pour parer et destourner les coups
que l'autre luy donnoit, il avoit la main toute découpée de
playes ; et sinsy qu'ils se voulurent affronter, Quielus dict à
Antraguet : « Tu as une dague, et moy je n'en ay poinct. »
A quoy répliqua Antraguet : « Tu as donc faict une grande
faute de l'avoir oubliée au logis ; icy sommes-nous pour
nous battre, et non pour poinctilles des armes. » Il y en
eust aucuns qui dirent que c'estoit quelque espèce de super-
cherie d'avoir eu l'advantage de la dague, s'il n'en avoist été
convenu de n'en porter poinct, mais la seulle espée. Il y a
à disputer là-dessus ; mais Antraguet disoit n'en avoir esté
parlé. D'autres disoient que, par gentillesse chevaleresque,
il debvoit quicter sa dague, c'est à sçavoir s'il le debvoit. Je
m'en rapporte aux bons discoureurs, meilleurs que moy 2.
1. C'est là une erreur. Quélus, qui eut le poumon traversé
d'un coup d'épée, survécut trente-trois jours. « C'étoit, dit de
Thou, un triste spectacle de voir ce jeune homme, dont le teint
étoit auparavant si fleuri, devenu si maigre et si desséché que
les os lui perçoient la peau ».
2. Je donne (Appendice, n° IV), à raison des détails intéres-
sants qu'il contient, notamment en ce qui touche le rôle de Mau-
giron, un troisième récit, celui de Vulson de la Colombière. Vul-
son, pas plus que L'Estoile et Brantôme, n'a, du reste, appro-
fondi les causes de la rencontre, telles qu'elles ressortent des
pages qui précèdent.
ENTRAGUET 197
Tel fut cet illustre combat — on le compara à
celui des Horaces et des Curiaces — dans lequel le
principal vainqueur ne se signala ni par sa géné-
rosité, ni même, dirions-nous aujourd'hui, par sa
correction. Mais, en ce temps-là, les règles du duel
n'étaient pas encore fixées. Blâmable ou non,
Entraguet eut pour lui l'opinion publique, et c'est
à lui que donnent raison les pasquils, les vaude-
villes et les complaintes — innombrables et, pour
la plupart, obscènes — improvisés au lendemain
de l'événement :
L'Antraguet et ses compagnons
Ont bien estrillé les mignons ;
Chacun dit que c'est grand dommage
Qu'il n'y en est mort davantage...
Mais tandis que la verve populaire s'exerçait
aux dépens des vaincus et que les prédicateurs
de Paris « crioient tout haut publiquement,
en leurs chaires » qu'il fallait traîner à la voirie
Ribérac, Schomberg et Maugiron, morts sur la
place ', — au même moment on les enterrait en
grande pompe à Saint-Paul, et toute la cour assis-
tait à leurs obsèques. Célébrées un mois plus tard,
celles de Quélus, qui n'avait succombé qu'après
une longue agonie, furent particulièrement solen-
nelles. Il n'y avait pas, au xvie siècle, de « bel
enterrement » sans oraison funèbre. Arnaud Sor-
bin, prédicateur de la cour, et le panégyriste à la
1. Maugiron avait expiré en blasphémant. Maurice Poncet,
curé de Saint-Pierre-des-Arcis, prêcha que lui et ses compa-
gnons étaient damnés (Brantôme).
198 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
mode, fut, dans la circonstance, commis d'office
par le commandement exprès du roi, et ne put se
dérober à une tâche que la vie et la mort du
mignon rendaient également malaisée. Cette tâche,
il s'en acquitta, du reste, très habilement, voire
même très chrétiennement. Il déplora, en termes
généraux, les mœurs sanguinaires de la noblesse
française ; venant à Quélus, il vanta son antique
extraction, et le loua d'avoir, depuis le jour du
duel jusqu'à son dernier soupir, pleuré ses péchés
et fait pénitence. Enfin, il invoqua en faveur du
défunt la miséricorde divine, et son discours s'a-
cheva sur une prière touchante et d'un accent sin-
cèrement ému 1.
Quélus eut mieux, pour le faire passer à la pos-
térité, que l'oraison funèbre de Sorbin. Les poètes
le chantèrent. Desportes, dans les vers qu'il lui a
consacrés 2, insiste, et même beaucoup trop, sur sa
beauté :
Quélus, que la nature avoit fait pour plaisir,
Comme une œuvre accomplie, admirable et divine,
Portoit Amour aux yeux et Mars dans la poitrine ;
Le voyant, on brûloit d'envie ou de désir...
1. Je donne (Appendice, n° v) quelques renseignements biogra-
phiques sur Arnaud Sorbin et une analyse détaillée de son orai-
son funèbre.
2. Œuvres (éd. André Michiels. Paris, 1858) : Épitaphes. Voir
aussi Élégies (Aventure seconde. Cléophon), et, dans les Prières
et autres œuvres chrétiennes, une pièce intitulée Plainte, qui se
termine ainsi :
Donne que les esprits de ceux que je souspire
N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire;
Rens-les purifiez par ton sang précieux,
Gancelle leurs péchez et leurs folles jeunesses,
Fay leur part de ta grâce, et, suivant tes promesses,
Ressuscite leurs corps et les mets dans les cieux.
ENTRAGUET 199
Ronsard fit pour lui deux épitaphes. Voioi la
première :
De tout ce que Nature en ce monde peult faire
De vaillant, de parfait, de courtois et de beau,
L'ombre en repose icy : le reste est un flambeau
Qui rayonnant d'honneur dans le ciel nous esclaire.
Le divin ne sçauroit par la mort se desfaire :
Les mortels seulement ont besoin du tombeau.
La tombe de Quélus est le ciel, l'air et l'eau :
La terre en sa rondeur n'y pourroit satisfaire.
Si quelqu'un présumoit un tombeau luy dresser,
Il ne faudroit, Passant, les marbres dépesser,
Mais amasser l'honneur et la vertu qui dure,
Puis l'enterrer dedans pour prendre son sommeil.
Il ne faut au vaillant un pompeux appareil :
Ou bien, s'il luy en faut, c'est telle sépulture '.
L'éloge paraîtra bien un peu forcé, s'appliquant
4. La seconde épitaphe est « en dialogue » :
LE PASSANT ET LE GÉNIE
Lb P. Qui donc repose icy dedans ?
Lb G. La beauté d'un jeune printemps
Et la vertu qui l'homme honore...
Le P. Quelle Parque au cizeau cruel
Lui trancha sa trame ? — Le G. Un duel.
Mars, comblé de peur et d'envie,
Davant ses ans coupa sa vie,
Craignant de ne se veoir vaincu,
Si ce corps eust long temps vescu.
Le P. En quel âge veit-il Pluton ?
Le G. A peine son jeune menton
Se couvroit d'une tendre soye
Quand de la Parque il fut la proye.
Le P. Quel pays de luy s'est vanté ?
Le G. Languedoc l'avoit enfanté,
Issu de ceste vieille race
De Levi, que le temps n'efface.
Le P. Au reste, dy son nom. — Le G. Quelus.
Va, Passant, n'en demande plus.
200 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GBAV1LLE
à un jeune favori de mœurs équivoques1. Mais la
muse de Ronsard ne savait chanter qu'à pleine
voix ; et il a déploré la mort de « Beaumont » , le
lévrier de Charles IX, et celle de « la Barbiche »,
la levrette de Mme de Villeroy, du même ton que
celles de Maugiron et de Quélus. De tels vers,
composés sur commande et dans l'espoir d'obtenir
quelque largesse, ne tiraient pas d'ailleurs à con-
séquence. Aussi nous garderons-nous de prendre
au grand sérieux les vingt-quatre sonnets qu'A-
madis Jamyn, « poëte transcendant », comme le
qualifie L'Estoile, écrivit à la mémoire de Quélus,
de Maugiron et de Saint-Mégrin2. « Regardez-moi
du ciel », fait-il dire au roi dans l'un de ces son-
nets :
Regardez-moi du ciel, voies vostre Henri
Triste, pensif, songeant, solitaire et marri,
Qui son âme et sa vie en larmoiant distille,
Et ne cesse d'Argus tous les yeux désirer,
Car les siens ne sont plus bastantsà vous pleurer:
Pour vous pleurer tous trois, il enfaudroit cent mille î
Ce qu'on doit retenir de ces vers de circon-
stance, c'est qu'ils expriment et qu'ils célèbrent la
douleur scandaleuse de Henri III. On a vu qu'il
emporta et serra « les blonds cheveux » de ses
mignons et qu'il ôta, de ses propres mains, à Qué-
1. Cf. d'Aubigné, La confession catholique du sieur de
Sancy, 1. I, ch. vu : « Si je contois les espousailles de Caylus »
etc.. — L'allégation de d'Aubigné ne doit, cela va sans dire,
être acceptée que sous réserve.
2. Paul d'Estuer de Caussade de Saint-Mégrin, assassiné le
21 juillet 1578, au sortir du Louvre, par des spadassins à la
solde des Guises. Il passait pour être l'amant de la duchesse de
Guise.
ENTRAGUET ' 201
lus, pour les garder comme une relique, les pen-
dants d'oreille qu'il lui avait donnés . Il fit élever,
dans Saint-Paul, à Quélus, à Maugiron et à Saint-
Mégrin, de magnifiques tombeaux K
III
Si son chagrin était vif, son ressentiment ne l'était
pas moins, et, pendant quelques jours, il ne rêva
que vengeance 2. Mais le duc de Guise, prenant très
haut la défense d'Entraguet, déclara qu'il « n'avoit
fait acte que de gentilhomme et d'homme de bien ;
que si pour cela on le vouloit fascher, qu'il avoit
une bonne espée et qui coupoit bien, qui luy en
feroit la raison. Manda aussi audit Entraguet qu'il
estoit de ses amis, et qu'il s'en asseurast au be-
1. Ces tombeaux, où étaient leurs « figures de marbre », furent
détruits par le peuple le 2 janvier 1589, « disant qu'il n'appartenoit
pas à ces meschans athées, morts en regniant Dieu, sangsues du
peuple et mignons du tiran, d'avoir si braves monumens et si
superbes en l'église de Dieu » (L'Estoile).
Les mausolées des mignons sont décrits et reproduits en gra-
vure dans Les antiquitez, croniques et singularitez de Paris, etc.,
par Gilles Corrozet, Parisien ; Plus les antiquitez et singularitez
de Paris, livre second, recueillies par Jean Rabel, peintre. — Le
livre, entre lu32 et 1608, a eu de nombreuses éditions.
2. J. de La Taille, Discours notable des duels, de leur origine
en France, etc., Paris, Cl. Rigaud, 1607; et Vital d'Audiguier,
Le vray et ancien usage des duels. Paris, Billaine, 1617 : « En-
traguet se sauva blessé à la faveur de M. de Guise ; et bien
lui en prit, car le roy l'eust fait mourir, pour la grande affec-
tion qu'il portoit à Caylus. »
3. L'Estoile»
202 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAV1LLE
Grâce à la protection du duc, Entraguet ne fut
pas inquiété. Chez Henri III, d'ailleurs, les impres-
sions étaient vives, mais superficielles ; et il eut,
vers ce moment-là et dans les années qui suivirent,
d'absorbantes préoccupations qui lui firent oublier
sa rancune. Entraguet, pendant ce temps, s'assagis-
sait ; ses ambitions, jusque là toutes tournées à la
galanterie, prenaient un autre caractère.
C'est en 1585 — après la mort du duc d'Anjou —
que la Ligue se constitua définitivement ; c'est alors
que, sous couleur de poursuivre l'extirpation de
l'hérésie, elle commença de se manifester comme
parti d'opposition. Entraguet, perdu dans l'esprit du
roi et désespérant de rentrer jamais en faveur,
y adhéra l'un des premiers, ainsi que son frère
François, « sur l'esprit duquel il pouvoit beau-
coup » 1, et, avec tous les disgraciés, tous les mécon-
tents, sans parler des catholiques exaltés, se rangea
sous la bannière du duc de Guise.
Mais peu à peu ses dispositions se modifièrent2.
Son second frère, Glermont d'Entragues (le capitaine
des gardes), le pressait de revenir au parti du roi. Il
1. Bibl. nat., Dossiers bleus, 54, fol. 74. — Cf. Villeroy, Mé-
moires : « Le sieur de Dunes... lequel avoit tout pouvoir envers son
aisné. »
2. De Thou, Histoire Universelle, trad. de 1740, t. VII, p. 323 et
suiv. : « Les sieurs de Balsaç avoient d'abord embrassé le parti
de la Ligue ; mais, soit que les bienfaits du duc de Guise, quelque
libéral qu'il fût du bien d'autrui, ne fussent pas capables de con-
tenter leur avarice, et qu'ils espérassent mieux faire leur compte
avec le roi, comme les Ligueurs le publièrent... sollicités d'ail-
leurs par Charles de Clermont, leur frère, un -des quatre capi-
taines des gardes du corps, ils avoient repris le parti du roi »
etc....
ENTRAGUET 203
réfléchit au surplus que François disposait d'Orléans ;
que le roi avait le plus évident intérêt à se rendre
maître de cette grande ville, située au cœur du
royaume et jusqu'alors acquise à la Ligue ; qu'il
serait par conséquent facile de la lui vendre très
cher. Ces réflexions d'ordre exclusivement pratique
eurent bientôt achevé de le déterminer.
« Celait, dit de Thou, l'homme du monde le plus
habile à manier une intrigue de cour. » Il profita
de son intimité avec les ducs de Mayenne, de
Nemours, d'Aumale et d'Elbeuf pour les indisposer
contre le duc de Guise, dont ces princes ne sup-
portaient qu'impatiemment la suprématie ; et, vers
le même moment, "engagea, par l'intermédiaire
de Villeroy, une négociation longue et compliquée
à l'effet de livrer Orléans à Henri III. Il deman-
dait pour son frère le gouvernement en chef
du duché (François n'y était que le subordonné du
chancelier de Gheverny l) avec, pour lui-même,
la lieutenance et une compagnie de cinquante
hommes d'armes. En échange, François promettrait,
offrant au besoin « de faire ses Pasques et recevoir
le Saint-Sacrement » , de se « départir de toutes ligues,
praticques, associations, obligations et intelli-
gences » 2 contraires aux intérêts du roi, et de tenir
1. François demandait aussi les gouvernements du pays Char-
train, du Blaisois, d'Amboise et de Loudun, qui appartenaient
également à Gheverny. Mais il accepta vingt mille écus en échange
de cette prétention, et aussi en manière de satisfaction pour un
affront que son fils se plaignait d'avoir reçu du duc d'Epernon
l'année précédente. — Cf. Dossiers bleus, 54, f° 68.
2. Villeroy.
204 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAV1LLE
la ville à sa disposition. François refusait, au sur-
plus, de prendre cet engagement par écrit, alléguant
(l'édifiant scrupule !) que « semblable obligation
escritte ne pouvoit apporter plus de seureté que la
parole et foy d'un homme d'honneur » 1.
Ce marchandage (on en trouvera le détail dans
les Mémoires de Villeroy) aboutit après la journée
des Barricades. Henri III avait dû s'enfuir de Paris
le 13 mai 1588, et il devenait indispensable pour
lui de s'assurer d'Orléans, comme d'un lieu de retraite
possible. Aussi finit-il par céder aux exigences des
Balsac et par leur accorder tout ce qu'ils deman-
daient. Moyennant quoi François de Balsac lui
envoya, le 27 juillet, sa « promesse de fidélité » 2.
Dès le 15, à vrai dire, le roi s'était laissé arracher le
fameux édit d'Union ; et des articles secrets de cet
édit stipulaient la cession à la Ligue victorieuse de
diverses places de sûreté, parmi lesquelles Orléans.
En traitant avec les Balsac, désormais acquis à sa
cause, Henri III avait annulé par avance, en lui
retirant toute sa valeur, l'apparente concession faite
à la Ligue.
Cette question d'Orléans fut de celles qui, peu
après, quand s'ouvrirent les Etats de Blois (octobre),
achevèrent d'exaspérer Henri III contre Guise. Le
duc n'ignorait pas que les Balsac eussent changé de
camp. Vers le milieu d'octobre, François Colas,
seigneur des Francs, l'un des échevins d'Orléans,
1. Villeroy. — Nous allons voir dans un instant que François de
Balsac finit par se décider à écrire.
2. Bibl. nat., Dossiers bleus, 54, fol. 68; et Villeroy, Mémoires.
ENTRAGUET 205
était venu le prévenir qu'ils le trahissaient1. Aussi
tenait-il essentiellement à ce que le gouvernement
de la ville leur fût retiré. Le roi, par contre, qui les
avait achetés, ne tenait pas moins à les y maintenir.
Il y eut entre Henri III et le duc uue vive alterca-
tion à ce sujet, au cours de laquelle ce dernier
déclara impérieusement qu'Orléans avait été cédée
à l'Union comme ville de sûreté, et « qu'il sauroit
bien la conserver » 2. Ce mot blessa profondément
le roi. Il y avait beau temps qu'il détestait Guise ;
et, depuis la journée des Barricades, son ressenti-
ment s'était tourné en haine. Mais peut-être eût-il
reculé devant l'idée du meurtre, si les humiliations
quotidiennes que le duc lui infligeait ne l'eussent
poussé à bout. La querelle à propos d'Orléans fut
une de ces humiliations ; et les Balsac, dont le revi-
rement en fournit le sujet, se trouveraient par là
seul mêlés au drame de Blois. Nous allons les y
voir intervenir plus directement.
IV
Ce drame 3, il n'y a lieu de le raconter ici qu'au
point de vue du rôle qu'ils y jouèrent. Un rôle pas-
sif, au moins en ce qui touche la perpétration de
l'assassinat : néanmoins, le rôle de complices.
1. P. de Vaissière, De quelques assassins. Paris, Émile-Paul,
1912, p. 229.
2. De Thou.
3. Je renvoie au récit si précis — et d'autant plus vivant et
coloré — qu'en a fait M. Pierre de Vaissière clans son livre De
quelques assassins.
206 LA POSTÉRITÉ d'àNNE DE GRAVILLE
Dès le mois d'octobre, et à la suite de l'avertisse-
ment que lui avait donné Colas des Francs, le duc
avait dépêché à Orléans Claude de Semur, seigneur
de Trémont, capitaine de ses gardes, pour s'y ren-
seigner sur l'état des esprits et sur les dispositions du
gouverneur. Et Semur était revenu lui dire qu' « il
avoit sceu de Mme d'Entragues (Marie Touchet) qu'il
y avoit une conspiration faite contre sa personne,
et que son mari, M. d'Entragues, estoit parti pour
Rlois, espérant estre un des personnages qui joue-
r oient la tragédie des Estats » *,
Donc, François de Balsac, deux mois avant le
crime, le prévoit, le pressent — et accourt, dans le
but, sinon d'y participer, au moins d'en tirer pro-
fit.
Le 23 décembre, en ce jour fatal, « le plus obscur,
le plus sombre et le plus ténébreux qui fut jamais
veu »2, on le trouve rôdant, dès avant l'aube, à tra-
versas corridors du château de Blois ; et vers quatre
heures du matin, il se glisse, suivi d'Entraguet, dans
la cabinet du roi, qui leur avait donné rendez-vous
la veille, ainsi qu'à MM. d'Aumont, de Rambouil-
let, de Maintenon, et à quelques autres encore 3. Ils
étaient donc (tout du moins le fait supposer) dans
la confidence de l'exécution projetée.
1. Histoire de la Ligue pendant les années 1587 à I5S9 (Bibl.
nat., ms. fr. 10270, fol. 75 v°) ; texte cité par M. P. de Vaissière,
p. 229.
2. Documents historiques sur l'assassinat des duc et cardinal
de Guise. Enquête criminelle : déposition de Jean Péricard
{Revue rétrospective, lre série, t. IV) ; cf. P. de Vaissière, p. 273.
3. P. de Vaissière, p. 265.
ENTRAGUET 207
C'est en leur compagnie * qu'Henri III passera
les quatre heures d'attente fiévreuse pendant les-
quelles il trompera son angoisse en multipliant re-
commandations et préparatifs 2. Ce sont eux qui
l'entoureront au moment même de l'assassinat.
Entre six et sept heures, quand Me Etienne Dor-
guyn et Me Claude de Bulles, chapelains, se pré-
senteront pour dire la messe dans l'oratoire royal,
c'est par « M. d'Entragues » qu'Henri III les fera
prévenir « qu'ils eussent à se mettre en dévotion et
prier Dieu que le Roy peust venir à bout d'une
exécution qu'il désiroit faire pour le repos de son
royaume 3 » .
Quelques instants avant le meurtre, c'est Clermont
d'Entragues qui, en compagnie de M. de Château-
vieux, posera des gardes à la porte de Madame de
Nemours (la mère du duc) « avec commandement
de ne laisser entrer ny sortir personne 4 ».
Une fois le duc mort, et quand son cadavre sera
étendu pantelant dans la chambre du roi, c'est « le
sieur d'Entragues » 5 qui lui arrachera du doigt un
1. DeThou.
2. Sur les degrés de l'escalier intérieur descendant au premier
étage, et « pour empescher que personne ne montast par là » tan-
dis que le destin s'accomplirait, le roi avait placé trois de ses
Ordinaires. L'un de ces Ordinaires était un Balsac, — un certain
Barthélémy de Balsac, seigneur de Saint-Pau, d'une branche
bâtarde de la famille (Le P. Anselme, t. II, p. 437 ; Bibl. nat.,
Cabinet d'Hozier, 25, fol. 4).
3. Documents historiques, etc. Déposition d'Etienne Dorguyn
et de Claude de Bulles ; cf. L. de Vaissière, p. 282.
4. Déposition de Jean Péricard et d'Edme d'Hautefort. — P. de
Vaissière, p. 296.
5. Relation de Miron.
208 LA POSTÉRITÉ DANNE DE GRAV1LLE
cœur de diamant qu'il y portait. Peut-être le cœur
donné jadis à Entraguet par la maréchale de Retz,
puis par Entraguet à Marguerite de Valois, qui
l'aurait elle-même donné à Guise ; et très probable-
ment ce même cœur que, pour le mieux assurer de
la nouvelle, « présenta au roi de Navarre, en lui
annonçant la mort du duc, le courrier que les amis
du Béarnais lui dépêchèrent de la cour ' ».
Enfin, quand un certain nombre de députés du
Tiers, tenus pour suspects, seront arrêtés par Riche-
lieu, grand prévôt de l'hôtel, dans leur salle des
séances, et menés prisonniers au château, la pre-
mière personne qu'ils rencontreront à l'entrée du
grand escalier, c'est « M. de Dunes » (Entraguet),
a botté et esperonné, pasle et défaict » 2, portant
sur son visage toute l'horreur du spectacle auquel il
venait d'assister.
Il partait à franc étrier pour Orléans, avec la
mission d'en défendre la citadelle contre les habi-
tants, qu'on savait déterminés ligueurs, et prêts à
se mutiner3. Mais il arriva trop tard. Roscieux, le
1. P. de Vaissière, p. 292. — « Le roi de Navarre reçut de la
part du duc d'Épernon un courrier qui lui apprit la mort du duc
de Guise. Pour ôter même à ce Prince tout lieu d'en douter, cet
homme lui assura qu'il avoit vu lui-même le corps du duc, et
lui montra une bague, dont une dame qu'il aimoit lui avoit fait
présent, et qu'on lui avoit ôtée, après qu'il eut été assassiné. »
(De Thou, Histoire universelle, trad. française de 1734, t. X,
p. 492).
2. Documents historiques, etc. : déposition de Michel Marteau,
seigneur de la Chapelle. — Cf. P. de Vaissière, p. 306.
3. De Thou, Mémoires, coll. Michaud et Poujoulat, p. 332 et
suiv. — Depuis plusieurs mois, Entraguet, qui commandait à
Orléans en l'absence de son frère, prévoyait une mutinerie des
ENTRAGUET 209
maire ligueur d'Orléans, l'y avait devancé, et avait
soulevé la ville. Entraguet et son frère François, qui
le rejoignit, furent assiégés par les Orléanais dans
le réduit de la porte Bannier. Quand le maréchal
d'Aumont, envoyé à leur secours, parut avec du
renfort, ils avaient déjà évacué la place et s'étaient
réfugiés à Beaugency (janvier 1589). Elle resta au
pouvoir des Ligueurs — avec, pour gouverneur, le
maréchal de La Châtre * — jusqu'à ce qu'Henri IV
la recouvrât, au commencement de 1594. Les Bal-
sac, somme toute, avaient bien pu la vendre à son
prédécesseur, mais ils s'étaient trouvés dans l'im-
possibilité de la livrer. Et — suprême déconvenue
— ils ne parvinrent pas à s'y réinstaller, une fois la
paix rétablie : Henri IV confirma La Châtre dans
ses fonctions de gouverneur de l'Orléanais2.
Entraguet, à partir du siège d'Orléans, rentre
dans l'obscurité, et les renseignements que nous
habitants. Il projetait d'agrandir la citadelle, et, pour payer les
frais d'agrandissement, avait essayé d'engager « des perles d'un
grand prix » qu'il possédait, et aussi d'emprunter de l'argent au
cardinal de Vendôme. La mort du duc de Guise devança l'exécu-
tion de son projet.
1. Nommé par le duc de Mayenne.
2. Ce que François de Balsac ne pardonna jamais au roi. —
Voir le Discours du sieur cTEntragues pour sa justification sur les
crimes à lui imputés, Bibl. nat., mss. fr. 16550 et 18436. (Ce Dis-
cours a été publié par M. Ch. Merki, dans son livre sur La mar-
quise de Verneuil, p. 373) : « A la fin des guerres, le roi lui a ôté
sa charge d'Orléans sans avoir failli », etc. . .
14
210 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
avons sur son compte se réduiront désormais à
fort peu de chose. Henri IV, qui le connaissait
bien, ainsi que son frère François1, et qui avait
ses raisons de se méfier de lui, paraît cepen-
dant l'avoir traité avec distinction, et même
avec amitié. Lorsqu'il eut enfin conquis Paris et
qu'il y eut fait son entrée (22 mars 1594), c'est à
lui, l'un des premiers, qu'il mande la nouvelle, et
son billet est un cri d'allégresse : « Mons1' de Plu-
viers, je vous prie me venir trouver incontinent en
ce lieu, où vous me verrez en mon char triomphant.
C'est chose que je désire, et pour vous dire chose
de bouche que je ne vous puis mander par écrit . »
— Il le fit chevalier du Saint-Esprit en 1595.
Quatre ans plus tard, en 1599, — l'année même
où commença la passion du roi pour sa nièce Hen-
riette — Entraguet mourait à Toulouse, à l'âge de
cinquante-deux ans, au moment où, jusque là céli-
bataire endurci3, il allait épouser, pâraît-il, une
des filles du maréchal de Monluc. « Il mourut, nous
1 . « Tout ce bagage, car ainsi appeliez vous lors la maison et
famille de M. et Mme d'Antragues », dit Sully (OEconomies
royales) .
2. De Paris, 26 mars 1594. « A Monsr de Dunes d'Entraguel,
gouverneur de Pluviers. » — Entraguet était, en effet, gouver-
neur de Pithiviers (qu'on appelait alors Pluviers).
3. Villeroy, dans ses Mémoires, cite textuellement une lettre ù
lui adressée par Entraguet, le 27 juillet 1588, et qui débute ainsi :
« Monsieur, mon beau-père s'en retournant trouver le Roy, je l'ay
supplié de se charger de la promesse que vous avez désirée de
mon frère d'Antragues », etc. . . — J'ignore à qui s'applique ici
l'expression de « beau-père », ni quel sens il lui faut donner.
Ce qui est certain, c'est qu'en 1588 Entraguet n'était pas marié, et
qu'il mourut célibataire.
ENTRAGUET 211
dit un contemporain, Vital d'Audiguier l, d'un effort
qu'il fit en voulant retirer une dame d'une meslée
qui s'estoit faite dedans un bal, à l'occasion d'une
querelle. Il estoit desia tout blanc de vieillesse,
mais verd, et vigoureux, et d'aussi bonne mine que
les plus verds galants qui fussent alors 2. »
Son frère aîné François, avec qui nous allons
renouer connaissance, devait lui survivre quatorze v
ans.
i. Op. cit.
2. Clermont d'Entragues, tué à Ivry, ayant laissé des enfants
mineurs, il en avait eu la tutelle (Noël Valois, Inventaire des arrêts
du Conseil d'État, t. I, n° 4986). Il fit de l'un d'eux, Charles de
Balsac, son héritier (testament du 1er avril 1598). Pour le cas où,
ce qui arriva, Charles mourrait sans enfants, il instituait l'un de
ses neveux de la branche aînée, César de Balsac, seigneur de Gié,
le second fils de François.
CHAPITRE III
DEUX ARRIERE-PETITES-FILLES
D'ANNE DE GRAYILLE
I. — Catherine-Henriette de Balsac d'Entragues, marquise de
Verneuil (1 579-1633). — Sa vie en raccourci : elle se fait
donner par Henri IV une promesse de mariage (1er octobre 1599)
et se prétend sa femme légitime; ses enfants; conspirations
auxquelles elle prend part; la promesse rendue (1G04); l'arrêt
du Parlement du 2 février 1605 ; le roi s'éprend de Charlotte de
Montmorency (1608); la retraite et les dernières années d'Hen-
riette. — Explication de son attitude à l'endroit de Marie de
Médicis. Valeur juridique de la promesse de 1599 : le mariage
dans ie droit canonique classique; théorie des promesses de
mariage; mariages « présumés » résultant d'une promesse sui-
vie de copula carnalis. L'opinion d'Henri IV; les inquiétudes
de Marie de Médicis.
II. — Marie-Charlotte de Bahac d'Entragues (1588-1664). — Sa
vie, calquée sur celle de sa sœur. Sa liaison avec Bassompierre.
Promesse réciproque de mariage du 10 juillet 1610. Marie-Char-
lotte cite Bassompierre devant Tofficial de Paris (1612). L'af-
faire portée devant le Parlement de Rouen : scènes de mœurs
judiciaires. Plaidoirie de François de Brétignières. L'arrêt du
11 septembre 1615.
Il sera fait mention, à la fin de ce volume, des
enfants que François de Balsac eut de son premier
HENRIETTE DE BALSAC 213
mariage (avec Jacqueline de Rohan). De son second
mariage (avec Marie Touchet) naquirent deux filles,
Catherine-Henriette et Marie-Charlotte de Balsac1,
qui comptent parmi les plus notables descendants
d'Anne de Gra ville et qui ont droit, à ce titre, de
figurer en bonne place dans notre galerie de por-
traits.
I
Catherine-Henriette de Balsac d'Entragues,
MARQUISE DE VeRNEUIL2.
I
Catherine-Henriette de Balsac naquit à Orléans
le 1er septembre 1579. Elle fut baptisée dans l'église
Saint-Michel d'Orléans, située sur la place de l'Étape,
1. Simon de La Motte parle d'une troisième fille, « dame Louise
de Balsac, religieuse à Poissy ». Mais cette troisième fille, dont
l'existence paraît douteuse, n'est mentionnée que par lui.
2. L'extraordinaire aventure d'Henriette a été souvent racontée
(en dernier lieu par M. Ch. Merki, dans son livre La marquise
de Verneuil et la mort d'Henri IV. Paris, Pion, 1912). Aussi
me bornerai-je à en rappeler les principaux épisodes. Je n'in-
sisterai qu'au sujet de la promesse de mariage de 1599. Les
questions de droit canonique et d'ancien droit français qui se
posent à l'occasion de cette promesse et les notions grâce aux-
quelles on en peut apprécier la valeur juridique n'ont jamais été
approfondies, que je sache, par aucun historien ; et de là vient
qu'aucun d'eux ne semble avoir pleinement compris le sens de
l'attitude adoptée dès l'abord et toujours gardée par Henriette à
l'endroit d'Henri IV et de Marie de Médicis.
214 LA POSTÉRITÉ d'aNNB DE GRAVILLE
près de l'hôtel habité par le gouverneur, « Tous les
capitaines de la ville assistèrent à la cérémonie un
cierge à la main1. » Elle passa son enfance à Or-
léans et à Malesherbes.
Marie Touchet savait par expérience que les filles
ont besoin d'être gardées ; elle avait d'ailleurs de
hautes prétentions pour les siennes. C'est dire
qu'Henriette reçut une éducation sévère et soignée 2.
Intelligente, fine, pétillante de malice et d'esprit,
lettrée avec cela, elle « avoit tous les jours entre
les mains, dit un contemporain, saint Augustin et
autres semblables auteurs » 3 ; et l'on ne s'étonnera
pas d'apprendre que cette arrière-petite-fille d'Anne
de Graville aimât les beaux livres 4. Physiquement,
1. Baguenault de Puchesse, op. cit.
2. Il n'en faudrait pas juger par son orthographe, dont voici un
spécimen (Bibl. nat., mss. Dupuy, 89, fol. 62) : « La promese que
iay du roy fera foy de mon ynocanse, qui sait comme coy jay vescu
avant que cela fust advenu. » — L'écriture, allongée, est très
moderne, très élégante.
3. L'Histoire françoise de S. Grégoire de Tours, traduite du
latin par G. B. D. (Claude Bonnet, dauphinois). Paris, chez Claude
de La Tour, 1610. Avant-Discours parle seigneur d'Hémery d'Am-
boise, maître des requêtes.
4. Peut-être lisait-elle la Cité de Dieu dans un beau manuscrit,
appartenant actuellement à la bibliothèque de Mâcon et qui pro-
vient de son frère utérin Charles de Valois, comte d'Auvergne,
puis duc d'Angoulême (cf. comte A. de Laborde, Les Manuscrits
à peintures de la Cité de Dieu de Saint Augustin. Paris, 1909,
p. 450). En tout cas, les fameuses Heures de Boucicaut, conservées
au musée Jacquemart-André, lui ont certainement appartenu : sur
un feuillet de parchemin, en tête du volume, est mentionnée la
naissance des deux enfants qu'elle eut du roi. (Au sujet de cette
mention et de la qualification « le petit Monsieur », donnée à
Gaston-Henri de Verneuil, voir Guyot de Villeneuve, Notice sur
un manuscrit du XVI6 siècle. Les heures du maréchal de Bouci-
caut. Paris, pour la Soc. des Bibliophiles français, 1889).
HENRIETTE DE BALSAG 5M5
elle était jolie, et même pire, blonde, mince et
souple, d'une grâce provoquante. Henri IV la con-
naissait depuis longtemps ; il l'avait entrevue à
Orléans *, et depuis aux Tuileries, où elle avait
ligure, en 1598, dans un ballet dansé devant la
duchesse de Beaufort 2. Mais le cœur du roi n'était
pas libre alors : il était tout à Gabrielle d'Fstrées.
Gabrielle, sur le point d'être reine, mourut brus-
quement le 10 avril 1599. La douleur du roi fut
violente. (« La racine de mon amour est morte »,
écrivait-il à sa sœur.) Violente, mais brève. Il
avait toujours eu la passion des femmes, et cette
passion, à l'âge auquel il atteignait alors — quarante-
six ans — était en voie de prendre un caractère
quasi pathologique 3. Il était d'ailleurs entouré
d'entremetteurs de profession, de « persuadeurs de
débauches », tels Fouquet de la Varenne, intéressés
à ne pas laisser vacante la place naguère occupée
par Gabrielle. Ils lui vantèrent « les beautez, gentil
esprit, cajoleries et bons mots4 » de mademoiselle
d'Entragues, et comme, au commencement de
juin, il revenait de Blois (où était alors la cour) à
Fontainebleau, l'engagèrent à s'arrêter au château
1. Baguenault de Puchesse.
2. Bassompierre, Journal de ma vie.
3. La liste de ses maîtresses est interminable. M. Merlu, après
Mlle de Guise (Les amours du grand Alcandre) et Dreux du Radier
(Mémoires historiques, critiques, etc.), a essayé de la dresser. On
y compte trois filles de la maison de Balsac ; Henriette, sa sœur
Marie-Charlotte, et, avant elles, Claudine de Balsac, dame de
Boisroger, fille de Thomas, seigneur de Montaigu (l'un des fils
d'Anne de Graville).
4. Sully, Œconomies royales.
216
LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRA VILLE
de Malesherbes, qu'habitaient alors François de
Balsac et sa famille. Il y séjourna du 7 au 9 juin ;
et ces trois jours lui suffirent pour être pris. « Son
cœur malade, blasé, dit Michelet, et qui se croyait
fini, revécut par les piqûres ; il trouva Henriette
amusante, puis charmante ; en réalité, il n'avait rien
vu et ne vit rien de plus français. »
Dûment endoctrinée par sa famille, la « maligne
guêpe 1» s'appliqua de son mieux à tirer parti de la
situation. Elle simula l'amour, mais, quand le roi vou-
lut pousser ses avantages, joua la pudeur offensée,
fit intervenir à la traverse son père et son frère le
comte d'Auvergne, et, de Paris, pour se mieux faire
désirer, s'alla réfugier à Marcoussis. Enfin, et tout
en affectant de partager l'impatience du roi, elle
posa ses conditions (ou plutôt celles, qu'à son dire,
exigeaient ses parents). Elle demandait cent mille
écus (Henri IV eut bien de la peine à les arracher
à Sully 2), une terre 3, et enfin — ses parents, assu-
rait-elle, ne voulaient la céder qu'à ce prix, « afin
de garantir leur honneur dans le monde et leur
conscience devant Dieu » — une promesse écrite
de mariage... « Et sut cette pimbêche et rusée
femelle le cajoler si bien, le tourner de tous côtés et
gagner de telle sorte tous les porte-poulets, cajo-
leurs et persuadeurs de débauches, que étoient tous
4. Sully.
2. « Ce n'était pas une pièce, d'après Sully, qui méritât d'être
achetée cent mille écus. »
3. La terre qui lui fut donnée fut celle de Verneuil (aujourd'hui
Verneuil-sur-Oise, arr. de Senlis), érigée en marquisat le 11 août
1599.
HENRIETTE DE BALSAC 217
les jours à lui persuader un plaisir ou un autre, qu'il
se laissa enfin persuader de faire cette promesse K »
Voici le texte, dont nous avons une copie authen-
tique, de la célèbre promesse en question 2 :
Nous, Henri quatriesme, par la grâce de Dieu roy de
France et de Navarre, promettons et jurons devant Dieu, en
foy et parole de Roy, à messire Françoys de Balsac, seigneur
d'Entragues, chevalier de nos ordres, que nous donnant pour
compagne damoiselle Henriette Gaterine de Balsac, sa fille,
au cas que dans six mois, à commencer du premier jour du
présent, elle devienne grosse et qu'elle en accouche d'un filz,
allors et à l'instant nous la prendrons à femme et légitime
espouze, dont nous solemniserons le mariage publiquement
et en face de nostre Ste Eglise, selon les solemnités en tel cas
requis et accoutumés. Pour plus grande approbation de
laquelle présente promesse, nous promettons et jurons comme
dessus de la ratifier et renouveller soubs nostre seing, incon-
tinent aprez que nous aurons obtenu de Nostre Sainct Père
le Pape la dissolution du mariage entre nous et dame Mar-
guerite de France 3, avec permission de nous remarier où
bon nous semblera. En tesmoing de quoy nous avons escrit,
signé la présente. Au Bois de Malesherbes, cejourd'hui pre-
mier d'octobre 1599. — Henry.
La pièce une fois écrite, le roi parut hésiter à
s'en dessaisir. Aussi Henriette, conseillée par ses
proches, ne se rendait-elle pas ; et ces atermoie-
ments exaspéraient le vieil amoureux : « Comme
roi et comme Gascon, je ne sais pas endurer »,
1. Sully.
2. Bibl. nat., ms., fr. 10206, fol. 4. — Cette promesse a déjà été
bien souvent publiée : si je la reproduis une fois de plus, c'est
que je me propose d'en examiner la valeur juridique.
3. Cette dissolution — cette annulation, dirions-nous aujour-
d'hui — fut prononcée le 17 décembre 1599.
218 LA POSTÉRITÉ d'aNNR DE GRAVILLE
écrivait-il. Puis il arriva que Sully, au cours d'une
scène célèbre, déchira le précieux papier. Le roi
le refit tout aussitôt, et courut le remettre en mains
propres, à Malesherbes, où enfin il fut heureux
(première quinzaine d'octobre 1599).
Henriette ne devait pas tarder à devenir enceinte ;
mais, pour remplir la condition à laquelle était
subordonnée la promesse de mariage, il fallait
qu'elle eût un fils. Elle fit un vœu dans ce but à
Notre-Dame de Cléry, et, en guise d'ex-voto, offrit
au sanctuaire un enfant d'argent1. Cependant,
Henri IV avait autorisé ses ministres (ceux-ci ne
redoutaient rien tant que l'élévation au trône d'une
maîtresse) à presser les négociations, depuis long-
temps commencées, en vue de son mariage avec
Marie de Médicis, la nièce du grand-duc de Tos-
cane. Henriette, informée, eut beau récriminer, et,
faisant valoir la promesse qu'elle avait entre les
mains, crier au parjure, le roi tint ferme ; et même,
pour se mieux dégager, il réclama la fameuse pro-
messe à la fois à François de Balsac et à sa fille 2,
4. L. Jarry, Henriette d'Entragues et son vœu singulier à
Notre-Dame de Cléry (Mémoires de la Société d'Agriculture, Belles-
Lettres et Arts d'Orléans, t. XXXVI, année 1897). — C'était la
coutume autrefois d'offrir des ex-voto de ce genre. « Le 19 juillet
1814, on fît encore, à Nîmes, le vœu d'offrir un enfant d'argent du
poids de celui dont accoucherait la duchesse d'Angoulême. »
2. Lettres du 21 avril 1600. — « Mademoiselle, écrit le roi à
Henriette,... je vous prie de me renvoyer la promesse que sçavez ;
et ne me donnés point la peine de la ravoir par aultre voye. » Et
il écrit, à la même date, au père : « Monsieur d'Entragues, je vous
envoyé ce porteur pour me rapporter la promesse que je vous
baillay à Malesherbes »... — Notons qu'à cette date du 21 avril,
le contrat de mariage d'Henri IV avec Marie de Médicis était sur
le point d'être signé. Il le fut le 25.
HENRIETTE DE BALSAC 219
qui se gardèrent bien de la rendre. Sur ces entre-
faites, Henriette, alors grosse de sept mois, fit une
fausse couche (commencement de juillet 1600). Elle
eut une crise de désespoir, mais bientôt se ressai-
sit et, en octobre, partit pour Lyon, à la suite de
son royal amant, appelé en Dauphiné par les affaires
de Savoie. De Lyon, elle alla le rejoindre à mi-che-
min de Grenoble, puis revint seule à Lyon et rega-
gna Paris. C'est alors (novembre 1600) qu'appre-
nant l'arrivée prochaine de Marie de Médicis, elle
écrivit au roi une curieuse lettre, dont la copie nous
est parvenue, où elle paraissait accepter le fait
accompli : « Ma douleur, lui disait-elle, est le prix
des joyes publiques que la France reçoit en vostre
mariage » ; et elle ajoutait ce mot pathétique : « Vos
noces sont les funérailles de ma vie 1». En somme,
1. Bibl. nat., ms. fr. nlles acq. 7787, copie. — « Il ne me reste,
continuait-elle, que ces te seule gloire d'avoir esté aymée du plus
grand monarque de la terre; d'un roy qui s'est voulu tant abais-
ser de donner le tiltre de maîtresse à sa servante et subjecte;
d'un roy de France, dis-je, qui ne recognoist que celluy des
cieulx et qui n'a rien icy bas égal à luy... Me semble que ce m'est
une prospérité imaginaire d'avoir eu autresfois quelque part en
vostre bienveillance. Toutes fois je suis par trop frappée au vif
par vos dernières volontés pour m'arrester par cette fausse
erreur... Cette faveur, qui a esté et n'est plus, en mourant a
estouffé l'espérance que je nourrissois sur vostre parolle. Que si
c'est une action familière aux roys de garder la mémoire de ce
qu'ils ont aymé, souvenez-vous, Sire, d'une damoiselle que vous
possédez avec ce qu'elle vous doibt naturellement, ce qu'elle ne
pouvoit faire qu'en vostre unique foy, qui a eu autant de pouvoir
sur mon honneur que vostre Royalle Majesté en a sur la vie, Sire,
de vostre très humble et très obéissante servante et subjette. »
On voit par les passages soulignés que, même dans cette lettre,
où elle semble rendre les armes, Henriette maintient ses droits
et son point de vue. C'est en comptant sur la promesse de
mariage qu'elle a risqué son « honneur » ; elle a eu, elle a la
parole du roi, et refuse de la lui rendre.
220 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILI E
après avoir essayé sans succès des récriminations et
des invectives, elle jouait, pour se maintenir au
moins à titre de maîtresse, la comédie (qui lui réus-
sit fort bien) de la douleur et de la résignation.
Mais en même temps ou peu après, elle intriguait à
Rome, y envoyait un certain moine, le Père Hilaire,
chargé d'y préparer le terrain en vue de l'annulation
éventuelle du mariage florentin. Il y eut là toute une
obscure négociation à laquelle le roi, qui trompait
à la fois sa femme et sa maîtresse, fut probablement
mêlé !-,
*
Son mariage avec Marie de Médicis avait été
célébré par procuration, à Florence, le 5 octobre
1600. La reine se mit en route pour la France ; le
9 décembre, le roi la rejoignit à Lyon. Dès lors va
commencer pour lui cette existence en partie double
où les doléances de l'épouse alterneront avec les
récriminations de la maîtresse, et les enfants légi-
times avec les bâtards.
Après un court séjour à Lyon, Henri IV reprit
le chemin de Paris, où l'attendait la marquise de
1. Cf. Merki, op. cit., p. 78, note. — « Le roi, dit M. de
Lescure (Les Amours d'Henri IV. Paris, Achille Faure, 1864),
représenta à Mme de Verneuil que, s'il ne pouvait se tirer de son
mariage politique, il lui ferait épouser un prince du sang, le duc
de Nevers. Le jour môme (19 octobre) qu'il ordonnait aux villes
de tout préparer pour l'arrivée de la reine, il accordait à Henriette
une lettre de créance pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome
avec des pièces capables de faire invalider le mariage toscan et
d'établir que le roi n'avait pu canoniquement se lier avec la Flo-
rentine, étant déjà engagé avec la Française. »
HENRIETTE I)E BALSAC 221
Verneuil, qui bientôt se trouva enceinte. Le 27
octobre 1601, elle accoucha d'un garçon. Le mois
précédent (27 septembre), la reine avait mis au
monde le futur Louis XIII : « II me naît un
maître et un valet », dit le roi *;
A la suite de sa fausse couche de juillet 1600,
Henriette semblait, comme on l'a vu, s'être rési-
gnée au rôle de maîtresse. Mais, dès qu'elle fut
devenue mère, ses prétentions conjugales, entées
sur la promesse de mariage, se réveillèrent, plus
vivaces que jamais. Elle trouva un champion dans
la personne de son frère utérin, Charles de Valois,
comte d'Auvergne. Le comte, que son « humeur
d'escroc » "2 prédestinait aux entreprises les plus cri-
minelles, trempa dans la conspiration de Biron, et
signa, en 1601, avec lui et le duc de Bouillon, un
pacte, renouvelé en 1602, ayant pour objet le
démembrement du royaume ; il était de plus con-
venu qu'à la mort du roi (dont on devait se débar-
rasser par le fer ou le poison) la couronne serait
mise, au détriment du dauphin, sur la tête du fils
d'Henriette. Le maréchal, convaincu de haute tra-
hison, subit la peine capitale le 31 juillet 1602 ;
quant à Charles de Valois, qui avait été en même
temps que lui conduit à la Bastille, il fut, au bout
de quatre mois, relâché, grâce aux sollicitations de
sa sœur, dont la complicité, pourtant certaine, ne
put être démontrée 3.
4. Dépêche de Belisario Vinta, du 29 mai 1601, citée par Ber-
thold Zeller, Henri IV et Marie de Médicis. Paris, Didier, 1877.
2. Tallemant.
3. Henri IV, qui, dit Zeller, « s'est efforcé de dérober sa culpa-
bilité à l'histoire comme à la justice », y a en partie réussi.
222 LA P0STÉ1KÉ n'ANMS DE (iltAVILLE
Henriette accoucha, le 21 janvier 1603, d'une
fille, Gabrielle-Angélique 1 ; mais si sa liaison avec
le roi durait toujours, « ils ne faisoient plus, dit
Sully, l'amour qu'en grondant » ; et c'étaient entre
eux des scènes continuelles, qui se compliquaient,
pour le pauvi^e Henri IV, des algarades qu'il essuyait
de la part de la reine, et de tous les incidents de la
guerre allumée entre la reine et la marquise. De
plus, il arrivait que celle-ci, pour mieux exaspérer
le roi, prît avec lui de grands airs, fît « la rusée et
la renchérie 2 », et lui refusât toute privauté, sous
prétexte de scrupules de conscience ; vint même le
moment où, cette fois dans un but défini, et pour
assurer sa sécurité, quelle affectait de croire mena-
cée, elle parla sérieusement de se retirer en Angle-
terre,
En réalité, c'est à l'Espagne qu'elle songeait, et,
à ce même moment (1604), elle participait à un
complot redoutable, organisé par son père et par
son frère le comte d'Auvergne, d'accord avec Phi-
lippe III. Il ne s'agissait de rien moins que de livrer
le jeune Henri de Verneuil au roi d'Espagne, qui
le reconnaîtrait, en vertu de la promesse de 1599,
comme héritier présomptif du trône de France ;
après quoi l'on se débarrasserait du roi et du dau-
phin, et l'on renverrait à Florence Marie de Médi-
1. Le 22 novembre précédent, la reine avait elle même accou-
ché d'une fille, Elisabeth de France, qui devait être un jour reine
d'Espagne. « La femme et la maîtresse étant toujours en guerre,
le roi, dit M. de Lescure, n'avait d'autre ressource que de leur
faire alternativement un enfant. i. »
2. Sully.
HEUHIETTE DE BALSAC 223
cis, réduite à l'état de concubine congédiée. Averti
à temps, Henri IV prit avec décision les mesures
nécessaires. L'une des premières fut l'arrestation de
François de Balsac. On perquisitionna dans son
château de Marcoussis, et l'on y découvrit, au fond
d'une armoire secrète, des papiers de la dernière
importance, parmi lesquels plusieurs lettres, signées
Yo, el rey, adressées à l'inculpé, à la marquise de
Verneuil et au comte d'Auvergne. Dans l'une de
ces lettres, Philippe III s'engageait sous la foi du
serment, si on lui iivrait M. de Verneuil, aie recon-
naître pour dauphin, vrai et légitime successeur de
la couronne de France. François de Balsac, à la
suite de cette perquisition, se jugea si compromis,
qu'il consentit, si on lui faisait grâce de la vie, à
rendre la fameuse promesse de mariage, qu'il avait
jusqu'alors obstinément refusée à toutes les sollici-
tations du roi. Il l'avait cachée « dans une petite
bouteille de verre bien lutée et enclose dans une
plus grande bouteille et du coton, le tout bien luté
et muré dans l'épaisseur d'un mur1 ». Cette restitu-
tion fut constatée^ par un procès-verbal solennel,
en date du 2 juillet 1604, signé des personnages les
plus importants de l'État2.
Un peu plus tard (novembre), on réussit à s'em-
parer du comte d'Auvergne, qui s'était réfugié dans
4. Mémoires de Marguerite de Valois, suivis des Anecdotes iné-
dites de V Histoire de France pendant les XVIe et XVIIe siècles,
tirées de la bouche de M. le garde des sceaux du Vair et
autres. Édition publiée et annotée par Ludovic Lalanne. Paris.
P. Jannet, 1858.
2. Bibl. nat., ms. fr. 4120, f°s 151-155 v°.
22\ LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVlLLI.
son apanage, et on renferma à la Bastille (il y
devait rester douze ans). Quant à la marquise, bien
que gardée à vue, elle ne perdit rien de son assu-
rance. Elle ne demandait, disait-elle, que trois
choses au roi : le pardon pour son père, une corde
pour son frère — et justice pour elle ; et elle ajou-
tait que, si le roi la faisait mourir, on dirait qu'il
avait fait mourir sa femme, « et qu'elle étoit reine
devant l'autre » x.
Le Parlement instruisit l'affaire. Interrogé, le
vieux François de Balsac s'efforça de disculper Hen-
riette ; le comte d'Auvergne, lui, rejeta sur sa sœur
la responsabilité du complot. Quant à celle-ci, elle
soutint hautement son innocence ; elle avait été
avertie, dit-elle, que, si le roi venait à disparaître, la
reine la « détruirait », elle et les siens ; de là les
démarches faites par son père pour lui ménager un
asile en Espagne. L'arrêt du Parlement fut rendu
le 2 février 1605. Convaincus du crime de lèse-
majesté, le comte d'Auvergne, François de Balsac
et Thomas Morgan (un agent secret de l'Espagne,
qui avait joué dans l'intrigue un rôle subalterne)
furent condamnés à avoir la tête tranchée. Au sujet
d'Henriette, les juges décidèrent qu'il serait plus
amplement informé ; en attendant ce supplément
d'information, elle devait être détenue au couvent
de Beaumont-lez-Tours. Henri IV ordonna de sur-
seoir à l'exécution de l'arrêt et fit dire à son ingrate
maîtresse qu'elle obtiendrait son pardon, si elle le
1. L'Esloile.
HENRIETTE DE BALSAC 225
demandait. Celle-ci, toujours aigre et revêchê,
répondit fièrement « qu'elle n'avoit jamais offensé
le roy et que, quand il n'y avoit point d'offense, il
n'y échéoit point de pardon » !. Cependant la vieille
Marie Touchet vint, accompagnée de sa seconde
fille, se jeter aux pieds du roi ; et, de son côté, le
duc de Lennox, ambassadeur extraordinaire du roi
d'Angleterre, et beau-frère de François de Balsac 2,
sollicita pour ses proches. Henriette enfin, quoi
qu'il en coûtât à son indomptable orgueil, se rési-
gna à solliciter elle-même, et elle écrivit au roi une
lettre bizarre et d'ailleurs fort habile, où se trou-
vaient les mots essentiels :
Un temps fust que Vostre Majesté recepvoitde moy
de doux baizers au lieu des propos amers qu'elle reçoit main-
tenant, et des souspirs d'amour au lieu des sanglots d'afflic-
tion. J'estoys tousjours collée à vostre bouche, et, mieux
encore, à vostre âme 3; que si parfoys je m'en séparois pour
souspirer mes amours, mes souspirs vous estoient les plus
doux et les plus favorables qui puissent conduire au port la
félicité la plus désirée; et si j'ouvrois la bouche pour vous
dire quelque chose, il vous sembloit que le ciel s'ouvroit pour
vous recevoir. Mais tous ces contentemens passés se sont
maintenant changés en dégoûts. . . J'aime comme auparavant,
je brûsle avec autant d'ardeur qu'auparavant, mais non avec
autant de félicité que je ressentois avant cette dernière amer-
1. L'Estoile.
2. Edme Stuart, seigneur d'Aubigny, duc de Lennox, avait
épousé Catherine de Balsac, l'une des filles de Guillaume.
3. Henriette, très lettrée, comme on sait, ne fait ici que tra-
duire la Bible. « L'âme de Jonathas était collée à celle de David,
est-il dit au livre des Rois, et Jonathas l'aimait comme son âme » :
Anima Jonathœ conglutinata estanimse David, et dilexit eum Jona-
thas quasi animam suam. I. Reg. XVIII.
14
226 LA POSTÉRITÉ d'aïNNE DE GRAVILLE
tume, parce que celluy qui m'aimoit plus que sa propre vie
ne recherche à ceste heure que ma mort, ou, s'il ne la désire
pas, il la cause. Vous n'eustes jamais de l'amour pour moy,
ou, si vous en avez eu, il n'estoit guère ardent; ou, s'il Ta
esté, pour le moins suis-je assurée que ce cœur tout immuable
aux dangers est fort muable à son amour. Nos petits enfants,
nonobstant leur peu d'âge, ne laissent pas d'avoir beaucoup de
ressentiment et de douleur, entendant ma juste plainte... 11
semble que vous devez avoir compassion de moy en l'ayant
d'eux. Si vous ne voulez pas grue je doive ma liberté à mon
innocence, pour le moins que ce soit à vostre honte, de mesme
que je vous suys redevable de vostre amour passé, plus qu'à
mon mérite. Ainsy, libre de la sorte, je seray plus esclave de
Vostre Majesté, et beaucoup plus sa prisonnière, lorsque je le
seray le moins ',•*
Henri IV ne résista pas à cette éloquence amphi-
gourique. Il ne demandait, du reste, qu'à pardonner.
Il commua en un emprisonnement perpétuel la
peine de mort prononcée contre François de Balsac
et le comte d'Auvergne, et même permit bientôt à
Balsac de se retirer à Malesherbes. Pour Henriette,
il lui rendit (septembre 1605) la pleine liberté de
ses biens et de sa personne, sauf qu'il lui interdit
provisoirement le séjour de Paris. Il allait bientôt
reprendre ses relations e t sa correspondance avec elle .
Cette correspondance, dès les premières lettres qui
nous en restent, est sur le mode le plus tendre : « Je
ne songe qu'à vous plaire, lui écrit-il le 6 octobre
1606, et à affermir nostre amour. Il fait beau ici,
mais partout, hors près de vous, je m'ennuie si fort
que je n'y puis durer. Trouvez un moyen que je
1. Bibl. nat., ms. fr. 6144, f° 27 v<\ Copie.
HENRIETTE DE BALSAC 227
vous voye en particulier, et que, devant que les
feuilles tombent, je vous les fasse voir à l'envers. »
— « Mon inclination et toutes mes résolutions me
portent tellement à vous aimer, ajoute-t-il le 20 oc-
tobre, qu'il faudroit de grands efforts d'ingratitude
pour m'ébranler » ; et trois jours après : « Hors de
vostre présence ou de vos nouvelles, je n'ay non plus
de joie qu'il n'y a de salut hors de l'Église 1. » —
En 1608, le ton des billets se maintient au même
diapason : 8 avril. « Mon cher cœur, ce ne sont
point les dévotions qui m'ont empesché de vous
escrire, car je°ne pense point mal faire de vous aimer
plus que chose du monde... 2 » — 22 mai.
« Mon cher cœur... Un lièvre m'a mené jusqu'aux
rochers devant Malesherbes, où j'ay esprouvé
Que des plaisirs passés doulce est la souvenance.
Je vous ay souhaitée entre mes bras comme je
vous y ay veue ; souvenez-vous-en, en lisant ma
lettre... Mes chères amours, si je dors, mes songes
sont de vous ; si je veille, mes pensées sont de
mesme. Recevez, ainsy disposée, un million de bai-
sers de moy. » — Il lui écrit encore, cette même
année 1608 : « Croyez que je vous ayme plus chère-
ment que tout ce qui est au monde. » Et il faudra
que l'acariâtre Henriette ait apparemment mis le
comble à ses mauvais procédés pour qu'il se décide
— lui, le plus débonnaire des amants — à luiadres-
1. Le billet se termine sur ces mots : « Bonjour, l'âme à moy,
je te baise un million de foys. »
2. Il était pourtant marié. Mais l'était-il avec Henriette ou avec
Marie de Médicis ? — Lui-même ne le savait pas bien.
228 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAV1LLE
ser, de guerre lasse, ce moi, qui semble annoncer
une rupture définitive : « Enfin vostre ingratitude a
accablé ma passion. * »
Elle aurait pu, malgré tout, se maintenir long-
temps encore en une sorte de faveur, si le hasard
ne lui avait donné une rivale triomphante en la per-
sonne de Charlotte-Marguerite de Montmorency.
On sait qu'Henry IV se prit d'une passion sénile et
d'autant plus violente pour la fille du connétable,
et comme quoi il la maria (17 mai 1609) avec le
prince de Condé, en qui il espérait trouver un mari
de bonne composition. « Le roi, dit à ce propos
madame de Verneuil (elle ne se refusait jamais un
bon mot, ce que nous appellerions une rosserie), le
roi veut rabattre le cœur de M. le Prince et rehaus-
ser sa tête 2. » Mais Condé, qui prétendait garder sa
femme pour lui, s'enfuit aux Pays-Bas (30 novembre
1609).
Pendant ce temps, Henriette se laissait faire la
cour par le duc.de Chevreuse, puis par le duc de
Guise. Avec ce dernier, les choses allèrent loin : il
fut question de mariage. La marquise, en femme
d'expérience, s'empressa de se faire donner une
promesse et fit même dresser le contrat et publier
les bans3. Henri IV, averti, éloigna le duc en l'en-
voyant dans son gouvernement de Provence. Il
tenait à ce que Mine de Verneuil passât encore pour
1. Lettres-Missives, t. VII, p. 665 : orig. autog. sans date (1608).
2. Tallemant.
3. Mémoires de Michel de Castelnau, additions de Le Laboureur.
Paris, 1659, t. II, p. 151 ; et Dreux du Radier, op. cit., t. VI,
p. 184.
HENRIETTE DE BALSAC 229
sa maîtresse, et comptait donner ainsi le change à
la reine, lui mieux dissimuler ses nouvelles amours,
qui l'absorbaient tout entier.
Pas au point cependant de lui faire oublier ses
combinaisons politiques ; car, cbez lui, l'homme à
femmes ne fit jamais de tort à l'homme d'Etat, et il
arrivait que les passions de l'un s'accordassent avec
les calculs de l'autre. Il venait d'achever d'immenses
préparatifs militaires en vue de la réalisation de son
« grand dessein » et se disposait à envahir les Pays-
Bas, à la fois pour engager la partie contre la mai-
son d'Autriche et pour reconquérir la princesse de
Condé, lorsqu'eut lieu le déplorable attentat du
14 mai 1610.
A ce moment, Henriette n'était plus rien à la
cour. Faut-il ajouter quelque créance aux alléga-
tions de la d'Escoman, qui l'accusa formellement
d'avoir, de complicité avec le duc d'Epernon et le
duc de Guise, comploté la mort du roi? — Le Par-
lement condamna la d'Escoman à la prison perpé-
tuelle ; quant aux ducs et à la marquise, ils furent
mis hors de cause et déclarés innocents de l'accusa-
tion portée contre eux. Cette accusation, nombre
d'historiens l'ont reprise à leur compte1. Mais, en
1. C'est Michelet qui a soutenu avec le plus d'ardeur la thèse
de la complicité de Mme de Verneuil, du duc d'Epernon et même
de la reine dans l'assassinat d'Henri IV. Pour M. J. Loiseleur
[Bavaillac et ses complices. Paris, 1873), le complot exista bien;
mais Ravaillac, qui agissait de son côté, en aurait devancé l'exé-
cution : « Si Ravaillac, dit-il, n'avait pas fait le coup, d'autres
allaient le faire. » D'après M. Ch. Merki, l'assassinat d'Henri IV
fut une vengeance de femmes, « par dépit de la situation perdue
chez l'une (Henriette), par crainte de l'avenir chez l'autre » (Marie
230 LA POSTÉRITÉ D ANNE DE GRAV1LLE
ce qui louche spécialement Mme de Verneuil, si Ton
voit très bien ce qu'elle perdit à la disparition
d'Henri IV, on ne voit guère, en revanche, ce
qu'au moment où nous sommes parvenus elle y
aurait pu gagner.
Au lendemain même du crime, elle fit demander
à Marie de Médicis « si elle pouvait rester en
France en toute sûreté » l. On lui donna de bonnes
paroles. Il était néanmoins à craindre que la
reine, désormais toute-puissante, et qui n'avait pas
oublié les humiliations d'autrefois, ne cédât quelque
jour à la tentation d'en tirer vengeance : elle n'avait
plus affaire qu'à une femme désarmée.
Désarmée, et, par suite, délaissée. — Peu de
temps avant la mort du roi, Henriette, on s'en sou-
vient, avait obtenu du duc de Guise une promesse
de mariage. Or, le duc, au commencement de 1611,
manifesta l'intention d'épouser la jeune douairière
de Montpensier. Henriette, forte de ses droits, ne
manqua pas de s'opposer à ce projet. Mais la reine
lui fit demander, parle président Jeannin,de « vou-
loir bien se désister ». Elle comprit que, les temps
étant changés, son intérêt bien entendu lui com-
mandait de ne pas se montrer intransigeante...
Et dès lors, elle vécut dans la retraite 2. On ne
de Médicis, qui redoutait que le roi n'eût l'intention de divorcer
pour épouser Charlotte de Montmorency). — Je ne crois pas,
quant à moi, à la 'culpabilité d'Henriette, encore moins à celle de
la reine. Mais, en ces matières, on ne saurait trop se garder d'af-
firmations absolues.
1. Merki,*p. 330.
2. Et même elle se jeta dans la dévotion : « Vostre vie sert de
miroir aux plus dévotes, et d'admiration à qui voit une si sainte et
HENRIETTE DE BALSAC 231
l'en verra sortir un instant qu'en 1622, pour assis-
ter, dans la cathédrale de Lyon, au mariage, célébré
devant Louis XIII et toute la cour, de sa fille
Gabrielle-Angélique avec le second fils du duc
d'Epernon. De sa beauté, de son charme, à l'âge de
quarante-trois ans qu'elle avait alors, il ne restait
déjà plus trace. Elle vieillissait, devenait obèse :
« Elle se mit à faire, dit Tallemant, une vie de Sar-
danapale ou de Vitellius ; elle ne songeoit qu'à la
mangeaille, à des ragousts, et vouloit mesme avoir
son pot l dans sa chambre. Elle devint si grosse
qu'elle en estoit monstrueuse2; mais elle avoit tous-
jours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. »
— Elle mourut à cinquante-quatre ans, le 9 février
1633 — cinq ans avant la vieille Marie Touchet —
et fut inhumée aux Feuillantines de la rue Saint-
Jacques.
11
L'attitude violemment agressive adoptée par
Henriette de Balsac à l'endroit de Marie de Médicis
ferme résolution, en un âge n'estant pas quasi à sa fleur, qui,
méprisant la beauté corporelle... avez attaché le cours de vos beaux
ans à la contemplation des merveilles de Dieu, emmoncelant les
spiritueles méditations avec les bonnes œuvres... » (Hémery
d'Amboise, Avant-discours déjà cité de Y Histoire françoise de Gré-
goire de Tours).
1. La marmite où l'on met la viande à bouillir.
2. Il faut croire que l'engraissement d'Henriette avait été pré-
cédé d'une période de maigreur. Dans une lettre du 19 octobre
1605, Henri IV la traite de « dame jaune et maigre ». « Ce n'est
plus marchandise pour ma boutique, écrit-il à la reine, car je ne
me fournis que de blanc et de gras. »
232 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAV1LLE
a été signalée d'un mot dans les pages qui pré-
cèdent. Reste à en expliquer les raisons d'être et le
sens véritable. Parler à ce sujet de son ambition,
qui sans doute fut effrénée *, ou de son orgueil, ce
n'est pas une explication suffisante. Haine et crainte,
tels furent, en réalité, les deux sentiments qui lui
dictèrent son langage et d'où procédèrent tous ses
actes.
Elle se préoccupait de l'avenir, et, même au plus
beau temps de sa faveur, redouta de se trouver un
jour à la merci de la Florentine vindicative dont elle
empoisonnait la vie conjugale. Aussi, soit qu'elle
parlât de se retirer à l'étranger, soit qu'elle sollici-
tât le roi de lui accorder des places de sûreté, Caen
ou Metz, soit même qu'elle conspirât avec l'Espagne,
le but essentiel qu'elle poursuivit fut-il toujours de
se ménager, comme elle l'écrivait à son frère, « une
retraite solide 2 » où elle pût échapper à la vengeance
de la reine3. Quant aux tentatives matrimoniales
1. « Cette femme est d'une ambition et d'un esprit capable de
toute tentative diabolique », écrivait le résident de Toscane, Bac-
cio Giovannini.
2. « Il faut une retraite solide : c'est le seul bien de mon estre,
lequel je cognois, et où je me veux attacher. » (Lettre au comte
d'Auvergne, citée par Sully.)
3. OEconomies royales. Lettre de Sully au roi (septembre 1604) :
. . .« Je n'en ay. . . pu apprendre autre chose, sinon que. . . elle
sçavoit bien que la roine destruiroit (elle et les siens) si elle venoil a
en avoir le pouvoir, tellement qu'ils ne pouvoient estre délivrez
de ceste crainte que par leur retraite hors de la France ; mais que
néantmoins n'en vouloit-elle pas sortir pour aller mourir de faim
ailleurs, et que, pour éviter toute nécessité, ne luy pouviez vous
moins donner que cent mille livres de rente, en fonds de terre
bien asseurez, qui n'estoit pas trop, veu les belles espérances que
malgré elle vous luy aviez au très fois fait prendre sur vos paroles... »
HENRIETTE DE BALSAC 233
qu'elle renouvela plusieurs fois à la fin de sa liaison
avec Henri IV, elles eurent, en somme, le même
objet. Sans doute essayait-elle de ramener, en exci-
tant sa jalousie, le roi, qui s'éloignait d'elle; mais
elle visait surtout, pour le cas où son appui lui
manquerait, à s'assurer d'un protecteur : on serait
presque tenté d'employer un autre mot...
Elle craignait Marie de Médicis ; mais, d'autre part,
se considérait comme frustrée par elle de la place et
du rang auxquels elle aurait eu droit. De là une anti-
pathie, une rancune allant jusqu'à la haine, un odio
e una rabbia domestica, comme l'écrivait le résident
de Toscane, Baccio Giovannini ; de là ses querelles
sans cesse renouvelées avec Henri IV, auquel elle
reprochait inlassablement de lui avoir manqué de
parole; de là ses incroyables écarts de langage.
C'était elle, à l'entendre, la vraie reine, la vraie
femme du roi; l'autre — « la Florentine », « la
grosse banquière », comme elle l'appelait — n'en
était que la « concubine 1 » ; quant au dauphin, elle
le traitait de bâtard. Henri IV lui proposait-il de
faire élever ses enfants à Saint-Germain avec le
futur Louis XIII : « Que la Florentine garde son
bâtard, répliquait-elle, moi je garderai mon dauphin ;
je ne veux pas que mon fils soit élevé avec des
bâtards 2. » En un mot, elle croyait ou elle affectait
1. Riguccio Galluzzi, Histoire du grand duché de Toscane sous le
gouvernement des Médicis. Paris, 1782, t. V, p. 447. — Marie de
Médicis, pour n'être pas en reste, la traitait habituellement de
« poutane ».
2. Abel Desjardins, Négociations diplomatiques de la France
avec la Toscane, t. V, p. 476 ; dépêche de Giovannini du 17 février
234 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVI LLfl
de croire à ses droits d'épouse royale, à la légiti-
mité de ses enfants, à leur prééminence sur ceux de
Marie de Médicis; et, cette conviction, elle la fon-
dait sur l'existence de la fameuse promesse de 1599.
On ne s'étonnera pas après cela de l'extraordi-
naire valeur qu'elle attribuait à cette pièce et qu'on y
attribuait dans sa famille, du soin jaloux avec lequel,
pendant cinq longues années, on l'y garda et on l'y
cacha. Henri IV n'y attachait pas moins de prix
que les Balsac. Dès avant son mariage avec Marie
de Médicis, il l'avait réclamée1, sans aucun succès
du reste. Il la réclama plusieurs fois encore à Fran-
çois de Balsac, allant jusqu'à lui offrir cinquante
mille écus en échange, voire même le titre de
maréchal de France 2. Mais, en dépit de tous ses
efforts et des démarches que lui suggérait la reine
(le document l'inquiétait autant que lui), il n'obtint
rien jusqu'au jour où, sous le coup d'une accusa-
tion capitale, le vieil intrigant, pour sauver sa vie,
offrit spontanément de rendre le précieux papier.
On a peine à concevoir que le papier en question
ait pu jamais être pris au sérieux. L'étrange condi-
1602 : « Tengasi la Fiorentina il suo figliuolo, che io mi terro il
mio Delfino. I che è mio marito primo che a lei. » — Cf. L.
Batiffol, La vie intime d'une reine de France au XVIIe siècle. Paris,
Calmann-Lévy, 1906, p. 220.
1. Lettres du 21 avril 1600, citées plus haut.
2. L. Jarry, op. cit.
HENRIETTE DE BALSAC 235
tion * à laquelle est subordonné rengagement qu'il
contient n'y fût-elle pas insérée, que cet engage-
ment devrait être aujourd'hui considéré comme nul,
en vertu du principe universellement admis de la
liberté du consentement en matière de mariage.
Dans notre droit moderne, en effet, ce toute clause
d'un contrat par laquelle la liberté des mariages
serait entravée, en ce sens que le consentement
serait enchaîné d'avance par la promesse d'épouser
ou de ne pas épouser une personne déterminée »,
est nulle comme contraire à l'ordre public et aux
bonnes mœurs \ — Il n'en allait pas de même
autrefois.
Jusqu'au milieu du xvie siècle, jusqu'à l'édit de
1556, qui fut le premier acte de l'autorité civile dans
le sens de la sécularisation du mariage, l'Eglise
avait, en la matière, imposé sa loi, exercé son action
souveraine. Et elle s'était constamment appliquée à
subordonner le caractère conventionnel du mariage
à son caractère sacramentel. Si bien que, cessant
d'être, comme dans la législation romaine, un con-
trat civil, il avait fini par se transformer, au regard
même de la loi séculière, en un engagement d'ordre
exclusivement religieux 3.
Or, au point de vue religieux, c'est le consente-
1. « Au cas que dans six mois, à commencer du premier jour
du présent, elle devienne grosse et qu'elle accouche d'un fils... »
2. Dalloz, Code civil annoté, art. 1133, n° 331.
3. L. Duguit, Étude historique sur le rapt de séduction (Nouvelle-
revue historique de droit français et étranger, 1886). — Paul Viol,
let, Précis de l'histoire du droit français. Paris, Larose et Forcel
1886. — A. Esmein, Le mariage en droit canonique. Paris, Larose
et Forcel, 1891.
236 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
ment des époux qui fait le mariage. En vertu de ce
seul consentement, la matière et la forme du sacre-
ment sont réalisées ; et la bénédiction nuptiale n'en
est pas un élément constitutif : les époux, en effet,
se le confèrent à eux-mêmes * .
A cette théorie du droit canonique classique,
théorie d'où se déduisait logiquement la pleine vali-
dité des mariages clandestins, contractés sans aucune
solennité et sans le consentement des parents 2, se
rattachait une théorie des fiançailles. Les fiançailles,
consistant en une promesse de s'épouser [sponsalia
per verba de futuro), n'étaient assujetties à aucune
condition de forme. Elles donnaient naissance à
une obligation sanctionnée par le droit. En cas de
rupture, l'officialité se prononçait sur la valeur et
la pertinence des motifs invoqués et renvoyait au
juge laïque pour l'appréciation des réparations
civiles.
Les fiançailles, du reste, pouvaient se transfor-
1. Saint Thomas, Somme théologique (Supplément), éd. Lâchât,
t. XV. Quest. XLII, art. 1 : « La forme de ce sacrement con-
siste dans les paroles qui expriment le consentement des époux,
et non dans la bénédiction du prêtre, qui est seulement un des
sacramentaux. » Et encore (Quest. XLV, art. 5) : « Le consen-
tement exprimé au présent par paroles [sponsaliâ per verba
de prœsenti) et échangé entre personnes aptes à le contracter
fait le mariage ; car voilà les deux choses qui sont de l'essence
du sacrement. Toutes les autres ne sont que pour la solennité
du sacrement, parce qu'on les fait pour que le mariage soit plus
convenablement célébré. Si donc on les omet, le mariage est tou-
jours vrai, et toutefois ceux qui le contractent ainsi pèchent, à
moins qu'ils ne soient excusés pour une cause légitime. »
2. Esmein, op. cit., t. I, p. 178. — J'ai déjà touché ce point
dans la première partie de ce volume, à propos du mariage d'Anne
de Graville.
HÈNfclETTE DE liALSAC 237
mer en mariage d'une assez singulière façon. Si des
relations intimes [copula carnalis) intervenaient
entre deux personnes unies par des sponsalia per
verba de futuro, « immédiatement et inévitable-
ment le mariage se formait entre elles. Le droit
canonique admettait, par une présomption irréfu-
table, qu'elles avaient eu à ce moment la volonté de
contracter mariage, et le mariage, étant un contrat
formé par le simple consentement, avait par là même
pris naissance l ... »
Tel était le droit canonique antérieur au concile
de Trente. Le concile y apporta des modifications
qui tendaient à la répression de la clandestinité 2 ;
mais il n'annula pas expressément les mariages dits
« présumés », résultant de' sponsalia per verba de
futuro suivies de copula carnalis. Il ne fut, du
reste, ni accepté, ni promulgué en France ; et, bien
que la plupart des règles qu'il édicta eussent passé
en substance dans notre ancien droit, notamment
dans l'Ordonnance de Blois de 1579, ces règles n'y
furent jamais admises dans leur forme originale ; si
bien que les Français pouvaient se croire fondés,
comme catholiques, à n'en pas tenir compte.
On s'explique maintenant les prétentions d'Hen-
1. Esmein, t. I, p. 95 ; II, p. 210; cf. Saint Thomas, loc. cit.,
Qnest. XLVI, art. 2 : « Comme rien, dit-il, n'exprime mieux le
consentement que la carnalis copula, le mariage, au jugement de
l'Église, se réalise par la carnalis copula précédée des fiançailles » :
Secundum judicium Ecclesiœ, carnalis copula consequens sponsalia
matrimonium facere judicatur.
2. Ce sont toujours les époux qui se confèrent à eux-mêmes le
sacrement ; mais leur mariage ne sera désormais valable que s'il
est contracté in facie Ecclesise et en présence de témoins.
238 LA POSTÉRITÉ D'AiNiNE DE GRAVILLE
riette. En vertu de la promesse de 1599 {sponsalia
per verba de futuro), suivie de rapprochement
sexuel [copula carnalis), elle avait quelque droit de
se considérer comme la femme légitime d'Henri IV l ;
et celui-ci, sauf à se déjuger plus tard 2, paraît bien
avoir assez longtemps pensé comme elle. « Le rec-
teur de Saint-Eustache, écrit Giovannini dans une
curieuse dépêche du 8 mars 1604, fit un cas de con-
science au roi d'entretenir cette concubine ; le roi
répondit qu'il la tenait pour sa femme légitime et
reçut l'absolution. La marquise, l'ayant appris, fit en
sorte d'obtenir du recteur une attestation de ce fait ;
elle l'eut et la conserve précieusement par devers
elle avec la promesse du roi 3. »
1. Lors du mariage florentin, des juristes consultés lui avaient
expliqué « que la promesse de mariage, rédigée par le roi, étant
formelle, l'acte annulait en droit l'union que celui-ci contractait:
ou, à l'heure propice, madame de Verneuil ferait un procès de
nullité en cour de Rome ; ou, Henri IV mort, elle revendiquerait
ses droits et ceux de son fils; ou Marie de Médicis venant par
hasard à disparaître, elle prendrait sa place » (Batiffol, op. cit.,
p. 219).
2. Il lui arrivera, en effet, de traiter sa promesse de niaiserie,
« estant conditionnée comme elle estoit » ; Sully dira, de son côté,
que « cette espèce de promesse de mariage portoit une condition
qui, de sa propre nature, la rendoit nulle de toute nullité ». Ils
oubliaient tous deux que la nullité de la condition insérée dans un
acte n'implique pas dans tous les cas celle de l'acte lui-même.
3. A. Desjardins, Négociations diplomatiques, etc., t. V; cf.
Zeller, op. cit., pp. 189, 347. — Giovannini continue en ces termes :
« Lorsqu'ensuite ses enfants furent déclarés bâtards par le Parle-
ment (le Parlement les avait légitimés), elle fit une protestation
par voie de justice au moyen de notaires publics, en déclarant
qu'dle n'y consentait pas. La personne de qui je tiens toutes ces
particularités lui ayant dit que sa promesse, aussi bien que ses
réclamations et ses prétentions, n'avait point de valeur, attendu
qu'elle ne s'était point opposée au mariage de la princesse Marie,
HENRIETTE DE BALSAC 239
Si l'on s'explique les prétentions d'Henriette, l'on
s'explique par là même les inquiétudes sans cesse
renaissantes de Marie de Médicis. Inquiète, elle
Tétait à plus d'un titre. La validité de son mariage
et la légitimité de ses enfants n'étaient pas contes-
tées par la seule marquise de Verneuil 1 ; elles ne
l'étaient pas seulement à raison de la fameuse pro-
messe. D'autres les contestaient encore à un point
de vue tout différent, et en prétendant mal fondée
la dissolution prononcée, le 17 décembre 1599, du
mariage d'Henri IV avec Marguerite de Valois. La
reine, très troublée, fit « demander leur avis aux
canonistes romains et ceux-ci, hésitants, répondirent
que, dans le cas où en effet le second mariage du
roi de France serait déclaré non valable, le dau-
phin, au moins, avait quelques chances d'être
reconnu légitime 2 ». Cette réponse n'était ni pour
elle répliqua qu'elle ne l'avait pu faire à l'encontre d'un roi, son
seigneur, lequel pouvait lui enlever la vie, et que cette considé-
ration suffisait à l'affranchir de formuler toute opposition...
Maintenant, elle s'arrange pour faire écrire et imprimer partout,
en France, en Italie, en Allemagne, que le roi n'est pas légitime-
ment marié avec la reine. . . »
1. Le prince de Condé^lors de son exil à Bruxelles, manifesta,
lui aussi, paraît-il, quelque intention de s'attaquer à la légitimité
des enfants de Marie de Médicis (Ambassades de M. de La Boderie
en Angleterre sous le règne d'Henri IV et la minorité de Louis XIII,
1750, t. V, p. 109); cf. Merki, p. 251.
2. L. Battifîol, op. cit., p. 219 ; cf. Lettres du cardinal d'Ossal,
éd. Amelot de la Houssaie. Paris, 1693, t. II, p. 531. Lettre à
Villeroy. De Rome, 1er avril 1602 : « ... Tout ceci (les écrits
contre le roi, la reine et le dauphin) se faisant pour révoquer en
doute la légitimité, et par conséquent la succession de Mgr le
Dauphin, ils perdent leur temps et leur peine. Car la dissolution
du premier mariage ayant été faite par autorité du Pape, quand
bien même il auroit été exposé ou teû à Sa Sainteté quelque chose
240 LA POSTÉRITÉ D'ANNE ÙE GHAV1LLE
satisfaire Marie de Médicis, ni pour lui rendre la
tranquillité. La tranquillité, elle n'y atteindra que le
13 mai 1610 — la veille de la mort d'Henri IV —
quand, à Saint-Denis, où elle venait d'être sacrée,
elle verra sa légitimité comme reine, et, par suite,
comme épouse et comme mère, proclamée et défi-
nitivement confirmée dans les formes les plus solen-
nelles.
II
Marie-Charlotte de Balsac d'Entragues.
De neuf ans plus jeune qu'Henriette, Marie-
Charlotte de Balsac l prit, elle aussi, un amant
(qui, à vrai dire, n'était pas roi) et se fit donner, elle
aussi, une promesse de mariage. Elle eut, en un
moi, une vie calquée sur celle de sa sœur, et, en
dépit de son esprit et de sa beauté, n'en fut jamais
que la doublure.
Fut-elle la maîtresse d'Henri IV? — Il semble
bien qu'à un moment donné, le roi, comme dit
Tallemant, en ait « passé son envie ». Mais cette
passade resta secrète, et on ne lui connaît qu'un
contre vérité et contre raison, et que même le dernier mariage
ne seroit point valable (comme toutefois il l'est. . .), si est-ce que
l'enfant seroit légitime par les canons et par les opinions de tous
les docteurs qui ont jamais écrit en telles matières, quand il n'y
auroit que la bonne foi de la mère ; et par conséquent succéde-
roit à la couronne. . . »
i. Née le i" mai 1588.
MARIE-CHARLOTTE DE BALSAC 241
amant avéré, le beau, le spirituel, l'irrésistible
François de Bassompierre, l'homme qui, à la veille
d'être mis à- la Bastille, brûla plus de six mille
lettres d'amour. Bassompierre, dans son Journal,
insiste complaisamment sur ses bonnes fortunes et
ne nous a rien laissé ignorer de sa liaison avec
Marie-Charlotte de Balsac, avec « Antragues »,
comme il l'appelle.
C'est en septembre 1604 (elle avait seize ans)
qu'il en devint amoureux : « Je devins lors amou-
reux d' Antragues, et l'estois encore d'une autre
belle dame. J'estois aussy en fleur de jeunesse, et
assés bien fait, et bien gay. » Il ne tarda certaine-
ment pas à voir « couronner sa flamme ». Ce
n'étaient pas des dragons de vertu que les demoi-
selles de Balsac; elles ne s'embarrassaient pas de
vains scrupules, et se donnaient assez facilement.
Par exemple, elles n'avaient de cesse, ayant sauté le
pas, qu'elles ne fussent traitées en femmes légitimes.
Dès le mois de septembre 1605, les amants se
brouillèrent; mais la liaison, un instant rompue,
reprit en avril de l'année suivante. A ce moment,
le roi, M. de Guise, d'autres encore serraient de
près Marie-Charlotte, et, jaloux de Bassompierre,
le faisaient espionner. Mais ils prirent une fausse
piste, et tandis que leurs soupçons s'égaraient sur
M. le Grand (le grand écuyer Bellegarde), Bassom-
pierre jouissait en paix de sa conquête. Il s'était
ménagé, dans la maison que Mme d'Entragues
16
242 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRA VILLE
(Marie ïouchet) habitait alors rue de la Coustel-
lerie *, et dont elle occupait deux étages, une
entrée secrète par laquelle il s'introduisait au troi-
sième ; c'est là que la jeune fille venait chaque soir
le retrouver « par un degré dérobé de la garde-
robe », dès que sa mère, dont elle partageait la
chambre, était endormie. Mais un fâcheux hasard
mit fin à ces rendez-vous :
Un matin (du mois de juin), voulant cracher, et levant le
rideau de son lit, elle (Mme d'Entragues) vit celuy de sa fille
découvert, et qu'elle n'y estoit pas... Elle se leva tout douce-
ment et vint dans sa garde-robe où elle trouva la porte de
cet escalier dérobé, qu'elle pensoit quy fût condamnée,
ouverte ; ce quy la fit crier, et sa fille à sa voix à se lever en
diligence et venir à elle. Moy, cependant, je fermay la porte
et m'en allay, bien en peine de ce quy seroit arrivé de toute
cette affaire ; quy fut que sa mère la battit, qu'elle fit rompre
la porte pour entrer en cette chambre du troisième estage où
nous estions la nuit, et fut bien estonnée de la voir meublée
des beaux meubles de Zamet, avec des plaques et des flam-
beaux d'argent. Alors tout nostre commerce fut rompu ;
mais je me raccommodai avec la mère par le moyen de
Mlle d'Asy 2,cheux laquelle je la vis, et lui demanday tant de
pardons, avec asseurance que nous n'avions point passé plus
outre que le baiser, qu'elle feignit de le croire. Elle s'en vint
1. Elle y vivait avec sa fille et sans son mari, d'avec qui,
semble-t-il, elle était amiablement séparée. « Il y avoit plus de
dix ans que vous teniez maison séparée d'avec le sieur d'An-
tragues », lui dira l'avocat Brétignières dans une plaidoirie dont
il sera question plus loin.
2. Jeanne Hennequin, femme d'Antoine Hennequin, seigneur
dAssy, dont la fille Catherine épousa en premières noces (1611)
Charles de Balsac, fils de Clermont d'Entragues; en secondes
noces (1612), César de Balsac, fils de François et de Jacqueline
de Rohan ; en troisièmes noces, Nicolas de Brichanteau, marquis
de Nangis.
MARIE-CHARLOTTE DE BALSAC 243
à Fontainebleau, et moy aussy, mais sans oser parler à
Antragues qu'en cachette, parce que le roy ne le trouvoitpas
bon. Toutefois les amans sont assés ingénieux pour trouver
les moyens de quelques rares rencontres...
En 1608, l'inconstant Bassompierre, sans pour
cela quitter Marie-Charlotte, « s'embarqua avec
une dame blonde », et avec d'autres maîtresses.
Mme d'Entragues et la marquise de Verneuil, qui
savaient la jeune fille d'un « placement » fort
difficile, essayèrent de la marier avec un provincial,
« un comte d'Aché, d'Auvergne » 1 ; mais « ce
mariage se rompit sur les articles » 2. Sur ces entre-
faites, les amants se brouillèrent pour la seconde
fois, et il fut question d'un mariage entre Bassom-
pierre et la fille du connétable, Charlotte de Mont-
morency. Mais Henri IV devint amoureux, « non
seulement amoureux, mais furieux et outré » de
la belle Charlotte, et pria Bassompierre de renon-
cer à elle. Celui-ci jugea politique de s'effacer
de bonne grâce devant le roi. Quelque passion d'ail-
leurs que lui eût inspirée Mlle de Montmorency,
« comme c'estoit un amour réglé de mariage »,
il ne le ressentait pas, dit-il, aussi fort qu'il l'aurait
dû. Il n'avait pas la vocation conjugale.
« Pour ne demeurer oisif, ajoute-t-il, et me récon-
forter de ma perte, je me divertis en me raccom-
1. J.-B. Bouillet, dans le Nobiliaire d'Auvergne, signale une
famille d'Acher ou d'Achères, dont plusieurs membres furent
chanoines de Brioude. Mais il s'agit peut-être ici d'un membre de
la famille d'Apchier. Les d'Apchier formaient une branche de la
maison de Châteauneuf-Randon.
2. Les conditions du contrat.
244 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
modant avec trois dames que javois entièrement
quittées, pensant me marier ; une desquelles fut
Antragues ».. Il se raccommoda si bien qu'à la fin
de l'année 1609 l, « Antragues devint grosse ».
Mme d'Entragues était violente ; elle passait
pour avoir autrefois poignardé « virilement » de sa
propre main certain page qui serrait de trop près
l'une de ses filles 2; ses déceptions — elle eût voulu
faire une reine de sa fille aînée — lui avaient d'ail-
leurs aigri le caractère. (Henriette, dans une lettre,
parle de ses furies3.) Quand elle eut constaté la
grossesse de Marie-Charlotte, elle la chassa de chez
elle. Celle-ci, sans protection, sans asile, supplia
Bassompierre (c'est lui du moins qui l'affirme) « de
luy donner une promesse de mariage pour apaiser
sa mère ». « Elle m'offrit, ajoute-t-il, toutes les
contre-promesses que je désirerois d'elle;... ce
qu'elle en vôuloit estoit pour pouvoir accoucher en
paix et avec son aide. »
Bassompierre consulta des avocats en renom,
« MM. Chauvelin, Boutheillier et Arnaut » 4, qui
ne le détournèrent pas absolument, moyennant que
l'intéressée lui remît une contre-lettre5, de donner
1. Bassompierre ne place le commencement de cette grossesse
qu'en février 1610. Il se trompe probablement, l'enfant étant né
le 17 août.
2. Dreux du Radier, op. cit.
3. Lettre au comte d'Auvergne, citée par Sully (OEconomies
royales) : « Je crois que vous serez aussi estonné que moy des
furies de vostre mère.» Henriette parle, dans cette même lettre,
des « picques ordinaires » de sa mère avec M. d'Entragues.
4. Antoine Arnauld, le chef de l'illustre tribu des Arnauld.
5. Il faut croire que cette contre-lettre ne fut pas donnée . L'avo-
cat de Bassompierre, lors du procès de Rouen, dont il sera plus
MARIE-CHARLOTTE DE RALSAC 245
la promesse en question. Il s'exécuta le 10 juillet
1610 ^ Et Mme d'Entragues, qui avait gardé
toute sa foi dans ce genre d'engagements, consentit
à reprendre sa fille.
Elle n'en était pas moins irritée pour cela contre
le séducteur. Un proche parent du roi, Charles de
Bourbon, comte de Soissons, cousin (par Jacque-
line de Rohan) des fils de François de Balsac, ne
se lassait pas d'ailleurs de leur répéter que Bas-
sompierre « déshonorait leur maison », et leur pro-
mettait son appui pour obtenir la réparation à
laquelle leur sœur pouvait prétendre.
Poussée par eux et par lui, Mme d'Entragues
somma Bassompierre de faire honneur à sa pro-
messe du 10 juillet 1610. Mais ce bourreau des
cœurs n'avait pas, ai-je dit, la vocation conjugale.
On a même de lui — car il se piquait de littérature
— une « épître à Cléandre » où il a pris la peine
de développer, en style académique, les motifs de
l'aversion que lui inspirait le mariage 2 :
loin question, n'eût pas manqué de s'en servir : or, il n'y fait
môme pas allusion.
1. Voici le texte de cette promesse, tel que le cite, dans sa plai-
doirie, l'avocat de Bassompierre : « Nous, François de Bassom-
pierre, promettons et jurons devant Dieu à Marie-Charlotte de
Balsac cy présente de l'espouser et prendre à femme. En foy de
quoy nous avons escrit et signé de nostre main le dixième de juillet
mil six cent dix. m — Au bas de la feuille, Marie-Charlotte avait
ajouté, paraît-il : « Nous, Marie-Charlotte de Balsac, promettons
et jurons devant Dieu à François de Bassompierre cy présent de
l'espouser et prendre à mary. Faict ce dixième juillet 1640. »
2. Bibl. nat., mss. fr. 19195-196 et 645. Ce dernier ms., com-
prenant les sept premiers morceaux contenus dans le ms. 19195,
a pour titre : Discours académiques de Monsieur le mareschal de
Bassompierre en forme d'épistres à Monsieur de Balzac. Mais Bas-
246 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
Après tout, Cléandre, — ainsi se termine ce réquisitoire —
il fait mauvais s'obliger par contract à une action si libre et
si vollontaire. Ce n'est pas que je veuille approuver ici ni le
débordement (ni) le vice, quelque volupté qui se trouve dans
une affection secrète. Il y a toujours du blasme en ce qu'elle
est illégitime ; mais, sans faire le casuiste en ce point... j'es-
timerois que Tofense n'est guères moindre de ceux qui, mes-
contents de leur mariage, chargent leur moitié de malédic-
tions et d'injures... Une licence modérée est moins criminelle
à mon advis qu'une pareille vie, où l'on ne sort jamais de la
rage et du désespoir.
Il n'est que trop véritable, Gléandre, qu'après la religion
des chartreux, celle des mariez est la plus austère. Que si
vous en voulez prendre tout à la fois une sommaire idée,
représentez-vous l'inconstance et les vanitez d'une femme,
les infîrmitez de son sexe, l'incertitude de sa fidélité, les cha-
grins de sa grossesse, les cris de l'enfantement, l'incommo-
dité de ses couches, les importunes clameurs des petits enfants,
le soin de leur avancement, la crainte de les perdre et le regret
de les quitter. Après tout cela, sondez jusques au fond de
vostre âme. Et s'il vous reste encore quelque volonté de vous
marier, allez à la bonne heure vous embarrasser dedans ces
espines ; car si l'appas d'une foible douceur vous oste l'appré-
hension de tant de peines, vous méritez de les souffrir.
On peut juger, d'après celte déclaration de prin-
cipes, de l'accueil que fit Bassompierre à la mise en
demeure de Mme d'Entragues : « il s'en moqua ».
Sur quoi celle-ci de le faire citer par sa fille devant
sompierre n'est l'auteur probable que de l'épître intitulée : « S'il
faut se marier ou non. » « Monsieur de Balzac », c'est Guez de
Balzac. Guez de Balzac était en rapports littéraires avec Bassom-
pierre : « Dans cette distribution (probablement de la douzième
édition de ses œuvres, 1644) il ne faudrait pas oublier Monsieur
le mareschal de Bassompierre », écrit-il à Chapelain le 2 mai 1G44
(Lettres de Jean Louis Guez de Balzac, éd. Tamizey de Larroque.
Paris, Impr. nationale, 1873).
MARIE-CHARLOTTE DE BALSAC 247
l'official de Paris qui, par une sentence du 18 mai
1612, déclara valide la promesse de mariage repré-
sentée par Marie-Charlotte. Bassompierre en appela
de Tévêque de Paris à son métropolitain, l'arche-
vêque de Sens. De l'officiante de Sens, l'affaire fut
portée au Parlement de Paris, puis, en exécution
d'un arrêt du Grand Conseil, renvoyée au Parlement
de Rouen, à raison des parentés qu'avaient les Bal-
sac parmi les magistrats parisiens 1 .
A Rouen, elle prit tournure de cause célèbre et
donna lieu à des scènes curieuses, bien caractéris-
tiques de nos anciennes mœurs judiciaires 2. Le
comte de Soissons3, l'archevêque d'Aix 4, tous les
Balsac allaient sollicitant les juges pour Marie-Char-
lotte. Se targuant de la protection, publiquement
accordée, de la reine5, Bassompierre, de son côté,
avait amené deux cents gentilshommes, et faisait ses
1. Antoine Hennequin, seigneur d'Assy (le père de Catherine
Hennequin, femme de César de Balsac), était conseiller au Parle-
ment de Paris et allié à de nombreuses familles parlementaires.
2. A. Floquet, Histoire du Parlement de Normandie. Rouen,
1861, t. IV, p. 279 et suiv.
3. Son appui ne tarda pas à manquer à Marie-Charlotte : il
mourut le 1er novembre 1612.
4. Paul Hurault de l'Hôpital. — Il fut archevêque d'Aix de 1595
à 1624. Bassompierre le qualifie de safranier (homme ruiné, ban-
queroutier) et de fripon.
5. Bibl. nat., Cinq-Cents Colbert 89, fol. 150 et suiv. ; cf.
Batiffol, op. cit., p. 337 : « Soit sincère amitié à l'égard du jeune
homme (Bassompierre), soit rancune contre une famille dont elle
n'avait pas à se louer, la régente exerça sur les magistrats une
pression inimaginable. Elle écrivit au premier président, M. Fau-
con de Ry, aux cinq présidents, au procureur général, aux deux
avocats généraux et aux vingt-deux conseillers, plusieurs lettres,
à chacun séparément ; elle envoya Marillac à Rouen porter ces
lettres avec charge de joindre des recommandations pressantes
de vive voix ; elle ordonna au maréchal de Fervaques, lieutenant-
218 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GR A VILLE
visites à la tête d'une petite armée. Il fallut que la
Cour rendît un arrêt par lequel elle défendait aux
parties de se faire accompagner chez leurs juges de
plus de six ou huit parents ou amis. Et comme,
par ordre du maréchal de Fervaques, lieutenant-
général à Rouen, la cinquantaine et la compagnie
des arquebusiers, sous prétexte de maintenir Tordre,
venaient, pendant les audiences, stationner dans
la grand' salle, le Parlement dut protester contre
des démonstrations militaires qui menaçaient de
porter atteinte à l'indépendance de la justice.
« Mes parties *, raconte Bassompierre, m'avoient
fait une ruse de Palais, qui est d'avoir fait consulter,
par tous les fameux avocats de Rouen, leur cause. »
— Ayant donné des consultations pour Marie-Char-
lotte, les avocats rouennais se trouvaient, en effet,
dans l'impossibilité de plaider contre elle. Bassom-
pierre se rabattit sur un avocat de Paris, nommé
Mauguin. Mais la reine, mal satisfaite de ce choix,
poussa la bienveillance jusqu'à lui désigner elle-
même, comme plus apte à gagner le procès, le pro-
cureur syndic des Etats de Normandie, François de
la Bertinière ou de Brétignières, qui était en grande
réputation d'éloquence 2.
général à Rouen, d'agir avec instance auprès de chaque magis-
trat; un exempt de ses gardes, Montbron, partit même afin de lui
rendre compte de ce qui se passerait et de réclamer auprès du
premier président le huis clos ; mais Bassompierre voulut l'au-
dience publique. D'autres personnages, l'évêque d'Évreux,
furent invités par la souveraine à joindre leurs instances aux
siennes... »
1. Mes adversaires.
2. « C'estoit un homme, dit Tallemant, qui disoit qu'il ne sça-
voit ce que c'estoit que de se troubler en parlant au public, et qu'il
n'y avoit rien capable de l'estonner. »
MARIE-CHARLOTTE DE BALSAC
249
Nous ignorons jusqu'au nom de l'avocat qui plaida
pour Marie-Charlotte. En revanche, la plaidoirie de
Brétignières nous a été conservée *.
Il soutint d'abord — c'est la partie la plus con-
testable de son argumentation — qu'il ne pouvait
être et qu'il n'avait jamais été de mariage légitime
sans intervention du prêtre, que la bénédiction nup-
tiale, en un mot, était essentielle au sacrement.
Mais, revenant bientôt sur cette thèse trop absolue,
que démentaient à la fois la théologie et l'histoire,
il reconnut que, suivant une doctrine admise
pendant des siècles, le sacrement de mariage
s'était pu réaliser valablement par l'effet du seul
consentement des époux [consensus per verba
de prœsenti) ; qu'en vertu de la même doctrine
et d'une présomption admise par les canonistes,
il pouvait résulter également d'une simple pro-
messe [sponsalia per verba de futuro) suivie de
relations intimes (copula carnalis). Toutefois,
ajouta-t-il, cette doctrine, qui légitimait la clan-
destinité et en favorisait les pires abus, avait été
abolie par le concile de Trente, dont les prescrip-
tions touchant les formes du mariage se retrouvaient
incorporées dans l'Ordonnance de Blois de 1579 et
dans ledit de 1606. De telle sorte que la loi reli-
gieuse et la loi civile avaient fini par s'accorder à
1. Bibl. nat., ms. fr. 19783 : Plaidoier pour Monsieur de Bas-
sompierre contre Mademoiselle d'Antragues par Monsr de Bréti-
gnières à présent procureur général au Parlement de Bouen, pour
faire annuler la promesse de mariage par luy faite à lad. damoi-
selle d'Antragues. — Voir à I'Appendice, n° VI, une analyse détail-
lée de ce curieux morceau d'éloquence judiciaire.
250 LA POSTÉRITÉ D ANNE DE GBAV1LLE
ne plus tenir pour valables que les mariages con-
tractés solennellement, devant témoins, et à la face
de l'Eglise.
A supposer d'ailleurs, poursuivit Brétignières,
que le sacrement de mariage se pût encore réali-
ser, indépendamment de toute bénédiction et de
tout acte ministériel extérieur, par la combinai-
son d'une promesse et d'un rapprochement sexuel,
la prétention de Mlle d'Entragues n'en serait pas
pour cela mieux justifiée. Dans l'espèce, en effet, la
promesse n'avait pas précédé la copula, comme
l'exigent les canonistes, elle l'avait suivie, et n'avait
été donnée qu'à la veille de l'accouchement !, dans
des conditions et dans un but excluant toute velléité
matrimoniale. Ce n'est pas au mariage que préten-
dait à ce moment-là Mlle d'Entragues : elle ne voulait
qu'éviter le scandale, se procurer le moyen d'ac-
coucher en paix, avec l'aide et sous le toit de sa
mère ; et la promesse dont elle faisait tant de bruit
n'avait jamais eu, à ses propres yeux, que la valeur
d'un expédient...
Pour ce qui est de la plainte en rapt formée contre
son client par Mme d'Entragues (car, s'il était
appelant « afin de faire déclarer nulle » la promesse
de 1610, Bassompierre avait à se défendre contre
une accusation de rapt), l'avocat, achevant sa plai-
doirie, en fit bon marché et la déclara non rece-
vable. Même il se montra très acerbe à l'endroit de
la vieille Marie Touchet qu'il accusa d'avoir, elle
1. La promesse était du 10 juillet 1610; l'accouchement avait
eu lieu le 17 août.
MARIE-CHARLOTTE DE BALSAC 251
si expérimentée, laissé sa fille sans surveillance, et
même d'en avoir, en quelque mesure, favorisé les
déportements.
Telle fut, dans ses traits essentiels, cette plaidoi-
rie très utile, comme on dit en style de Palais, et
qui valut à Brétignières la charge de procureur gé-
néral au Parlement de Rouen 1 .
La Cour, saisie de nombreux incidents dont
l'examen retarda indéfiniment la solution de l'in-
stance principale, rendit enfin son arrêt le 11 sep-
tembre 1615 2. Elle déclarait « nulles et de nul
effet » les promesses de 1610; ordonnait que les
registres des paroisses de Saint-Paul et de Saint-Ger-
main de Paris seraient « réformés »>, en tant qu'ils
faisaient mention « des publications des prétendus
bans de mariage d'entre le sieur de Bassompierre
et la damoiselle de Balsac, et du baptême du fils de
la dite damoiselle comme fils naturel et légitime du
dit de Bassompierre 3 » ; enfin faisait défense à Marie-
1. Cette charge avait été donnée par la reine à Bassompierre
« pour l'aider à acquitter ses dettes ». Bassompierre la céda, en
guise d'honoraires, à son avocat. « Peu de jours après (novembre
1615), dit-il, le procureur général de Rouen mourut, dont je don-
nai avis à la Reine, qui me fit l'honneur de me donner sa charge,
pour aider à acquitter mes dettes de l'argent que j'en retirerois;
mais je la donnai franchement à M. de Brétignières, qui a voit
plaidé ma cause au Parlemeut peu de jours [auparavant. »
2. Bibl. nat., mss. Dupuy, 493, fol. 242 ; etFaclums, f° Fm. 913.
3. M. Jal (Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, v°
Entragues) a retrouvé les actes en question dans les registres de
Saint-Paul; les voici : « Le 3me avril 1615 fust publié le premier
ban d'entre haut et puissant seigneur messire François de Bas-
sompierre... et Marie-Charlotte de Balsac, demoiselle d'En-
tragues. » — « Ledit jour vendredy 22e may 1615 fust baptisé Loys
de Bassompierre, fils de messire Fsde Bassompierre. . , et de dame
252 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
Charlotte « de se faire appeler et qualifier femme
du dit de Bassompierre ». Par contre, elle condam-
nait Bassompierre à payer, pour l'entretien de son
fils, <( par forme de pension à vie, la somme de
quinze cents livres par chacun an, sauf à augmen-
ter », à moins qu'il ne préférât prendre directe-
ment l'enfant à sa charge, a et iceluy nourrir et
entretenir ».
Sauf sur ce dernier chef, Bassompierre, on le voit,
gagnait son procès « à pur et à plein », comme il le
dit dans ses Mémoires. L'on ne peut qu'approuver,
somme toute, la décision des magistrats rouennais ;
et c'est ici le moment de remarquer à quel point le
cas de Marie-Charlotte, pour analogue qu'il fût en
Marie-Charlotte de Balsac, sa femme ; parrain messire Charles de
Balsac, évesque et comte de Noyon, pair de France ; marraine,
haute et puissante dame Charlotte de Montmorency, comtesse
d'Auvergne, lequel Loys de Bassompierre feust né le dix setiesme
aoust mil six cens dix. »
M. Jal affirme que Bassompierre ne pouvait ignorer ces actes
publics ; qu'il participa à la publication du ban, sans quoi il
aurait protesté, et qu'il était certainement présent au baptême
de son fils, car on ne lit pas, à la fin du baptistaire, les mots « le
père absent », qui sont sacramentels en cas d'absence ou de non
reconnaissance ; enfin qu'à ce moment il se considérait comme
marié avec Marie-Charlotte, puisqu'elle est, dans l'acte de baptême,
qualifiée de « sa femme », et que d'ailleurs le mot « illégitime » ne
se lit pas en marge du registre.
Ce sont là des erreurs. — Je n'ai pas trouvé la preuve matérielle
que Bassompierre ait protesté contre la publication du ban; mais
cette protestation eut certainement lieu. D'autant que Marie-Char-
lotte l'ayant sommé, le 18 mai 1615, « d'entendre à l'accomplis-
sement des solennités du baptême de son fils », il fit déclarer, le
21 mai, en présence de notaires, par son secrétaire au curé de
Saint-Paul, qu'il s'opposait à ce que l'enfant présenté fût baptisé
sous son nom (Factums, Fm. 913). La mère passa outre, ainsi qu'on
vient de le voir.
MAR1E-CHAKL0TTE DE BALSAC 253
apparence à celui de sa sœur Henriette, en différait
néanmoins à l'avantage de celle-ci. Henriette n'a-
vait ouvert son alcôve à Henri IV que la bague au
doigt, je veux dire la promesse de mariage obtenue ;
plus confiante et moins avisée, Marie-Charlotte,
elle, s'était donnée d'abord, sauf à réclamer trop tard,
et à titre de simple expédient, une promesse ino-
pérante, dont la nullité n'était pas juridiquement
contestable...
Mais il n'y a pas que les raisons juridiques, et
Bassompierre, s'il gagna son procès devant les juges,
le perdit devant l'opinion. Aussi Marie-Charlotte
ne tint-elle aucun compte de la défense qui lui avait
été faite de s'attribuer le nom de Bassompierre. Ce
nom, qu'elle avait pris dès avant la naissance de
son fils , elle continua de s'en parer ; elle prit
même, dès que Bassompierre eut été promu au
maréchalat, le titre de « mareschalle de France » ,
et plus tard se qualifia de « veuve du mareschal
de Bassompierre 1 ». Il ne semble pas que le nom ni
le titre lui aient jamais été sérieusement contestés.
Elle s'était logée place Royale; elle y passa, tran-
quille et considérée, tout le reste de sa vie. Scar-
1. On trouvera, dans le Dictionnaire de Jal, rénumération de
nombreux actes notariés où elle prend les qualifications ci-dessus
spécifiées. Dans l'un de ces actes, daté du 1er décembre 1652,
elle s'intitule : « Marie-Charlotte de Balsac, dame de Bassompierre,
mareschalle de France, dame et baronne de ïhervaux, Boissy-
soubz-Saint-Yon et Marcoussis en partie, demeurant... en son
hostel, siz en la place Royale, paroisse de Saint-Paul. » — Voir
aussi Jarry, op. cit., p. 31, n. 1 : dans un acte de baptême du 27
octobre 1623, Marie-Charlotte est qualifiée de « femme et espouse »
de Bassompierre.
254 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
ron, en 1 643, célébrera sa beauté, sa bonté, son « bel
esprit », son « grand renom »> *. Elle mourut à
soixante-seize ans, plus de trente ans après sa
célèbre sœur. Le registre mortuaire de Saint-
Paul porte, à la date du 29 juillet 1664, la mention
suivante : « Convoy général (c'est-à-dire avec tout
le clergé de la paroisse) de madame de Bassom-
pierre, prise à la place Royale, portée aux Mi-
nimes. »
1. OEuvres, éd. Bruzen de la Martinière, Amsterdam, 1737,
. VIII, p. 28. — La pièce est intitulée : Adieu aux Marets (sic)
et à la place Royale ; j'en détache les vers suivants :
Cette dame à très grand renom,
Que ne ferois-je pas pour elle,
Si cette dame bonne et belle
Me vouloit donner à crédit
Tant soit peu de son bel esprit.
CHAPITRE IV
LA POSTÉRITÉ DES DEMOISELLES
DE BALSAG
I. — Leurs enfants. — Gaston-Henri de Bourbon, marquis, puis
duc de Verneuil (1601-1682) ; il est nommé évêque de Metz (1612);
il épouse la duchesse de Sully (1668). — Gabrielle-Angélique de
Verneuil (1603-1627) ; elle épouse, en 1622, Bernard de Nogaret,
marquis de la Valette, puis duc d'Epernon. — Louis de Bassom-
pierre, évêque de Saintes (1610-1676).
II. — La petite-fille d'Henriette : Mlle d'Epernon (1624-1701). —
Mariages manques ; elle entre au Carmel (1648) ; elle devient
duchesse d'Epernon (1661); son influence mondaine, ses aus-
térités, sa sainte mort.
III. — La fin des Balsae.
I
Leurs enfants.
« Le feu roy estoit un fort bon homme, disait un
jour, avec son cynisme accoutumé, la marquise de
Verneuil à Marie de Médicis ; mais il a bien fait les
2S6 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
plus sots enfants du monde {. » C'est de ses propres
enfants qu'elle parlait. De fait, ni Gaston-Henri de
Bourbon, marquis, puis duc de Yerneuil 2, ni sa
sœur Gabrielle- Angélique de Yerneuil 3, légitimée
de France, ne brillèrent par l'intelligence ou par
l'esprit.
Du moins avaient-ils un bon naturel ; et tandis
que, moqueurs et brutaux, les fils de la douce
Gabrielle d'Estrées s'y faisaient craindre, eux, les
enfants de l'âpre Henriette, surent se faire aimer de
tous dans cette petite cour de Saint-Germain où
grandissaient pêle-mêle, en une promiscuité passa-
blement scandaleuse, les enfants légitimes et les
bâtards du roi 4. Le futur Louis XIII, qui s'était
pris d'affection pour « féfé Verneuil », comme il
appelait ce frère naturel, voulut être son parrain.
Elisabeth de France fut la marraine de Gabrielle.
Henri IV, son fils Verneuil sortant à peine du
berceau, s'était proposé, non sans une arrière-pen-
sée politique, d'en faire un cardinal 5. Le pape
Paul V refusa de nommer l'enfant, qu'il trouvait
4. Tallemant, Historiette du cardinal de Richelieu.
2. Né le 27 octobre 1601, légitimé en 1603, créé duc et pair en
1652.
3. Née le 21 janvier 1603.
4. L. Batiffol, op. cit., p. 287 et suiv.
5. « J'ai destiné mon fils de Verneuil à l'Église, dit-il un jour
au maréchal de Lesdiguières, pour obvier aux fausses prophéties
et ôter tous les prétextes à cause de tout ce qui s'est passé; j'en
ferai un grand cardinal et je lui donnerai cent mille écus de
rente; il est nécessaire d'avoir à Rome un homme de cette qualité,
qui puisse maintenir les affaires de France en réputation et en
être le protecteur.» (Bibl. nat., fonds Dupuy, 89. Cf. Merki, p. 268,
n. 2.)
LE fiUC DE VÈRNEUIL 25?
avec raison beaucoup trop jeune ; mais, à titre de
dédommagement, il lui donna des lettres d'accession
au siège épiscopal de Metz, alors occupé par Anne
de Pérusse d'Escars, cardinal de Givry. Et c'est
ainsi qu'en 1612, à la mort de Givry, Henri de Ver-
neuil, âgé de dix ans et demi, devint évêque de
Metz !.
Il se démit, en 1652, de son évêché, et, de ses
bénéfices, ne conserva que l'abbaye de Saint-Ger-
main-des-Prés, dont il se démit également en 1668 2,
lorsque, las de son célibat, il épousa, à soixante-
sept ans, Charlotte Séguier, veuve du second duc
de Sully, l'amie de Mme de Sévigné 3. Il mourut en
1682, sans enfants. Il était, depuis 1666, gouver-
neur du Languedoc. Sa veuve lui survécut jusqu'en
H044.
Beaucoup plus courte que celle de son frère, la
vie de Gabrielle- Angélique de Verneuil peut se
raconter d'un mot. Sa mère poursuivit pour elle
plusieurs illustres alliances, et enfin la maria, âgée
de dix-neuf ans, à Bernard de Nogaret, marquis de
1. Évêque laïque, s'entend, l'administration spirituelle du dio-
cèse étant confiée à un suffragant.
Quelques années plus tôt, Charles de Lévis, fils du duc de
Venladour, avait été pourvu, à l'âge de quatre ans et dans les
mêmes conditions, de l'évêché deLodève : « Je ferai la Toussaint
où je me trouverai, écrivait Henri IV à la reine le 24 octobre
1605 ; M. de Lodève est mon confesseur ; jugez si j'aurai l'absolu-
tion^à bon marché . »
2. En faveur de Jean-Casimir, roi de Pologne.
3. « Ce don de persévérance que nous avons l'une pour l'autre
depuis plus de trente ans », écrit Mme de Sévigné le 7 avril 1682.
4. Louis XIV (voir Saint-Simon) la traitait en princesse du
sang et prit son deuil pour quinze jours.
17
258 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
la Valette, puis due d'Épernon, l'un des plus grands
seigneurs du royaume. Le mariage ne fut pas heu-
reux : Gabrielle-Angélique mourut en couches, à
vingt-quatre ans, en 1627. Son mari passa pour
l'avoir empoisonnée.
Louis de Bassompierre, le fils unique de Marie-
Charlotte de Balsac, ne nous occupera pas plus
longtemps — quoique pour d'autres raisons — que
ses cousins de Verneuil. Ce fut un saint, un de ces
saints qui font, leur vie durant, si peu parler d'eux,
qu'on n'a rien à en dire après leur mort.
Bassompierre, revenu, à son égard, à des senti-
ments paternels, l'avait fait élever avec soin et des-
tiné à l'Eglise. Il entra dans les ordres, fut aumô-
nier de Monsieur, et, à la fin de 1648, eut l'évêché
de Saintes : il y donna l'exemple de toutes les ver-
tus !. Il mourut le 1er juillet 1676, laissant son bien
aux pauvres et aux missionnaires de Saint-Lazare 2.
1. La Gallia christiana (t. II, p. 1085) a une phrase curieuse
sur sa mère : « Il était fils de Marie de Balsac d'Entragues,
laquelle eût été digne que Bassompierre Veut épousée », — dignam
quam conjugem duceret Bassompetrœus .
2. « Comme il étoit extrêmement aimable, il est extrêmement
regretté », écrit Mme de Sévigné le 1er juillet 1676; « Notre pauvre
Monsieur de Saintes a disposé saintement de son bien », ajoute-
t-elle le 31 juillet.
MADEMOISELLE D ÉPERNON 259
II
La petite-fille d'Henriette : Mlle d'Épernon.
Gabrielle-Angélique de Verneuil avait eu, de son
mariage avec le duc d'Épernon, une fille, Anne-
Louise-Christine de Foix de La Valette d'Épernon,
née en 1624 *, et un fils, le duc de Gandale.
Sensible et fière, charmante de grâce et d'esprit 2,
aimée de la reine qui l'appelait sa nièce, intimement
liée avec la grande Mademoiselle et avec Madame de
Longue ville, Mlle d'Épernon était, aux environs de
1644, l'un des ornements de la cour. Le chevalier
de Guise 3, nous dit Mademoiselle \ se prit pour
elle, cette année-là, d' « une passion incroyable, qui
dura encore tout l'hiver suivant ». Mais les intrigues
de Mlle de Guise, qui voulait marier son frère avec
M1Ie d'Angoulême, firent échouer le mariage. Après
1. L'abbé de Montis a écrit sa vie (La vie de la vénérable sœur
de Foix de la Valette d'Épernon. Paris, Berton, 1774). Il est aussi
question d'elle dans le livre de V. Cousin, La jeunesse de Madame
de Longueville. Paris, Didier, 1869. Enfin, M. Tamizey de Lar-
roque a publié des fragments d'une Vie de MUe d'Epernon par
l'abbé Boileau (Notes sur la vie et les ouvrages de l'abbé J.-J.
Boileau. Paris, Aubry, 1877).
2. Sur ses portraits, voir Cousin, op. cit., p. 108 et 391. — Les
devises étaient alors à la mode, et, dans un magnifique recueil
sur vélin, conservé à l'Arsenal (n° 5217), se trouve celle qu'on
avait composée pour Mlle d'Épernon. L'aquarelle représente un
soleil éclairant un paysage ; on lit au-dessous : spargit nec conci-
pit ignés, « elle enflamme et ne s'enflamme pas. »
3. Louis de Lorraine, chevalier de Guise, puis duc de Joyeuse
(1622-1654) ; il épousa Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-
Emmanuel, duc d'Agoulême.
4. Mémoires.
260 LA POSTÉRITÉ d'aNKE DE GRAVlLLE
Guise, le brillant chevalier de Fiesque devint amou-
reux d'Anne-Louise-Christine, et il sul lui plaire.
Mais il fut tué au siège de Mardick, en 1646 1. Dès
lors, elle résolut de quitter le monde et de deman-
der à l'amour divin l'oubli des affections humaines.
Son père, gouverneur de la Guyenne, l'appelait
auprès de lui. La veille de son départ pour Bor-
deaux, elle alla faire ses adieux à Mademoiselle;
c'était le jour de sainte Thérèse (15 octobre 1646) :
Elle me trouva au lit... Elle se mit à genoux devant moi,
et me dit que les bontés que j'avois eues pour elle et la con-
fiance réciproque qui avoit été entre elle et moi l'obligeoient
à me donner part de la résolution où elle étoit de se rendre
carmélite, et qu'elle espéroit... d'exécuter sa résolution le plus
promptement qu'elle pourroit. Il n'en falloit pas tant pour
émouvoir la tendresse que j'avois pour elle. Touchée de son
dessein, je ne pus en avoir part sans pleurer. J'employai alors
toutes les raisons que je pus pour l'en détourner... Elle avoit
déjà formé sa résolution trop fortement pour rien écouter qui
la pût changer; elle m'engagea à n'en parler à personne, et
s'en alla ainsi cruellement à Bordeaux avec Madame d'Eper-
non 2
Arrivée à Bordeaux, elle se jeta aux pieds de son
père, et lui demanda l'autorisation d'entrer au cou-
vent. Le duc lui opposa un refus irrité et d'autant
plus formel qu'à ce même moment, il était ques-
tion pour elle d'un mariage avec le prince Jean-
1. Madame de Motteville, Mémoires : « Il fut regretté d'une
ûlle de grande naissance, qui l'honoroit d'une tendre et honnête
amitié. Je n'en sais rien de particulier ; mais, selon l'opinion géné-
rale, elle étoit fondée sur la piété et la vertu, et par conséquent
fort extraordinaire. »
2. Le duc d'Épernon avait épousé en secondes noces Marie du
Cambout, fille de Charles du Gambout, marquis de Coislin.
MADEMOISELLE d'ÉPERNON 261
Casimir, frère et successeur présumé du roi de
Pologne Wladislas *. Mais, dit Mademoiselle, « elle
préféra la couronne d'épines au trône de Pologne »,
et, pour échapper aux persécutions de son entou-
rage, s'avisa de simuler une maladie et de se faire
ordonner les eaux de Bourbon.
Elle quitta Bordeaux, accompagnée de sa belle-
mère, le 22 août 1648, et, à son passage à Bourges,
réussit, déjouant toute surveillance, à se sauver chez
les carmélites de la ville. Son frère, le duc de Can-
dale, vint l'y chercher et s'efforça, mais en vain, de
l'arracher à son refuge. De Bourges elle se rendit à
Paris, au couvent de la rue Saint-Jacques ; elle y
commença son noviciat sous le nom de sœur Anne-
Marie de Jésus :
Lorsqu'elle fut arrivée, raconte Mademoiselle, elle m'en-
voya prier de l'aller voir; j'y allai dans un esprit de colère et
d'une personne outrée d'une violente douleur, et bien résolue
de lui témoigner mon ressentiment sur tous les sujets que
j'avois de me plaindre d'elle. Lorsque je la vis, je ne fus tou-
chée que de tendresse; et tous les autres sentiments cédèrent
si fort à celui-là, qu'il me fut impossible de le lui cacher,
puisque mes larmes et l'extrême douleur que j'avois m'empê-
chèrent de lui pouvoir parler : elles ne discontinuèrent pas
pendant deux heures que je fus avec elle sans lui pouvoir dire
une parole... Le temps m'a fait connoître dans la suite le
bonheur dont elle jouissoit; mes déplaisirs m'ont fait sentir
qu'elle étoit plus heureuse que moi, et que c'étoit à moi à
avoir de la joie pour elle, et à elle de la douleur de me voir
aussi avant dans le monde, et aussi peu touchée de ce qui
regarde Dieu. Quant à l'amitié que j'ai pour elle, elle durera
autant que ma vie...
t. Il lui succéda en effet, et régna de 1648 à 1668.
262 LA POSTÉRITÉ D'AN NE DE GRA VILLE
Ce n'est pas seulement de Mademoiselle et de sa
tendresse exubérante qu'avait à se défendre la sœur
Anne-Marie. Son père, son oncle le duc de Verneuil
lui faisaient une guerre cruelle. Le duc d'Epernon
sollicita du pape un ordre de lui faire rendre sa fille,
et, en même temps, porta plainte au Parlement. A
Rome, la congrégation des Réguliers fut saisie de
l'affaire, et, sans tenir compte du mémoire justifi-
catif qu'Anne-Marie avait adressé au pape, rendit
une sentence par laquelle elle lui ordonnait de sur-
seoir à ses vœux. Elle venait de les prononcer solen-
nellement (1649) quand cette sentence lui fut signi-
fiée. A la suite de nouvelles démarches, elle obtint
d'Innocent X un bref par lequel, approuvant sa pro-
fession, il mit fin au litige.
Le duc d'Epernon, cependant, ne se rendait pas. Il
ne se rendit qu'au bout de trois ans. Mais alors, sa
conversion fut complète. Non content de se réconci-
lier avec sa fille, il se mit sous sa direction ; et quand,
en 1658, « le galant duc de Gandale »1 , l'héritier
de sa maison, mourut tout jeune encore, c'est
auprès d'elle qu'il trouva, sinon la consolation, du
moins l'apaisement. Il mourut lui-même en 1661,
et, au dernier moment, fit demander sa bénédiction
à celle qu'il appelait « sa sainte Monique » .
Par suite de la disparition de tous les siens,
l'humble religieuse était devenue duchesse d'Eper-
non. Le monde, qu'elle avait quitté, ne la quittait
point. La reine et les princesses lui témoignaient les
1. Saint-Simon.
MADEMOISELLE d'ÉPERNON 263
plus grands égards, et, quand elles allaient aux Car-
mélites, la faisaient asseoir, en sa qualité de
duchesse. Elle mit son influence mondaine au ser-
vice des âmes et se fit la directrice spirituelle des
femmes de la cour, la confidente de leurs chagrins,
l'arbitre de leurs querelles l...
Pour mêlée qu'elle fût au commerce du monde,
elle n'en menait pas moins, dans toute son austérité,
la vie de carmélite. Elle balayait, faisait la lessive,
lavait la vaisselle, et, aux rigueurs de la règle, ajou-
tait des mortifications surérogatoires. La prieure
lui ayant assigné une cellule donnant sur le jardin,
elle prit la résolution d'être quatre ans sans regar-
der par la fenêtre. Sa mauvaise santé lui était, à
elle seule, une rude pénitence. Elle souffrait d'un
rhumatisme goutteux et de divers autres maux qui,
à la fin, l'accablèrent. Elle fit faire — elle avait
soixante-dix-sept ans — une neuvaine à la sainte
Épine de Port-Royal 2 pour demander du soulage-
1. Elle fut pour beaucoup dans la conversion de Mme de Lon-
gueville, et la réconcilia avec Mademoiselle (les deux princesses
s'étaient brouillées à l'occasion de l'affaire Lauzun). C'est elle
que consultera de loin sur sa vocation la jeune Pauline de Gri-
gnan qui, malheureuse auprès de sa mère, avait formé, à un
moment, le projet d'entrer au Carmel (Mme de Sévigné, lettres
de mars et du 23 avril 1690; voir aussi, sur Mlle d'Epernon, la
lettre du 5 janvier 1680).
2. Le jansénisme s'était introduit au Carmel, et l'on ne peut
nier que la sœur Anne-Marie n'ait eu des tendances jansénistes.
Sa belle-mère, Marie du Cambout, était d'ailleurs fort janséniste
elle-même, et l'on sait le rôle que joua, dans l'histoire de Port-
Royal, le frère de celle-ci, l'abbé du Cambout de Pontchàteau. Du
Guet, qui dirigeait Mme d'Epernon, composa, sous le nom de la
sœur Anne-Marie, sa Lettre à une protestante . Voir Sainte-Beuve,
Port-Royal, t. V, pp. 140, 248 ; VI, pp. 12, 274, 335.
264 LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAV1LLE
ment ou la mort. Ce fut la mort qui vint (22 août
1701) K
En entrant, cinquante-trois ans plus tôt, au cou-
vent de la rue Saint-Jacques, Mlle d'Épernon y
avait trouvé, parmi tant de nobles filles qui le rem-
plissaient alors, la pure et touchante Mlle du Vigean,
naguère aimée du grand Gondé, et qui, ne pouvant
être sa femme et ne voulant être sa maîtresse, était
venue, sous le nom de sœur Marthe de Jésus, cher-
cher un asile au Carmel pour son cœur inassouvi 2.
Elle mourut jeune encore, en 1665. Quelque dix
ans après sa mort, Mlle d'Épernon assistait à la prise
d'habit de la duchesse de La Vallière 3. La petite-
fille d'Henri IV et de la marquise de Verneuil, la
chaste amante du grand Gondé, l'humble maîtresse
de Louis XIV, — ces deux blanches colombes et
cette tourterelle poignardée, venues, de points diffé-
rents de l'horizon, se réfugier sous le toit de sainte
Thérèse, y forment, entrevues derrière les barreaux
du cloître, un groupe d'une harmonie et, comme
eussent dit les anciens, d'une « décence » exquises.
C'est de tels spectacles qu'est faite la grandeur du
xviie siècle : ils en expriment à la fois la beauté
grave et la religieuse sérénité.
1. « MmP d'Espernon, dit Saint-Simon, mourut aux Carmélites
du faubourg Saint- Jacques, dans une éminente sainteté. »
2. Elle y entra en 1647 et fit profession en 1649. — Mlle d'Éper-
non lui écrivait de Bourges, le 9 septembre 1648, qu'elle voulait
« apprendre d'elle comme il se faut donner à Dieu ». — Cousin,
p. 507.
3. Mme de La Vallière fit profession le 4 juin 1675.
LA FIN DES BALSAC 265
III
La fin des Balsac.
Il est temps d'achever ces pages : aussi bien la
matière va-t-elle me faire défaut.
De son premier mariage (avec Jacqueline de
Bohan), François de Balsac avait eu deux fils,
Charles et César, et une fille, Charlotte-Catherine.
Charles mourut en 1610, ne laissant pas de pos-
térité masculine *. Quant à César, seigneur de Gié,
puis de Marcoussis et de Malesherbes, il n'eut point
d'enfants de sa femme Catherine Hennequin, et,
en 1627, substitua, pour leur conservation, son nom
et ses armes à Léon d'Illiers, fils de sa sœur Char-
lotte-Catherine 2.
« Fondus dans les Illiers », suivant le mot de Saint-
Simon, les derniers Balsac s'éteignirent dans le cou-
rant du xvme siècle 3. Je ne m'attarderai pas à les
dénombrer. Et il me plaît d'arrêter, en finissant,
l'esprit du lecteur sur les images, évoquées en der-
nier lieu, de Louis de Bassompierre, le vertueux
évêque de Saintes, et de la duchesse d'Epernon,
\ . Il avait épousé en premières noces Marie de la Châtre, en
secondes noces Jeanne Gaignon.
2. Elle avait épousé, en 1588, Jacques d'Illiers, seigneur de
Chantemesle. (Les d'Illiers étaient des cadets des anciens comtes
de Vendôme.)
3. La descendance masculine de Clermont d'Entragues, le frère
de François de Balsac, et celle de Thomas de Balsac, son oncle,
s'étaient éteintes dès le siècle précédent.
266 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE
« carmélite indigne ». Issus d'amours illégitimes,
rejetons attardés d'une race violente et sensuelle,
ces arrière-descendants d'Anne de Gra ville m'appa-
raissent dans l'attitude où les aurait pu fixer, sur la
toile de quelque tableau votif, le pinceau d'un
Philippe de Champaigne. Je me les représente age-
nouillés, les mains jointes, s'immolant, au pied du
crucifix, pour le rachat de leurs ancêtres, et, à la pen-
sée de tant d'âmes en péril, versant des larmes avec
des prières...
Fin
APPENDICE
LE POÈME DE LA DAME SANS SY*
Ce poème a été analysé par Le Roux de Lincy ( Vie de
la reine Anne de Bretagne, livre IV, ch. m), en des
termes que je reproduis à peu près textuellement.
Dans la première partie, intitulée Êpitaphes de la
dame de Balsac, l'auteur, dit-il, fait l'éloge de cette dame
et déplore sa perte, encore récente. Dans la deuxième,
VArrest de la louenge de la dame sans sy 2, il assure que
Crétin, Robertet, Octavien, Hémont, députés par les
1. L'expression, dans le sens de « sans pareille » ou « sans
défaut », est courante au xvie siècle. « Puys qu'une dame sans sy
— ■ Aymée j'ai, dont je meurs de souci » (Marguerite de Navarre,
Les quatre dames et les quatre gentilshommes). L'enfant sans sy,
c'est l'enfant Jésus (Marguerite de Navarre, Comédie de la capti-
vité de J.-C.) ; la Vierge est la créature sans sy (Bibl. nat. mss.
fr. 1715, fol. 144; 2205, fol. 29,38). — Avoir un sy, c'est avoir un
défaut, une tare : « On ne peut objecter rien à ceste royne, sinon
ce seul sy de vengeance, si la vengeance est un sy » (Brantôme,
Dames illustres*: Anne de Bretaigne).
2. L'arrêt en question se trouve reproduit (fol. 195) dans le
ms. 2206 de la Bibl. nat., intitulé : « Recueil de rondeaux, ballades,
chants royaux en l'honneur de la Vierge, et autres pièces. »
268 APPENDICE
dieux pour rechercher dans les livres, chroniques et his-
toires s'il était une femme supérieure à la dame de
Balsac, l'ont déclarée, d'un commun accord :
Seule sans per la plus belle des belles.
Dans la troisième partie [L'Appel interjecté par telles
nommées dedans contre la dame sans sy) le pocte
raconte que, peu après cet arrêt rendu, il vint trouver
les dames de la cour. Il s'attendait à en être bien reçu.
Au lieu de cela, il les voit se parler à l'oreille. Puis
l'une d'elles se détaché du groupe, Jeanne Chabot, dame
de Montsoreau, et lui adresse de vifs reproches, pour
avoir proclamé sans pareille la dame de Balsac. Etait-
elle donc plus sage que Pallas, plus chaste que Lucrèce,
plus belle qu'Hélène ou Didon ? Ce n'est pas une petite
offense
Que de nommer ceste dame sans sy ;
Quant est de moy, je m'oppose à cecy
Formellement, et pour certain j'appelle,
Car la sentence est par trop criminelle.
Après Jeanne Chabot, Blanche de Montberon invective
le poète :
En un langaige familier et court
Quoy estes-vous venu en ceste court
Pour y dresser entre les dames noise
Et en louer une seulle à vostre ayse?
Enfin, c'est la demoiselle de Tallaru qui appelle de
l'arrêt rendu. Elle finit sur ces mots :
Tous les escripts ne sont pas véritables
Que vous fatistes (poëtes) mettez dedans vos tables *.
1. Cet incident de l'appel interjeté contre V « arrest de la
louenge de la dame sans sy » rappelle celui qui fut soulevé, en
1424, par l'apparition de la Belle dame sans mercy d'Alain Chartier
(2e P., ch. ii du présent ouvrage).
LE POÈME DÉ LA ÙAMK SANS SV 2b9
Ce poème de la Dame sans sy se trouve :
1° A la fin d'un petit volume de seize feuillets in-4°
goth. à deux colonnes, sans date et sans nom d'impri-
meur, dont voici le titre : Le recueil des epistres d'Ovide
translaté en françoys o vray, ligne pour ligne, faisans
mencion de cinq loyalles amoureuses qui faisoient com-
plaintes et douloureuses lamentations pour leurs singu-
liers amys qui les avoient habandonnés pour autres,
c'est assavoir Zenone pour Paris qui ravit Helaine,
Adrianne à Theseus, Dido à Ennée, Philis à Demophon,
et Ysiphile au vaillant Jason. A la fin : Cy finist lappel
des trois dames contre la belle sans sy l.
[M. Georges Duplessis, dans son Essai bibliographique
sur les différentes éditions des œuvres d'Ovide (Paris,
Techener, 1889, p. 2), déclare n'avoir pu mettre la main
sur cette édition, et ne la signale que d'après la mention
du catalogue Yémeniz (1867, n° 1492). Le volume, quoi
qu'en dise M. l'abbé Molinier (Essai biographique et lit-
téraire sur Octavien de Saint-Gelays, Rodez, 1910, p. xi),
n'est pas à la Bibliothèque nationale.]
2° Dans un manuscrit provenant de la bibliothèque du
duc de La Vallière, et mentionné, dans le catalogue de
Bure (t. II, p. 295, n° 2873), sous ce titre : Epistres
d'Ovide translatées en françois, fesant mention des cinq
loyalles amoureuses qui fesoient complaintes et lamenta-
tions, avec Vépitaffe de ma Dame de Balsac, Varrest pour
la dame sans sy et V appel des trois dames contre icelley
le tout en rimes.
1. Le Roux de Lincy, loc. cit., liv. IV, ch. m, p. 140, note; cf.
Bru net, Manuel du Libraire, v° Ovidius.
270 APPENDICE
Ce manuscrit, qui dut être composé pour Anne de
Bretagne, fut mis en vente en 1877 par les libraires
Labitte et Voisin1, et racheté par M. Voisin pour le
compte du propriétaire. Depuis lors, on en perd la trace.
En voici la description, d'après la notice rédigée pour la
vente par M. Le Roux de Lincy :
« Le manuscrit est orné de huit grandes miniatures à
compartiments : les cinq premières sont relatives aux
Epîtres d'Ovide... les trois dernières se rapportent au
poème de la Dame sans sy... La première nous montre
la dame de Balsac couchée dans un lit à couverture d'or ;
elle vient d'être frappée au cou d'une lance d'or dont est
armée une vieille femme montée sur un bœuf, et qui
figure la Parque Atropos. Près du lit se tient un per-
sonnage portant une couronne ducale, vêtu d'une robe
de deuil, et dont toute la contenance exprime le chagrin.
Les quatre petits compartiments du bas représentent
l'apothéose et les funérailles de la dame sans pareille.
Dans la seconde des miniatures de cette partie, on voit
une dame portant une robe grise doublée d'hermine, qui
dicte l'arrêt de la dame sans sy à un scribe habillé de
rouge, assis à une table couverte d'un tapis bleu. La
scène doit se passer dans une salle du château de Blois.
Dans le compartiment du bas, où l'on reconnaît aussi les
vestibules du même château, se trouvent trois person-
nages qui semblent diriger leurs pas vers les apparte-
ments du haut. Enfin la troisième miniature, divisée
aussi en deux compartiments, nous montre, dans le pre-
mier, la reine Anne de Bretagne vue de face, en pied,
assise sous le dais royal, entourée de ses trois dames,
1. Notice d'un beau manuscrit orné de huit grandes miniatures,
provenant de la bibliothèque du duc de La Vallière, etc., dont la
vente aura lieu le mardi 20 mars 1877. Paris, Labitte et Voisin,
1877.
LE POÈME DE LA DAME SANS SY 27l
c'est-à-dire les dames de Montsoreau, de Montberon et
de Tallaru. Dans le compartiment du bas, ces mêmes
dames font comparaître devant elles l'acteur ou poète,
pour lui adresser leurs reproches... »
A l'occasion du poème, deux questions se posent :
A) Quelle est la dame de Balsac qualifiée de dame
« sans sy » ?
M. M. de Maulde *, Molinier-, Henry Guy 3 désignent
Anne de Graville. Le Roux de Lincy, dans sa Vie de la
reine Anne de Bretagne, l'avait également désignée. Mais,
dans la Notice d'un beau manuscrit, etc., qui vient d'être
citée, il revient sur sa première opinion, et déclare que
la dame sans sy doit être « Marie de Balsac, femme de
Louis de Malet, sire de Graville, amiral de France, et
mère de la célèbre Anne de Graville ». — M. Quentin -
Bauchart * opine également dans ce sens.
Marie de Balsac, « digne de recors pour la saincteté
de sa vie », dit son épitaphe, paraît avoir fait fort peu
parler d'elle, et les louanges hyperboliques décernées à
la dame sans sy ne lui conviennent guère. Us s'applique-
raient bien mieux à sa fille Anne, dont l'es prit, la beauté
les talents étaient célèbres. Mais l'éloge de la dame sans
sy est un éloge posthume, et nous savons qu'Anne vivait
encore en 1536. Or le manuscrit dont on a lu la descrip-
tion fut certainement composé, sinon pour Anne de Bre-
1. Louise de Savoie et François Icv.
2. Essai biographique et littéraire sur Octavien de Saint-Gelays,
3. Histoire de la poésie française au XVIe siècle, t. I, p. 1H0.
4. Les femmes bibliophiles, t. II, p. 380.
272 APPENDICE
tagne (morte en 1514), du moins de son vivant. Il est
évident, par suite, que le poème n'a pu être écrit en
l'honneur d'Anne de Graville : la dame de Balsac qua-
lifiée de « dame sans sy » appartenait à coup sûr à la
génération qui précéda la sienne (celle de Jeanne Cha-
bot et de Blanche de Montberon, les appelantes, celle
aussi des poètes cités, Octavien de Saint-Gelays, Crétin,
etc.).
Je ne peux donc, en dépit de certaines vraisemblances,
que me ranger à la seconde opinion de M. Le Roux de
Lincy et à celle de M. Quentin-Bauchart.
B) De qui est le poème ?
La plupart des érudits *, se fondant sur ce qu'Octa vien
de Saint-Gelays a traduit les Héroïdes d'Ovide, ont attri-
bué à ce même Saint-Gelays la paternité du poème qui
fait suite aux Héroïdes dans le petit volume et dans le
manuscrit ci-dessus mentionnés (tous deux introuvables) .
Mais cette attribution ne se soutient pas.
Octavien de Saint-Gelays, né en 1468, évêque d'An-
goulême en 1494, mourut en décembre 1502. Il n'a donc
pu composer d'épitaphes à la louange d'Anne de Gra-
ville, qui vivait encore en 1536 2, — ni même à la louange
de sa mère, morte en mars 1503. Résignons-nous donc
à ignorer le nom du poète qui chanta la mystérieuse
dame sans sy : tout ce qu'on peut affirmer de lui, avec
M. Le Roux de Lincy, c'est qu'il vivait à la cour d'Anne
de Bretagne.
1. MM. de Maulde La Clavière, Molinier et Henry Guy, et,
avant eux, le rédacteur du catalogue La Vallière.
2. Nous venons de voir, du reste, qu'il ne saurait être question
d'elle dans le poème, quel qu'en soit l'auteur.
LA BIBLIOTHÈQUE D?ANNE DE GRÀVILLE 273
II
LA BIBLIOTHÈQUE D'ANNE DE GRAVILLE
On ne peut avoir la prétention de dresser le cata-
logue exact et complet des livres ayant appartenu à
Anne de Graville. Il est probable qu'elle hérita de la
plupart de ceux qu'avait collectionnés l'amiral '. Mais
je n'ai (à très peu d'exceptions près) admis dans ma
liste que les manuscrits dont elle fut certainement pro-
priétaire, c'est-à-dire : 1° ceux-là, quelle qu'en soit la
provenance, qui sont décorés de ses armes ou portent,
sur les gardes, une attestation formelle de propriété ;
2° ceux qui, provenant de l'amiral, ont depuis fait par-
tie de la bibliothèque des d'Urfé. Ils n'y purent entrer,
en effet, que par l'intermédiaire de Jeanne de Balsac,
laquelle les tenait assurément de sa mère.
Voici, ces observations faites, la liste en question :
A. — Bibliothèque Nationale.
N° 254. — Le livre de la destruction de Troyes 2.
In-fol. veau fauve moucheté de noir, au dos de maro-
1. L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, etc., t. II, p. 381.
2. Ce manuscrit, « un des plus beaux qui existent », est décrit
par M. Quentin-Bauchart dans son livre Les femmes bibliophiles
(t. II, p. 380), sous ce titre : Histoire des Thébains et des Troyens
jusqu'à la mort de Turnus, d'après Orose, Ovide et Raoul
Lefevre.
18
274 APPENDICE
quin rouge, chargé du chiffre N. Manuscrit sur vélin
du xve siècle. 170 feuillets à deux colonnes, 41 grandes
miniatures, 64 vignettes. Initiales en or et couleurs.
Armes de Graville parties de celles de Balsac plusieurs
fois reproduites.
Ce manuscrit, exécuté pour Louis de Graville, passa
à sa mort aux mains de sa fille. Sur les gardes du com-
mencement, se trouve la mention suivante : « A damme
Anne de Graville, de la succession de feu mons. l'admi-
rai. 1518 K
Sur le verso de la feuille de garde qui porte cette
mention, on lit : « Voutre bon et loyal coussin. Phi.
de Rochechouart. » — « Toutes loy ailes pensées. Ph.
de Rochechouart2 ».
N° 20350. — Grandes Chroniques de France, des
Troyens jusqu'à l'avènement de Charles VI (1380).
xvie siècle. Parchemin. Miniatures. Armes de Gra-
ville.
Registre des naissances de deux des enfants de Guil-
laume de Balsac, baron d'Entragues, et de Louise de
Humyères (1540-1541) :
S'ensuyvent les noms des enffans de hault et puissant sei-
gneur Guillaume de Balsat, baron d'Entraigues, Dunes, Gler-
mont, le boys Maslesherbes et de damoyselle Louyse de
Humières sa femme. . . .
Guillaume de Balsac ne pouvait tenir ce manuscrit
4. Paulin Paris (Les manuscrits français de la Bibliothèque du
roi. Paris, Techener, 1836, t. III, p. 65) a lu 1543, et cette date a
été adoptée, à sa suite, par Le Roux de Lincy et par Quentin-
Baucbart. Mais l'erreur est évidente, et, comme je l'ai déjà
expliqué p. 98, n. 1, il faut certainement lire 1518.
2. « On ne peut s'empêcher de sourire, dit Paulin Paris (t. Il,
p. 277), en voyant les trisaïeux de la marquise de Montespan
faire des grâces à la bisaïeule de la marquise de Verneuil, maî-
tresse de Henri IV. »
LA BIBLIOTHÈQUE d'âNNE DE GRA VILLE 275
que de sa mère ; et c'est pourquoi je le range parmi
ceux qui ont appartenu à Anne de Graville.
N° 20853. — Recueil de pièces sur les croisades et les
guerres françaises, sur la population de la France et
Vhôtel du roi.
Liste des chevaliers qui accompagnèrent saint Louis
à Tunis en 1269. Indulgences pontificales pour le voyage
d'outre-mer, J 332. Dépenses de la" croisade d'Aragon,
1286. Subsides levés en France pour les guerres de
Flandre en 1304, 1314 et 1328. Liste des paroisses et
feux de France en 1304. État de l'hôtel royal en 1285,
1317, 1319, et de l'hôtel de la reine Jeanne en 1316,
1317.
Armes de Graville et d'Urfé.
N° 22541. — Les Triomphes de Pétrarque, avec
commentaires de Bernard Ilicino, traduits en français.
In-fol. xvie siècle. Au fol. 1, grande miniature, et la
devise : Musas natura, lachrimas fortuna. Miniature
pour chaque triomphe, aux armes et devise d'Anne de
Graville.
N° 22548-550. — Les sept sages de Rome, le livre
de Marques de Romme, de Saurin, de Cassiodorus et
de Peliarmenus et des faiz de plusieurs empereurs de
Romme et de Gostantinnoble.
xive siècle. Blason d'Anne de Graville appliqué au
XVIe *.
N° 23932 (1106 de Saint- Victor) . — Ce ms., qui
renferme un extrait de l'inventaire général des meubles
de Charles V, disposé par ordre alphabétique, est
signalé par L. Delisle2 comme ayant appartenu à Anne
de Graville.
1. Voir le Catalogue de la bibliothèque La Vallière, t. I1 1
p. 634, n° 4096. — Ce manuscrit avait fait partie de la biblio-
thèque de Charles V.
2. Le Cabinet des manuscrits, t. I, p. 25.
276 APPENDICE
N° 25535. — Chants royaux l, rondeaux et ballades
du puy de musique de Rouen.
Lettres ornées. Armes de Graville 2. — Ces chants
royaux, etc., portent la dédicace suivante : « A haulte
et puissante damoyselle Ma damoyselle Anne de Gra-
ville La Malet, Nicolas de Coquinvillier, evesque de
Verieuse 3, salut en Dieu et au corps vie prospère. »
Suit une sorte de préface.
N° 1880 (Nouv. acq.). — Voyages de Marco Polo,
traduction française.
1. Le chant royal comprend cinq strophes de onze vers (toutes
les strophes écrites sur des rimes pareilles aux rimes de la pre-
mière strophe), et un envoi de cinq vers écrits sur des rimes
pareilles aux rimes des cinq vers qui terminent les strophes.
2. Catalogue La Vallière, t. II, p. 328, n° 3016.
3. Sur Coquinvillier, Cauquinvillier ou Coquillier, évêque de
Verieuse, prieur de Saint-Laurent-en-Lyons, suffragant de l'arche-
vêque de Rouen, prince du Palinod en 1524, voir Les trois siècles
palinodiques ou Histoire générale des Palinods de Rouen, Dieppe,
etc., par Jos. André Guiol, de Rouen... publiés... par l'abbé A.
Tougard. Rouen, Paris, 1898, t. 1, p. 165. « Cette année (1524),
dit l'abbé Tougard, fait époque dans l'histoire de cet institut (le
Palinod de Rouen), non seulement par la dignité du chef, mais
par les soins qu'il prit de recueillir un assez grand nombre de
poésies qui avaient cours de son temps et dont plusieurs avaient
été couronnées de sa main. En se faisant l'éditeur de ce recueil,
il fut encore auteur de la dédicace qu'il en fait à Anne de Gra-
ville »...
« Cet évêché de Verieuse est inconnu », remarque La Mon-
noye annotant du Verdier (Bibl. françoise, t. V, p. 111). Il croit
qu'il faut lire Véneuse, en latin Venusia, en Italien Venosa. . . Et
il ajoute que Charles VIII, s'étant rendu maître du royaume de
Naples en 1495, put aisément accorder cet évêché (Venusia est
une ville de la Basilicate), à l'amiral de Graville, qui le lui aurait
demandé pour Nicolas Coquillier « apparemment son aumô-
nier ».
La Monnoye se trompe, et Coquinvillier ne figure pas sur la
liste des évêques de Venosa (Gams, Séries episcoporum). «Évêque
de Verieuse », d'ailleurs, se dit en latin episcopus veriensis : il
devait être, à ce que je suppose, évêque in partibus de Verria, en
Macédoine, la Bérée des Actes des Apôtres (XVII, 10-15, et XX, 4).
LA BIBLIOTHÈQUE d'aNNE DE GRA VILLE 277
Au verso du premier feuillet, la mention : « A Anne
de Graville, de la succession de feu Monsieur l'Admi-
rai. vcxvnj. » — Reliure en veau vert, au chiffre et
aux armes des d'Urfé.
B. — Bibliothèque de l'Arsenal1.
N° 2691 [46. S. A. F.]. — Recueil de différentes
pièces.
Mœurs du gouvernement des seigneurs. — Alberton
de Brescia. — Le livre de Mellibée et de Prudence sa
femme, traduction française de Renaud de Louhans.
— Traité contre l'astrologie et la divination. — « Guil-
lames : Le bestiaires rymés ». (Ce bestiaire a été publié
par Hippeau, en 1852.)
Au fol. 2 on lit : « A ma demoiselle Anne de Gra-
ville. Achetté à Rouen. — A Monseigneur d'Urfé. »
N° 2776 [61. B. F.]. — Les vœux du paon- et le
restor du paon*.
Le poème Les Vœux du Paon est de Jacques de Lon-
guyon. Le Restor du Paon est de Brisebarre.
Au fol. 1, on lit : « A Mademoiselle Anne de Gra-
1. Voir le Catalogue de M. Henry Martin, t. III, pp. 78, 104,
277, 393, et t. VIII (Histoire de la Bibliothèque de V Arsenal).
2. La Curne de Saint-Palaye, v° Paon : « Vœu du paon. —
Souvent, avant de découper le paon, dont chaque convive devait
avoir un morceau. . . le chevalier se levait et prononçait un vœu
d'audace ou d'amour, dit vœu du paon. La formule de ce serment
bizarre était : « Je voue à Dieu, à la Vierge Marie, aux dames et
au paon. . . » — Sur le poème des Vœux du Paon, voir Romania,
XXIV, 1895.
3. Restor ne doit pas être traduit par « retour ». Le sens est
ici « restauration », « remise en place ». A la fin du roman, on
rétablit le paon sur une colonne.
278 APPENDICE
ville, dame du Boys de Mallesherbes, vcxxi. Achetté
à Rouen. »
N° 3172 (321 B. F.]. — Le livre de la mutation de
fortune.
In-4° de 302 feuillets sur vélin relié en veau vert.
Sur la face, les armes d'Urfé, et, aux angles, un I entre-
lacé avec deux G.
Au fol. 1, les armes de Balsac, 1 et 4, écartelées de
celles de Graville, 2 et 3. — L'écu est chargé en abîme
d'un autre écu écartelé aux 1 et 4 d'argent à la guivre
issante de gueules ; aux 2 et 3 de gueules au portail
d'or *. Comme support, une femme 2.
Ce manuscrit a certainement appartenu à Anne de
Graville, mais c'est par une singulière inadvertance que
Malte-Brun [Histoire de Marcoussis, p. 341) lui en
attribue le contenu. L'auteur de la Mutation de fortune
est Christine de Pisan. — L'erreur de Malte-Brun s'ex-
plique par ce fait qu'on lit, sur la feuille de garde,
cette mention, d'une écriture ancienne : « La mutation
de fortune par Anne de Graville. »
N° 3511 [20 H. F.]. Livre appelé le devisement du
monde, lequel je, Grégoire, contre escrips du livre de
Messire Marc Pol, bon citoyen et très bon chrestien.
Au bas du fol. 2, écu écartelé de Balsac et de Gra-
ville. Dans les marges, les devises : Musas natura,
lachrimas fortuna, Ien garde un leal.
C'est la traduction, par un certain Grégoire, du livre
de Marco Polo 3.
1. J'ignore quelles sont ces armes.
2. Le P. Anselme (t. VII, p. 865, Amiraux de France), décri-
vant les armes de l'amiral de Graville, finit ainsi : « Supports :
Une femme vêtue d'une longue robe avec un bonnet un peu
pointu sur la tête et un griffon. Cimier : Une tête de griffon
dans un vol ».
3. Henry Martin, Catalogue, t. VIII, p. 304.
LA BIBLIOTHÈQUE D'ANNE DE GRAVILLE 279
G. — Divers.
M. Quentin-Bauchart (Les femmes bibliophiles, t. II,
p. 385) signale comme ayant appartenu à Anne de
Graville le manuscrit suivant :
Horae beatse Marise inrginis cum calendario.
xve siècle. Petit in-8°. Vélin. 200 feuillets écrits en
caractères demi-gothiques. Reliure moderne en maro-
quin brun à compartiments. Quinze belles miniatures.
Au bas de la quatrième miniature, les armes d'Anne
de Graville peintes sur un bouclier porté par un soldat.
Catalogue des livres de M. Bancel, 1882, n° 13. Vendu
5.100 fr. (à inconnu).
M. Wahlund, de son côté, signale (Ueber Anne de
Graville, p. 415, n° 1) un manuscrit appartenant « à
un particulier », La Bataille punique, qui porterait, sur
une de ses feuilles de garde, la mention : « Anne de
Graville, de la succession de son père l'Admirai, vcxvm ».
Il signale encore (op. cit., p. 414), comme ayant fait
partie de la bibliothèque d'Anne de Graville :
a) Le roman de Garin le Loherain (voir Catalogue
La Vallière, t. II, p. 206, n° 2728).
b) L'Histoire du chevalier Paris et de la belle Vienne
(The Hulh Library, Ennismore gardens, Hyde Park,
London. A catalogue of the printed books, manuscripts,
etc., collected by Henry Huth, IV, 1880, p. 1093).
Dans une vente faite à Londres, en mars 1791 *,
1. Wahlund, op. cit., p. 418, note 1. — « Bibliotheca elegantis-
sima Parisina. Catalogue de livres choisis, provenant du cabi-
net d'un amateur très distingué pour son bon goût, et l'ardeur
280 APPENDICE
figura un manuscrit sur vélin de la fin du xive siècle,
orné de 34 miniatures, ayant appartenu à Claude aVUrfé,
et intitulé : Le roman de Theseo ou d'Arcite et Palemon,
Vun et Vautre de Thehes, de sang royal extraits, lesquels
étant cousins-germains , par superflue amour de la belle
Emilie eurent ensemble question et débat, Vun desquels
à cette occasion perdit la vie et Vautre vint à son inten-
cion.
Il est à croire que ce manuscrit, dont la trace est per-
due, contenait la vieille traduction en prose de la
Teseide *, traduction qu'Anne de Graville se chargea de
rajeunir. Et peut-être est-ce d'après ce manuscrit qu'elle
écrivit son remaniement.
Il faut probablement compter comme lui ayant appar-
tenu le précieux manuscrit intitulé Procès de condamna-
tion et de justification de Jeanne d'Arc, précédés de la
chronique du Siège d'Orléans (Bibl. nat., mss. latins,
no 8838. — Exemplaire de d'Urfé).
Ce manuscrit, qui fut rédigé vers 1500, à l'instigation
de l'amiral de Graville, par un auteur inconnu, contient
une histoire de Jeanne d'Arc et un abrégé des deux pro-
cès traduits en français.
qu'il a eue de rassembler ce qu'il a trouvé de plus beau, de plus
rare, etc. . . La vente se fera à Londres au plus offrant, le lundi
28 mars 1791 et les cinq jours suivants. »
1. « Deux manuscrits au moins ont été conservés de cette
ancienne traduction, l'un à Chantilly (Catalogue du Cabinet des
manuscrits, n° 601), l'autre à Vienne (Bibl. Palatine, ms. 2617)...
Certains indices permettent de supposer que d'autres copies du
même ouvrage ont existé, et, peut-être, existent encore.. . Ces
indices ont été scrupuleusement recueillis par M. Cari Wah-
lund »... (Henri Hauvette, Les plus anciennes traductions fran-
çaises de Boccace). — Le manuscrit vendu à Londres en 1791 est
parmi ces copies qui « ont existé, et peut-être existent encore ».
LES MANUSCRITS DE « PALAMON ET ARC1TA » 281
Il fit très probablement partie de la bibliothèque de
l'amiral, et dut passer de ses mains dans celles d'Anne
de Graville. Celle-ci le légua vraisemblablement à sa
fille Jeanne, par l'intermédiaire de laquelle il entra dans
la bibliothèque des d'Urfé *.
Un manuscrit qu'il faut enfin signaler comme ayant
appartenu (celui-là certainement) à Anne de Graville,
c'est la traduction française des Histoires chaldéennes
de Bérose, traduction qui lui fut offerte par Pierre de
Balsac et dont il a été longuement question dans la
première partie de ce volume (chapitre II).
III
LES MANUSCRITS DE «PALAMON ET ARCITA »
Il n'existe qu'un manuscrit (Bibl. nat., n° 2253) des
rondeaux d'Anne de Graville. En revanche, nos fonds
publics contiennent six manuscrits de Palamon et Arcita.
En voici la description succincte.
A. — Bibliothèque nationale.
1° N° 1397. — In-4° vélin de 77 feuillets aux armes
de France et au chiffre de Louis XV. Titre au dos : La
vie de Thésée en vers. (Manquent six vers; plusieurs vers
défectueux ou répétés.)
1. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de
Jeanne d'Arc, Paris, 1847-1849, t. IV, p. 254 ; V, p. 438 et suiv.
282 APPENDICE
2° N° 25441. — Parchemin, 98 feuillets.
Devise-anagramme d'Anne de Graville : Ien garde un
leal, et, sur la feuille de garde, livre de raison portant
la date du mariage de sa fille Jeanne et celles des nais-
sances de ses six petits-enfants d'Urfé :
Le xxixe jour d'aoust, jour de la décollation saint Jehan
myl el Vcc trante deux au lyeu Nantes furent les nosses de
messire Claude d'Urphé et de dame Jehanne de Balsac, fille
du baron Dentragues et de damoiselle Anne de Gravylle...
Suivent les dates des naissances. Anne est mentionnée
comme ayant tenu sur les fonts deux de ses petits-fils.
Ce manuscrit, qui, comme on le voit, a certainement
appartenu à Jeanne de Balsac, provient du cabinet de
Gaignières. Le billet suivant de La Monnoye àGaignières
y est joint :
Vous ne pouviez manquer, Monsieur, d'avoir le manuscrit
dont nous parlâmes hier matin, puisque je l'aurois acheté pour
vous le même jour, si vous ne m'aviez prévenu. Seneuze, chez
qui je passai, m'apprit qu'il vous l'avoit vendu 55 sous. C'est
bien cher par rapport au mérite de l'ouvrage et au mauvais
état du volume ; c'est bon marché par rapport au petit nombre
de copies qui en ont été faites. Celle-ci vient de Claude
d'Urfé, gendre de la dame qui, par ordre de la reine Claude,
première femme de François Ier, entreprit cet ouvrage. Elle
s'appelait Anne, fille de Louis Malet, etc.. 4.
3° Nouvelles acquisitions, n° 719. — Titre : C'est le
beau rommant des deux amans Palamon et Arcita et de
la belle et saige Emylia translate de viel langaige et
prose et nouveau et rime par ma damoiselle Anne de
Graville la Malet dame du boys maslesherbes du com-
mandement de la Roy ne.
1. Ce billet a été reproduit par L. Delisle, Le Cabinet des manu-
scrits, etc., t. I, p. 351.
LES MANUSCRITS DE « PALAMON ET ARCITA » 283
xvi° siècle. Sur papier. 123 pages. En marge, deux
notes de Claude Fauchet K Manquent dix vers.
Sur la feuille de garde, on lit la note suivante :
« Le présent manuscrit n° LIV du catalogue Stephens
et les mss. XLVII et L du même catalogue ont été cédés
à la Bibliothèque nationale de Paris par la Bibliothèque
royale de Stockholm en vertu d'une autorisation du gou-
vernement suédois et en échange du ms. 8 du fonds
Scandinave... Paris, le 2 février 1872. »
C'est d'après une copie photographique de ce manu-
scrit que M. Algernon de Bôrtzell a, en 1892, publié à
92 exemplaires numérotés (Stockholm. Imprimerie
royale. P. A. Norstedt et Soner) son édition du « rom-
mant ».
4° Nouv acq., n° 6513. — xvie siècle. Sur papier.
48 feuillets.
Manuscrit en très mauvais état ; les quatre dernières
pages arrachées. Manquent trois cents vers. Devise ana-
gramme Ien garde un leal, après la dédicace à la reine.
B. — Bibliothèque de l'Arsenal.
N° 5116 [1631 B. F.] Recueil. — Même titre que celui
du ms. 719 nouv. acq. de la Bibliothèque nationale. —
xvie siècle. Parchemin. 82 feuillets, plus le feuillet A.
Manquent dix vers.
Initiales en or et couleur. Treize miniatures. Note
manuscrite de M. de Paulmy sur la feuille de garde. Au
1. Claude Fauchet (1530-1601) fut président de la cour des
Monnaies, et, sous Henri IV, historiographe. Ce sagace érudit,
dont on a notamment des Antiquitez gauloises et françoises et un
Recueil de V origine de la langue et poésie françoises, fut un explo-
rateur passionné du moyen âge.
284
APPENDICE
fol. 1, la devise Va nen di mot et des armoiries
peintes : de gueules à trois têtes de lapin {. Au même
folio (verso), miniature : Anne de Graville, à genoux,
offrant son livre à Claude de France 2.
Le « rommant », dans ce manuscrit, est suivi de :
1° (Fol. 71). LEpistre de Cleriande la Romaine à
Réginus, son concitoyen, le centurion. Translatée du
latin en françois. — Cette épître est de Macé de Ville-
bresme 3 .
2° (Fol. 77). UEpistre de Maguelonne à Pierre de
Provence (de Clément Marot).
C. — Bibliothèque de Chantilly.
La bibliothèque de Chantilly possède un manuscrit
du « rommant ». Voici comme il est décrit dans le cata-
logue (Chantilly. — Le cabinet des livres. Manuscrits,
t. II. Belles-Lettres, p. 119) :
« N° 1570. — Graville (Anne de) : Histoire de Pala-
mon et Archita, in-4° vélin. xvie siècle. — Le deuxième
feuillet porte les armes de Claude de France. L'écu,
entouré d'une cordelière, est placé au milieu d'un grand
C formé par quatre hermines héraldiques et posé lui-
même sur un champ lilas semé de C et d'hermines.
Toute la page est encadrée d'une cordelière. En regard
1. Il m'a été impossible d'identifier ces bizarres armoiries.
2. Anne est en noir ; ses cheveux blonds dépassent à peine la
coiffe; robe à grandes manches garnies de fourrure, encadrant
d'étroites manches cramoisies ; au col, une chaîne d'or où pend
un bijou.
3. Sur Macé de Villebresme, v. H. Guy, Histoire de la poésie
française au XVIe siècle, p. 354, et Revue d'histoire littéraire de la
France, 15 avril 1894.
LE DUEL DE 1578 285
(verso du premier feuillet) on lit une dédicace de dix-
huit vers à la reine, commençant ainsi :
Si j'ay empris, ma souveraine dame...
et suivie de ces mots, écrits sur un listel : « J'en garde
un leal », anagramme bien connu d'Anne de Gra ville... »
Ce très beau manuscrit, avant d'entrer dans les col-
lections de Chantilly, avait appartenu, en dernier lieu,
au baron Jérôme Pichon (vente d'avril 1869).
IV
LE DUEL DE 1578, D'APRÈS VULSOU DE LA
COLOMBIÈRE*.
L'occasion de la querelle prit son origine au Louvre,
pour un assez maigre sujet, à sçavoir pour une jalousie
que le sieur de Caylus conçeut contre Entraguet, l'ayant
veu sortir un samedy au soir de la chambre d'une cer-
taine dame, plus douée de beauté que de chasteté ; et
pour ce qu'elle estoit aussi aimée d'un des plus grands
de la cour, Caylus lui dist en riant qu'il estoit un sot ;
l'autre luy respond d'un mesme ton de voix qu'il avoit
1. Sur le héraldiste Vulson de la Colombière et sur son livre,
Le'vray théâtre d'honneur et de chevalerie, Paris, 1648, v. Adolphe
Rochas, Biographie du Dauphiné. Paris, Charavay, 1860. —
Vulson n'a fait que copier, en le rajeunissant, un récit donné
par Jean de la Taille (Discours notable des duels, de leur origine
en France, etc. Paris. Claude Rigaud, 1607), puis, d'après La
Taille, par Vital d'Audiguier (Le vray et ancien usage des duels.
Paris. Pierre Billaine, 1617). J'ai reproduit, comme étant plus
clair que celui de ses devanciers, le texte de Vulson.
286 APPENDICE
menty. Surquoy ayant pris leurs paroles autrement
qu'ils ne dévoient, ils font complot de se vouloir battre,
et de se trouver le lendemain dimanche matin à quatre
heures au parc des Tournelles (qui alors servoit de mar-
ché à vendre les chevaux) avec l'espée et le poignard
pour toutes armes, et chacun deux seconds seulement,
pour empescher qu'aucun tort ou supercherie ne fust fait
à l'un ny à l'autre. Caylus prit pour les siens Maugiron,
non moins beau que brave gentilhomme, aussi favory du
Roy, et Livarrot ; et quant à Entraguet, il choisit Riberac
et Schomberg, plutost toutefois pour y mettre la paix que
la guerre. Si bien que les parties s'entrevoyans de loin,
Riberac s'avance vers Caylus, et, parlant à Maugiron,
luy dit : 11 me semble que nous devrions plutost accor-
der et rendre amys ces deux gentilshommes que de
les laisser entretuer; surquoy Maugiron (que la Furie
Alecton possedoit desia) respondit en ces termes : par la
mort Dieu, Riberac, je ne suis pas venu icy pour enfiler
des perles, et résolument je me veux battre. L'autre, plus
modéré, luy repartit : Contre qui te voudrois-tu battre,
Maugiron? Tu n'as point d'interest en la querelle, et qui
plus est, il n'y a personne icy qui soit ton ennemy.
Alors Maugiron, jurant encore plus fort, réplique : C'est
contre toy que je me veux battre. Adonc Riberac, qui
estoit brave gentilhomme, et qui ne peut endurer l'au-
dace de ce jeune homme, respondit : A moy, et soudain,
comme l'autre mit l'espée à la main, il tira aussi la
sienne du fourreau et son poignard, et les croisant à
terre l'un sur l'autre, dit à Maugiron : Prions Dieu, et
puis nous nous battrons, puisque tu le veux. Et lors se
jettant à genoux, il fit sa prière assez courte, et toute-
fois trop longue au gré de Maugiron, qui en jurant encore
luy dit que c'estoit trop prié. Alors Riberac prenant son
espée et son poignard, s'en alla à Maugiron, et tout à
LE DUEL DE 1578 287
l'abord luy enfonce furieusement un coup d'estoc, lequel,
se sentant blessé, recule en arrière le plus viste qu'il
peut, poursuivy tousiours par son ennemy, jusques
à ce que, tombant par terre, et tendant la pointe de son
espée contre l'autre, il mourut : mais, par malheur,
Riberac, pensant qu'il ne tomberoit pas si tost, comme
il le poursuyvoit avec grand courage, s'enferra luy-
mesme dans les armes de son ennemy.
Mais, pour venir aux principaux querelleurs, Caylus,
qui s'estoit porté sur la place avec l'espée seule, voyant
Entraguet avec l'espée et le poignard, il luy dit qu'il le
devoit quitter. Entraguet luy respondit qu'il commen-
çoit à perdre le sens, et que c'estoient les armes qui
avoient esté ainsi accordées entr'eux. Mais cela n'est
pas sans dispute, à sçavoir si ce n'estoit pas de la fran-
chise d'un brave courage de le quitter, puisque l'autre
n'en avoit point. Toutefois Caylus estant trop généreux
pour demeurer en si beau chemin, ou retarder une par-
tie pour cela, ne laisse d'aller à luy, et de luy porter
quelques coups, dont il luy perça le bras d'une pointe,
mais il en receut trois ou quatre dans le corps, qui le
contraignirent de tomber à terre demy mort. 11 est à
présupposer que Caylus, n'ayant point de poignard, tas-
choit de passer sur son ennemy, qui, ayant cet avantage
sur luy, larresta de grands coups d'estoc qu'il luy tiroit
de pied ferme. Entraguet l'eûst achevé, n'eust été qu'il
le pria de se contenter.
Quant aux deux autres seconds, à sçavoir Schomberg
et Livarrot, comme ils virent que leurs amis estoient aux
mains, Schomberg dit : ils se battent tous quatre, que
ferons-nous (comme s'il eust voulu dire : separons-les).
Battons-nous aussi pour nostre honneur, respondit
Livarrot. Response qui fut trouvée fort estrange en ce
temps-là, auquel les seconds n'avoient pas accoustumé
288 APPENDICE
de se battre * ; et en effet quel honneur y pouvoit-il
avoir de se battre sans sujet ? Ils commencent donc à
s'entrecharger. Schomberg, qui estoit Alleman, d'un coup
de taille à la mode de son pais ouvre à Livarrot toute la
joue du costé gauche : mais Livarrot, plus adroit, luy
donna d'une estocade dans le sein de laquelle il le ren-
versa mort sur la place; et luy de son costé tomba, tout
estonné du grand coup qu'il avoit receu, et de l'abon-
dance du sang qui sortoit de sa playe...
ARNAUD SORBIN * ET L'ORAISON FUNÈBRE
DE JACQUES DE LÉVIS-GAYLUS
Arnaud Sorbin naquit en 1532, à Montech 3, de
parents très humbles. Il fut, dans son enfance, hospi-
talisé chez . un de ses oncles, savetier. Laborieux et
persévérant, il réussit à s'instruire, entra dans les
ordres, fut nommé curé de la paroisse de Sainte-Foy-
Peyrolières, puis théologal de Toulouse. Il dut à sa répu-
tation de prédicateur d'être appelé à Paris et nommé pré-
dicateur du roi. Il prit quelque influence à la cour, fut
de ceux qui poussèrent aux mesures extrêmes contre
1. « C'est le premier duel, dit Sauvai (t. II, p. 577), où les
seconds, appelés alors parrains, ont commencé à se battre. »
2. M. B. Rey, Biographie de Sorbin Arnaud, dit de Sainte-
Foi, évêque de Nevers. Montauban, Lapie-Fontanel, 1860. —
Emile Vaïsse, Etude historique et biographique sur Arnaud Sor-
bin de Sainte-Foy (Extrait des Mémoires de l'Académie Impé-
riale des Sciences de Toulouse). Toulouse, s. d.
3. Tarn-et-Garonne.
l'oraison funèbre de CJLYLU8 289
les huguenots, et dont le fanatisme célébra le massacre
de 1572. (Il composa, dit-on, une hymne « en forme
d'action de grâces » à saint Barthélémy).
Il écrivit de nombreux ouvrages, presque tous de
polémique, un notamment, intitulé : Le vray réveille-
matin des Calvinistes et des Publicains françoys (1575),
en réponse au Réveille-matin des Françoys, d'Eusèbe
Philadelphe (Nicolas Barnaud).
Il fut, sous les deux derniers Valois, le prédicateur et
le panégyriste à la mode. Onze de ses oraisons funèbres
nous ont été conservées, entre autres celles de Charles
IX, de Gaylus et de Saint-Mégrin.
Ces deux dernières oraisons funèbres lui valurent l'é-
vêché de Nevers (1578). Il résida dans son diocèse, et,
de fougueux ligueur qu'il était, devint ardent royaliste,
dès qu'Henri IV se fut converti. Il alla avec le cardinal
du Perron demander pour lui l'absolution au pape (1595),,
et, en 1600, fut l'un des arbitres de la fameuse confé-
rence de Fontainebleau, où du Perron et Duplessis-Mor-
nay argumentèrent l'un contre l'autre.
Il mourut en 1606, — et ce grand faiseur d'oraisons
funèbres eut à son tour la sienne. « C'estoit, dit son
panégyriste, un fleuve doré d'éloquence, un torrent
rapide traînant après soy les rochers les plus durs, un
tonnerre duquel ne procédoit pas la gresle et tempeste
des divisions, séditions et mutineries, mais bien la
douce et agréable pluye des larmes de la pénitence, qui
humectait les auditeurs J. »
1. Oraison funèbre de Révérend Père en Dieu Monsieur Arnauld
Sorbin, dicl de Saincle-Foy, vivant evesgue de Netiers et prédica-
teur des Boys très chrestiens Charles IX, Henri III et Henri IV,
prononcée en Véglise S. Cire, cathédrale de Nevers, par Pierre
Paulet... archidiacre en la dite église. Nevers, Pierre Roussin,
1608.
19
290 APPENDICE
Venons à l'oraison funèbre de Caylus1.
Henri III, en lui confiant l'éloge du mignon, avait
imposé à son prédicateur ordinaire un véritable tour de
force. Sorbin se tira d'affaire à son honneur.
Son discours s'ouvre par des considérations sur la
pensée de la mort. Apaisante et moralisatrice, cette
pensée est le meilleur des freins à modérer nos passions,
explique-t-il, notamment nos appétits de vengeance. Et,
s'adressant à la noblesse française, il lui fait immédiate-
ment l'application de son propos :
»
Puisque l'expérience joincte à l'humaine condicion nous
apprend combien nostre vie est flexible, et en combien peu
de tems elle s'écoule, semblable ou à l'ombre qui ne faict
que passer, ou à la fleur, dont la beauté est de si petite,
qu'on peut presque dire de nulle durée ; puisque la vie de
l'homme est vaine, voire a même vanité 2, qu'est-il besoin
1. Oraison funèbre de noble Jaques de Levis, fils de noble A.
de Levis comte de Kailus, gentilhomme chambellan ordinaire du
Roy, prononcée en V église S. Paul, en Paris, le dernier de mai
1878. Par M. Arnauld Sorbin, dit de S. Foy, prédicateur du Roy.
A Paris, chez Guillaume Chaudière, rue S. Jacques; à renseigne
du Temps et de l'Homme sauvage. 1578.
Cette plaquette, fort rare, est à la Bibl. nat. (Rés. 27 Ln 12593).
L'oraison funèbre y est précédée d'une « épistre » au père du
défunt. Sorbin l'encourage à la résignation et lui propose
l'exemple de tous les pères de l'Histoire sainte et de l'antiquité
classique dont son érudition lui fournit la nomenclature. Et il
finit en lui offrant son « oraison », prononcée « par le comman-
dement du Roy ». « Elle sera trouvée, possible, seiche et aride,
dit-il. Mais vous scavez qu'à peine ai-je eu un jour entier pour
la teistre (tisser), estant occupé, durant les deux jours d'inter-
valle entre la mort et sépulture (du défunt), à prescher les octaves
du Saint-Sacrement en l'église de Saint-Germain de l'Auxerrois ».
2. La vanité elle-même.
i/ORAISON FUNÈBRE DE CAYLUS 29l
de s'amuser aux voluptés, ambitions, vengeances et aultres
tels empeschemens, qui nous destournent du lieu où nous
aspirons ? Puisque la mort et pauperum tabernas regumque
turres sequo pede puisât, dit le poëte : scavoir que la mort
d'un pied égal et sans nulle discrétion frappe et les petites
logettes des pauvres et les grandes tours des roys ; et que
c'est elle seule qui (disoient anciennement les Grecs) n'a ni
autel, ni temple, tant elle est implacable : de quoy sert de
retenir chez soy, scavoir en son âme, ce qui peut rendre la
mort première l'entrée d'une plus grande et éternelle mort?
Gecy devriez-vous retenir et conserver en vos cœurs,
Nobles françoys, qui bien souvent permettez la mémoire de
la mort estre ou assopie ou du tout estainte par je ne scay
quel prétexte d'honneur, ou prétendue offense, pour une
tant soit légère injure, le plus souvent fondée sur un pied de
mouche, ou plustost sur l'ardeur du sang françoys, bouillon-
nant à l'entour de vos cœurs...
Sorbin ne craint pas d'insister. Il gourmande énergique-
ment
Ceulx qui se coupent la gorge de gaieté de cœur... disans
estre plus louable de mourir constamment que de vivre hon-
teusement. Mais en cela sont-ils trompés, qu'ils ignorent en
quoy consiste la vraye constance et magnanimité, ou en
mourant en barbares et gladiateurs... ou en portant
constamment l les mouvemens et transports de la pas-
sion qui les ébranle. En quoy Seneque, entre autres stoïques,
leur apprendroit à estre, non chrestiens 2, mais bien hommes
raisonnables, du devoir et vray naturel desquels ceste effré-
née barbarie et témérité les retire.
L'on n'a d'ailleurs pas le droit de se faire justice à
soi-même :
1. Avec constance.
2. Je ne dis pas même chrétiens.
292 APPENDICE
Que s'il y a des torts ou injures prétendues d'une part ou
d'autre, ce n'est à aucune des parties d'en juger ou avoir
cognoissance. N'est-ce pas au Prince ou au Magistrat de
cognoistre, voire juger à qui est l'offense, et qui est l'agres-
seur ? N'est-ce pas lui qui est l'âme de la Loy ? Chercher
la vengeance, juger en sa cause, et se déclarer, comme dict
est, partie, juge et bourreau ou exécuteur, n'est-ce pus
entreprendre sur l'autorité du Prince ? Outre ce, est-ce
vivre honorablement, que d'estre meurtrier contre le com-
mandement de Dieu ? Au contraire, est-ce vivre honteuse-
ment que de le craindre et obéir aux loix de nos supérieurs,
pour l'amour de luy ? Nous réputons à blasme de ne revan-
cher nos oultraiges, et non pas d'estre vicieux. 0 temps !
0 mœurs! 0 impiétés par trop grandes !
Je dis cecy, Noblesse françoise, non tant pour rafreschir
la mémoire de nos playes et pertes advenues pour telles
brèches faictes à la loy de Dieu et du Prince, comme pour
vous supplier d'ensevelir la trop misérable imitation du
triste passe-temps d'Abner et de Joab ' ...
Et Sorbin va préciser :
...Qu'est-il de plus triste, Françoys, quoy de plus déplo-
rable, que de veoir un nombre de fils d'honnestes et hono-
rables familles s'entrebattre et entretuer, par manière de
dire, pour néant, et la décision de leur différent approcher
par trop près de celle et du tems de Joab, et des Horatiens
et Curiatiens, voire de plus près qu'il ne convient ni au bien,
ni au bon nom de nostre nation, et françoyse et très chres-
tienne ?
1. II. Rois, II, 14-16 : « Abner dit à Joab : que quelques jeunes
gens s'avancent et s'exercent devant nous. Joab répondit : qu'ils
s'avancent. — Aussitôt douze hommes de Benjamin, du côté d'Is-
boseth, fils de Saùl, parurent et se présentèrent; et il en vint
aussi douze du côté de David. — Et chacun d'eux ayant pris par
la tête celui qui se présenta devant lui, ils se passèrent tous
l'épée au travers du corps, et tombèrent morts tous ensemble ;
et ce lieu s'appela le champ des vaillants en Gabaon. »
l'oraison funèbre de caylus 293
Mais, « le malheur étant advenu tel , je ne dois pour
cela désister, poursuit Sorbin, de louer nostre defunct » ;
et ce, « tant pour l'instruction de tous que pour la
consolation de ses parents et amis ».
Et il le loue d'abord « pour estre issu d'honorable,
voire illustre extraction »,
Ayant esté parent, de même nom et armes, de beaucoup de
maisons de grand nom, comme celle qui est honorée du
titre de mareschal de la foy * en nostre pays de Languedoc,
pour avoir assisté, tant à toutes les expéditions faictes et
dressées contre les Sarrazins en Levant, quant et 2 l'hono-
rable maison de Montfort et aultres, voire nostre saint
Louis, roy de France. Le père donc de nostre défunt, des-
cendu de telle et si honorable tige, parent par même
moyen de plusieurs fameuses maisons extraites de même
(comme de Ventadour, Gozans, Cailus, Saint-Léran) a voit sa
mère extraite de la fameuse famille d'Amboise 3, fameuse,
dis-je, tant pour sa sincérité en la foy, que pour les bons et
loyaux services rendus de longue main à la Couronne et
royaume de France La mère de nostre defunct fut fille de
feu monsieur de Montpesat, mareschal de France 4...
Issu de tels parents, le défunt, s'il avait vécu, n'eût
pas démenti les traditions de vertu et de piété de ses
ancêtres,
D'autant que, depuis sa blessure jusques au dernier souspir,
il n'a cessé d'employer grande partie du temps à faire péni-
1. Ce titre, qui passa à ses descendants, fut donné à Guy Ier de
Lévis, qui se croisa sous le comte de Montfort pour la guerre des
Albigeois, et fut fait maréchal de l'armée des Croisés.
2. Quant et : avec.
3. Antoine de Lévis, comte de Caylus, sénéchal et gouverneur
du Rouergue, était fils de Guillaume de Lévis et de Marguerite
d'Amboise.
4. Antoine de Lévis, comme il a déjà été dit (p. 487, n.5),
avait épousé Balthazar de Lettes des Prez, fille d'Antoine de
Lettes des Prez, maréchal de Montpezat, et de Lyette du Fou.
29 i APPENDICE
tence, et protester le regret et déplaisir qu'il avoit de n'avoir
mieulx servy Dieu, le Roy son seigneur et maistre, et sa
patrie : pouvant1 justement et véritablement tesmoigner
devant Dieu n'avoir jamais veu mort plus contrite et chres-
tienne que la sienne : monstrant par là... combien il avoit
profité en la bonne nourriture qu'il avoit reçue dès sa plus
tendre jeunesse, soubs un Roy très chrestien et amateur de
toute piété...
« Qu'on me dise donc », poursuit Sorbin, — et, dans
cette partie de son discours, il va dépasser la mesure :
Qu'on me dise donc si ce n'est une rare et excellente
vertu, de voir un gentilhomme de son âge, nourri en lieu où
la piété et la vertu n'est également ni reçue ni cultivée de
tous, prospérer si heureusement en la cognoissance et crainte
de Dieu...
Où il sort tout à fait de la mesure et du bon sens, c'est
quand, en une phrase qui dut faire sourire son audi-
toire, il dépeint les combattants comme de pacifiques
agneaux que la seule fatalité aurait armés les uns contre
les autres :
Ils estoient tous sans querelle ou animosité, et comme
frères et bons conserviteurs d'un mesme Roy et maistre,
autant hayans les querelles qu'aimant la concorde et se pei-
nans pour la remettre et entretenir...
Voilà qui est un peu fort. Et Sorbin sera mieux ins-
piré quand il admirera, se manifestant en faveur du
défunt, les effets de la miséricorde divine :
Dieu, cognoissant en luy la trace et le sentier de ceulx dont
il l'avoit extraict, ne l'a pas abandonné au besoin, ains 2 luy a
donné tems et espace pour practiquer par larmes, pleurs et
prières la très haute et divine clémence...
1. Pouvant, moi, Sorbin : c'est le style direct.
2. Mais. ♦
l'oraison funèbre de caylus 295
Le panégyrique s'achève en une prière, vraiment
touchante, et d'accent sincèrement ému :
Sauveur et rédempteur Jésus, qui n'estes venu pour perdre,
ains pour sauver les âmes, et donner vostre propre vie pour
le rachapt de plusieurs : nous supplions très humblement
vostre douceur et démesurée clémence, à ce qu'il vous plaise
imprimer dans nos cœurs et en nos âmes la mémoire de la
mort, vray frein à brider et retenir toutes nos concupiscences
plus que brutales, et les impétuosités turbulentes que Tire et
la sensualité produisent en nous; frein, dis-je, qui conserve
les peuples de tout danger, et de la rupture duquel provient
toute confusion et ruine. Faites donc, Seigneur, par la vertu
et force de ce frein, qu'il n'y ayt jamais en nous ire, indigrïa-
tion ou malice, ou aultre quelconque imperfection qui nous
destourne de l'obéissance de vos commandemens, et hors de
la règle de raison. Soyt loing de nostre Noblesse la rage et
fureur, les vengeances exécutées de propre et volonté et aulho-
rité ; loing le meurtre, l'assassinat, loing de nous tout guet-
apens et aultres telles œuvres dignes, non de Françoys, et
moins de chrestiens, et moins encor de la nation dite de si
longue main très chrestienne, mais des plus barbares du
monde.
Particulièrement donc, nous vous prions pour nostre
defunct, décédé en la foy et au giron de sa mère l'Eglise
saincte et catholique, muny de pénitence, nourry de la com-
munion de vostre sacré corps et de la participation de vos
sacremens. Exaucez-nous donques, Sauveur, exaucez, et le
constituez quant-et * Abraham, Isaac et Jacob, en la région
des vivans, avec tous les prophètes, apostres, martyrs, con-
fesseurs et vierges, et toute la saincte troupe de vos esleus ;
à fin que, délivré de la coulpe et peine condigne à icelle, et
posé en l'éternel repos, et nous quelque jour quant-et luy et
tous les heureux, nous puissions rendre louenges et actions
de grâces immortelles là-haut au royaume céleste, où vivez
et régnez, un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. — Amen.
1. Avec.
296 APPENDICE
Telle fut cette ingénieuse oraison funèbre où, sans
rien sacrifier des principes, et tout en condamnant éner-
giquement le duel, Sorbin trouva le moyen de louer,
pour sa pénitence et son repentir, le duelliste. 11 avait
bien mérité qu'en manière de récompense Henri III lui
octroyât l'évêché de Nevers.
VI
PLAIDOIRIE DE FRANÇOIS DE BRETIGNIERES
POUR MARIE-CHARLOTTE DE BALSAG
Probablement reconstitué d'après des notes prises à
l'audience, le texte de la plaidoirie de Brétignières, tel
que le donne le ms. 19783, est malheureusement trop
incorrect et souvent trop obscur pour se prêter à une
publication intégrale. Mais ce curieux document mérite
d'être analysé avec soin et largement cité, d'autant que
l'on y trouve, avec des renseignements typiques, une
discussion approfondie des questions qui se rapportent à
la validité et aux effets légaux, dans notre ancien droit,
des promesses de mariage.
Voici, au point de vue judiciaire, en quelle posture se
présentait Bassompierre devant le Parlement de Rouen.
Il appelait comme d'abus des sentences rendues par
les officiaux de Paris et de Sens ; il appelait aussi
d'un jugement par défaut rendu par la Chambre des
Requêtes du Parlement de Paris, jugement qui l'avait
condamné à servir une pension alimentaire de cinq cents
écus à l'enfant né de ses relations avec Marie-Charlotte ;
il demandait aux magistrats rouennais, à qui des
LÀ PLAIDOIRIE DE BRÉTIGNIÈRES 297
lettres du grand sceau avaient attribué la connaissance
du « principal », de déclarer nulle la promesse de
mariage du 10 juillet 1610 ; d'autre part, il avait à
répondre à une plainte en rapt formée contre lui, à la
dernière heure, par Mme d'Entragues.
De cet état de la cause va se déduire, en son ordre
logique, l'argumentation de Brétignières.
Il commence par rappeler l'histoire du procès et ses
différentes phases, puis développe une série de moyens
tendant : 1° à ce que la Cour déclare abusives et mal fon-
dées les sentences des offîciaux, dont, se disant domicilié
à Toul et diocésain de l'évêque du lieu * , son client déclinait
d'ailleurs la compétence; 2° à ce qu'elle annule l'arrêt de
la Chambre des Requêtes condamnant son client à servir
au fils de Mlle d'Entragues une pension alimentaire.
(Mlle d'Entragues, en poursuivant cet arrêt, n'avait eu,
suivant lui, d'autre but que de faire reconnaître en jus-
tice, par un moyen détourné, la paternité de Bassom-
pierre.)
Ces préliminaires achevés, il entre au vif du débat, et
discute la question de savoir si la promesse réciproque
de juillet 1610 doit être ou non déclarée valable et sor-
tir ses effets légaux 2.
Il s'attache d'abord à démontrer — accumulant à l'ap-
pui de sa thèse les exemples tirés de l'Ecriture 3 et les
1. Il était né, en 1579, au château d'Haroué, en Lorraine.
2. Le texte de cette promesse a été donné plus haut (p. 245,
n. 1).
3. « Le mariage d'Adam et d'Eve, dit-il, fustbéni de Dieu avant
la conjonction» ; au mariage de Tobie, ce fut le père de Sara qui
remplit le rôle de prêtre, etc....
298 APPENDICE
citations des Pères et des Conciles — que la bénédiction
nuptiale n'est pas seulement un « acte de bienséance »
extérieur au sacrement de mariage, mais qu'elle en con-
stitue un élément essentiel, lequel faisant défaut, il n'est
point de mariage valide :
Ce ne sont ny... les promesses folles, ni les sermens inu-
tiles témérairement donnez par aveuglement et transport
d'esprit, ny les familiaritez impudicques qui font le mariage,
— c'est un juste et légitime consentement donné, non en
ténèbres et en cachette... mais publiquement à l'ouvert
devant tout le monde par les voyes de la bénédiction nup-
tialle célébrée en Véglisee.1 finallement accomplypar l'action
conjugalle. Les conciles, la doctrine des Pères, les Ordon-
nances, les arrestez du Parlement l'ont ainsy déterminé....
[Or], j'ai le regret de dire à l'intimée : sy vous croyez que
l'appelant soit vostre mari ou le doive estre, quels moyens
avez-vous tenuz pour y parvenir? Où sont les recherches
faictes mutuellement au jour et à la lumière de la conversa-
tion ? Où est l'honnesteté de toutes les cérémonies publicques ?
Où se remarque le consentement de vos parens ? Où sont les
tables nuptialles portant les conventions arrestées entre vous?
Qui les a faites? Qui les a dictées? Qui les a résolues? Qui a
esté présent aux paroles solennelles qui ont contrainct vostre
foy à la fermeté de ceste union divine et nœud sacré ? Où sont
les proclamations des bans pour en asseurer l'effect et en
oster les empeschemens ? En quelle assemblée publicque de
voz amis avez-vous donné et reçeu les sermens solemnelz?
Avec la bénédiction de quel prestre avez-vous engagé vostre
volonté? Vous prétendez que le sieur de Bassompierre a
promis de vous espouser? Gela est bien foible. Non sunt
sponsalia s'il ne s'y trouve ni bénédiction de prestre,
ny assemblée de parens, ny cérémonies. Ce n'est qu'une
simple promesse de mariage à futur à laquelle, par toutes
les loix du monde, (on) ne peult estre contrainct. Au con-
traire, afin que rien ne se passast en un acte si solennel de la
vie sans y penser à loisir, on a voulu qu'il y eust intervalles
LA PLAIDOIRIE DE BRÉTIGNIÈRES 299
entre la promesse légitime et la solennité ; ce qui est cause
que beaucoup de mariages ne se font point, qui apporleroient
des querelles et des inimitiez mortelles... esquelles ruptilles
eschéent quelquefois des dommages et interestz 1 et quelque-
fois non.
Mais — continue Brétignières — l'intimée prétend,
elle aura l'impudeur de faire plaider « à la vue de toute la
France » que, la promesse de 1610 ayant été accompa-
gnée de relations intimes, le mariage entre elle et l'ap-
pelant s'est formé par là même, en vertu d'une présomp-
tion admise par les canonistes :
Quelques docteurs scolastiques tiennent [en effet] que la
solemnité de l'église n'est pas essentielle au mariage... que
le consentement mutuel suivi de la conjonction en est la
vraye essence... que la bénédiction du prestre n'est qu'un
acte extérieur de bienséance... [Ainsi] le mariage est un
sacrement de l'Église et ne se feroit point en l'église ! Ce qui
doibt estre formé par la bénédiction du prestre prendroit son
estre de la pollution ! Cette pollution [feroit] un sacrement,
puisque par la conjonction le mariage est accomply ! {Et il y
aurait mariage là où il n'y a en réalité qu'unej ardeur de
concupiscence effrénée, un consentement de fornication
secrette, une conjonction honteuse!
Pour absurde qu'il la juge, cette théorie des « mariages
présumés » a été, l'avocat en convient, « reçue depuis
quelques siècles »2. Mais elle donnait lieu à de perpétuels
1. C'est-à-dire : ces ruptures donnent lieu quelquefois à des
dommages et intérêts, etc.
2. Il est à peine besoin de faire remarquer que Brétignières
contredit ici ce qu'il vient d'avancer dans la première partie de
son plaidoyer. La théorie des « mariages présumés » — il le savait
mieux que personne — avait été, jusqu'au Concile de Trente, uni-
versellement admise. (Se reporter aux textes cités, pp. 236, 237.)
300 APPENDICE
scandales et aux abus les plus graves. Aussi le Con-
cile de Trente et l'Ordonnance de Blois * en ont-ils fait
justice.
Le Concile proclame « qu'il n'y a point de mariage
que celluy qui est faict publicquement en l'église ». Le
Concile, à vrai dire, n'a pas été promulgué en France
parce que certaines de ses décisions attentaient aux pré-
rogatives de nos rois et aux libertés de l'Eglise galli-
cane ; « néanmoins, on en a tiré de bonnes instructions
en ce qui touche la doctrine et les mœurs ». A telles
enseignes que l'Ordonnance de Blois, se conformant à
ces instructions, spécifie que l'on ne pourra dorénavant
contracter de mariage valable qu'à l'église, en la présence
de témoins, et après trois publications de bans, faites à
des intervalles déterminés. L'édit de 1606, complétant,
dans son article 12, l'Ordonnance de Blois, qui, sans pré-
ciser davantage, frappait des peines portées par les Con-
ciles les mariages clandestins, s'explique sur la nature de
ces peines, et prononce, en vertu des décisions conci-
liaires, la radicale nullité de tels mariages.
Il faut donc effacer dorénavant des traités de droit
canon l'opinion suivant laquelle la bénédiction nuptiale
ne serait que de pure bienséance. Dieu ne conjoint pas
« ce que turpitude a assemblé » :
En ceste prétendue conjonction où Dieu n'a point parlé,
mais que l'impureté a faict naistre, ce seroit honte de dire
qu'il y eust mariage. Il n'y a que désolation et misère, le nom
de Dieu n'y est point. L'incontinence l'a commencée, non le
consentement ; la bénédiction ne s'y est point trouvée, l'ordre
de l'honnesteté y a esté renversé.
Même en admettant, du reste, que la combinaison
1. Art. 40-44.
LÀ PLAIDOIRIE DE BîtÉTIGNlÈRES 301
d'une promesse clandestine et d'un rapprochement sexuel
pût (encore aujourd'hui) donner naissance à un mariage
valable, la cause de M1,e d'Entragues — poursuit Bréti-
gnières — n'en vaudrait pas mieux pour cela.
Dans le cas présent, la promesse, en effet, a suivi les
relations intimes, et n'a été donnée que six semaines
avant la naissance de l'enfant. Or, pour que la théorie
des « mariages présumés » trouvât son application, il
faudrait, de toute nécessité, que la promesse eût précédé
la copula.
Au surplus, Mllc d'Entragues « n'a jamais eu dessein
que ses familiaritez avec le sieur de Bassompierre se
portassent jusqu'au mariage ». Les lettres qu'elle lui a
écrites sont caractéristiques à cet égard :
Tantôt elle luy mande qu'elle sépare pour jamais son inté-
rest du sien; qu'aussy véritablement que Dieu est au ciel,
elle veult se séparer de luy ; qu'elle n'estime son affection
que comme celle du commun, que ses lettres sontl'arrest irré-
vocable de leur séparation; qu'il a la campagne libre et
qu'elle usera des mesmes loix. N'estimer l'affection d'un
homme que comme celle du commun et attester aussi vérita-
blement que Dieu est au ciel que son interest est séparé du
sien, sont-ce les marques qui tesmoignent le dessein du
mariage ? — En une autre lettre, elle luy mande que deux
fâcheux la recherchent, l'un de Périgord, l'autre de Touraine,
que ses parents demandent sa volonté, qu'elle le prie de luy
escrire auquel des deux il veult qu'elle se sacrifie pour son
contentement.... Jugés, Messieurs, de quel esprit et de quel
dessein peuvent parler ces lettres. Vouloir se sacrifier à un
mariage pour le contentement du sieur de Bassompierre, est-
ce un moyen pour faire valider une promesse de mariage ?
Cette lettre sans date est devant ou après la promesse; si
elle la précède, elle la rend inutile : quelle apparence que
vous puissiez forcer un homme d'estre vostre mary, en
302 APPENDICE
ayant voulu épouser un autre pour son contentement; si elle
est depuis la promesse, elle la détruit....
La passion de Mlle d'Entragues luy fist écrire (encore) une
autre (lettre) au sieur de Bassompierre, (où elle lui dit)
qu'ayant sceu qu'il recherchoit la fille de Monsieur le Con-
nestable, elle désiroit que ceste alliance réussit afin que l'enfer
du mariage le punist ; qu'elle le prie, se présentant une occa-
sion pour elle, qu'il n'empesche point sa bonne fortune.
Avoit-elle dessein pour mariage, qu'elle estime un enfer?...
La vérité est... qu'estant devenue grosse de huict mois,
elle désira une promesse de mariage du sieur de Bassom-
pierre, non pour s'en aider contre luy, mais seulement pour
se garantir du scandale. Car elle luy escript que sa mère est en
dessein de l'abandonner. . . et (elle) le prie d'amoindrir sa honte
et la garantir du scandale publicq, autrement qu'elle se per-
droit. Le sieur de Bassompierre, sur cette crainte et de peur
qu'elle ne se fît déplaisir, luy envoya la promesse ; mais ce
qu'elle ne tient que pour frivole, ce qu'elle demande pour
couverture et pour se garantir de scandale publicq produira-
t-il l'effectd'un mariage?...
Mme d'Entragues, « recognoissant trop évidemment
que les poursuites de sa fille (en exécution de la pro-
messe) estoient mal fondées », a, en désespoir de
cause, présenté requête, il y a un mois, « pour informer
du rapt qu'elle dit avoir esté commis par le sieur de
Bassompierre ».
Il y a deux espèces de rapt : le rapt de violence et le
rapt de séduction : « la force contraint la volonté, la
fraude trompe le jugement ». Il ne saurait être, en
l'espèce, question de violence. Y a-t-il eu séduction?
Peut-être. Mais lequel des deux amants a séduit l'autre :
Vostre fille a-t-elle esté ravye, ou bien est-ce elle qui a ravy
l'appelant? Sera-t-il dict que les hommes [sont toujours les]
LA PLAIDOIRIE DE BRÉTIGNIÈRES 303
ravisseurs, et que la beauté, qui porte la tyrannie dans ses
chrmes, ne ravira jamais?... La passion se rencontrant en
des majeurs, qui les pousse aux désirs sales et impudicques,
si quelque chose se passe entre eux, à qui en donnerez-vous
le blasme? La loi, enfreinte par tous les deux, ne preste son
secours ny à l'un ny à l'autre...
Votre plainte vient trop tard, — achève Brétignières
interpellant Mme d'Entragues — étant introduite dix ans
après les faits qui la motivent, deux ans et demi après
le commencement du procès actuel. Que ne la formiez-
vous il y a dix ans ; ou plutôt — car il n'y a pas ici la
moindre apparence de rapt — que ne vous montriez -vous,
il y a dix ans, plus vigilante? « Vostre âge et vostre
expérience vous ont assés appris comme il faut conser-
ver les filles. » Mais, en vérité, vous avez tout su, tout
toléré ; loin de fermer votre porte à Bassompierre, vous
avez encouragé ses assiduités ; « vous estes cause » du
malheur survenu ; de quel droit vous en plaindriez-vous
aujourd'hui ? — Ne fût-elle pas tardive et par là seul
injustifiée, votre plainte serait d'ailleurs irrecevable.
Votre fille ayant, avec l'autorisation de son père (alors
vivant) et la vôtre, choisi, en toute connaissance de
cause, la voie des procédures civiles, vous vous êtes, par là
même, interdit à jamais celle des poursuites criminelles.
Brétignières, dans sa péroraison, adjure les juges de
pas se laisser influencer par des considérations étrangères
au procès. «Tant plus les parties sont illustres, tant plu&
l'arrest qui interviendra servira d'exemple pour monstrer
que nos loix sont également justes sans acception
de personnes, et que la sanction des édictz de noz
304 APPENDICE
rois comprend tous ceux qui sont subjects à leur
sceptre... »
Et il conclut à ce qu'il plaise à la Cour :
1° Dire qu'il a été mal jugé et abusivement ordonné par
les sentences des offîciaux de Paris et de Sens ;
2° Qu'il a été pareillement mal jugé par Messieurs des
Requêtes, qui avaient condamné l'appelant à payer une
pension de cinq cents écus « pour les aliments du fils que
Mlle d'Entragues dit estre de luy » ;
3° Au principal, que la prétendue promesse de mariage
du 10 juillet 1610 est nulle et de nul effet ;
4° Que la dame d'Entragues est non recevable en sa
requête « pour informer du rapt » qu'elle prétend avoir
été commis par le sieur de Bassompierre.
On a vu plus haut1 comme quoi, sauf sur le second
chef, la Cour fit droit à ces conclusions.
1. Pp. 251,252.
INDEX ALPHABÉTIQUE1
Abner, p. 292.
Aché (M»e d'), p. 171.
Aché ou Achères (Famille d1), p. 243.
Aché (Le comte d'), p. 243.
Adonville (Jacques d'), dit aussi
Dadonville et Dadouville, p. 37.
Alamanni (Nicolas), p. 32.
Albon (Jeanne d'), p. 21.
Albret (Charlotte d'), duchesse de
Valentinois, p. 46.
Alciat (André), p. 139.
Alençon (Robert III, comte d'), p. 6.
Alençon (Alix d1), p. 6, 7.
Alençon (Marguerite de Valois-An-
goulême, duchesse d'), puis reine
de Navarre. Voy. Marguerite.
Alençon (Françoise d'), p. 86, 87.
Amboise (Maison d'), p. 293.
A mboise (Georges, cardinal d'), p. 12,
43, 44, 45, 46, 75, 76, 78.
Amboise (Charles de Chaumont d'),
p. 12, 43,44, 45,46, 51,81.
Amboise (Georges de Chaumont d'),
fils du précédent, p. 46.
Amboise (Marguerite d'), p. 293.
Angleterre (Béatrix d'), p. 6.
Angleterre (Marie d'), p. 12, 87.
Angoulême (Charles, comte d'), p.
9, 44.
Angoulême (François, comte d'), de-
puis roi de France sous le nom de
François Ier. Voy. François.
Angoulême (Marguerite d'). Voy.
Marguerite.
Angoulême (Françoise-Marie de Va-
lois, dite Mlle d'), p. 259.
Angoulême (Marie-Thérèse-Charlotte
de France, duchesse d1), p. 218.
Annius de Viterbe, p. 68.
Anjou (Henri de Valois, duc d'Or-
léans, puis d'), depuis roi de France
sous le nom de Henri III. Voy.
Henri III.
Anjou (François de Valois, duc d'A-
lençon, puis d'), p. 190, 191, 192,
193, 202.
Anselme (P. de Guibours, dit le P.),
p. 10, 21, 99.
Antiochus Soter, p. 68.
Antoine, laquais, p. 63, 64.
Antragues. Voy. Entragues.
Apchier (Famille d'), p. 243.
lo Cet index des personnages cités ne comporte pas d'indications bibliogra-
phiques. Les noms d'auteurs n'y figurent donc qu'exceptionnellement.
20
306
INDEX ALPHABÉTIQUE
Arbaud (François de Porchères d'),
de l'Académie française, p. 104.
Armagnac (Jacques d'), duc de Ne-
mours, p. 8, 13, 24.
Armagnac (Jean V, comte d'), p. ix,
21, 23 et suiv., 38.
Armagnac (Isabelle d'), p. 23.
Armagnac (Charles, vicomte de Fi-
zensaguet, puis comte d'), p. 28.
Arnauld (Antoine), p. 244.
Arques (Anne d'), depuis duc de
Joyeuse, p. 192.
Assy (Jeanne Hennequin, dite Mllc
d'), p. 242.
Aubigné (Agrippa d'), p. 183, 185,
200.
Aubriot (Hugues), p Gl.
Audiguier (Vital d'), p. 211.
Augustin (Saint), p. 214.
Aumale (Charles de Lorraine, duc
d'), p. 203.
A union t (Jean d'), maréchal de
France, p. 180, 181, 206, 209.
Auton (Jean d'), p. 12.
Autriche (Maximiliend'j. Voy. Maxi-
milien.
Autriche (Marguerite d"). Voy. Mar-
guerite.
Autriche (Eléonore d'). Voy. Eléo-
nore.
Auvergne (Charles, bâtard de Valois,
comte d1), puis duc d'Angoulême,
p. 179, 214, 216, 221, 222, 223,
224, 226, 232, 244.
Aydie (Guyd'), p. 194.
Haillet (Thibaud), président au Par-
lement de Paris, p. 64.
Balsac (Odo, sgr de), p. 19.
Balsac (Raoul de), p. 21.
Balsac (Roffec de), p. 19.
Balsac (Jean de), sire d' Entra;/ ues,
p. 20.
Balsac (Rolfec ou RaufTet II de), sé-
néchal de Nîmes et de Beaucaire,
p. 19, 20,21, 24, 25,26, 27, 38.
Balsac (RaufTet III de), fils de Rauf-
fet II, p. 21.
Balsac (Geoffroy de), sgr de Mont-
morillon, fils de RaufTet II, p. 22,
99.
Balsac (Marie de), fille de RaufTet II,
femme de l'amiral de Graville, p.
3,18,19, 21,38,39, 47,62,78,84, 271.
Balsac (Robert de), sénéchal d'Age-
nais et de Gascogne, frère de
RaufTet II, p.vm, 19,22 et suiv., 62.
Balsac (Pierre de), fils de Robert,
mari d'Anne de Graville, p. v, 19,
29, 37, 62, 63, 64, 65, 67, 68, 69,
73, 81, 84, 97, 98, 99, 101, 161,
281, 282.
Balsac (Jeanne de), fille de Robert,
femmed'Amaury de Montai, p. 37.
Balsac (Guillaume de), fils de Pierre,
p. 97, 98,161, 177,182, 274.
Balsac (Thomas de), sgr de Mon-
taigu, fils de Pierre, p. 98, 161,
177, 215,265.
Balsac (Louise de), fille de Pierre,
femme de Charles Martel, sgr de
Bacque ville, p. 99, 162.
Balsac (Jeanne de), fille de Pierre,
p. 157, 161 et suiv., 174, 273, 282.
Balsac (Antoinette de), abbesse de
Malnoue, fille de Pierre, p. 162.
Balsac (Georgette de), fille de Pierre,
p. 162.
Balsac (François de), fils de Guil-
INDEX ALPHABÉTIQUE
307
laume, p. 478, 479, 480, 202, 203,
204, 206, 207-242, 246, 247, 248,
223, 224, 225, 226, 234, 242, 244,
245, 265.
Balsac (Charles de), sgr de Clermont-
Soubiran, dit Clermont (VEntra-
gues, fils de Guillaume, p. 478,
484, 202, 207,244, 265.
Balsac (Charles de), sgr de Dunes,
dit Entraguet, fils de Guillaume,
p. 178, 484 et suiv., 285, 286, 287.
Balsac (Louise de), fille de Guillaume,
mariée au baron de Clère, p. 478.
Balsac (Catherine de), fille de Guil-
laume, mariée au duc de Lennox,
p. 478, 225.
Balsac (Charles de) ,évêque de Noyon,
fils de Thomas, p. 252.
Balsac (Claudine de), dame de Bois-
roger, fille de Thomas, p. 245.
Balsac (Charles de), fils de François,
p. 265.
Balsac (César de^, sgr de Gié, fils de
François, p. 214, 242, 247, 265.
Balsac (Charlotte-Catherine de), fille
de François, p. 265.
Balsac (Catherine-Henriette de), mar-
quise de Verneuil, fille de François,
p. 71, 484, 240, 243 et suiv., 243,
244, 253, 255, 256, 264, 274.
Balsac (Marie-Charlotte de), fille de
François, p. 74, 243,245, 240 et
suiv., 258, 296 et suiv.
Balsac (Louise de), fille de François,
p. 213.
Balsac (Charles de), sgr de Dunes,
fils de Clermont d'Entragues, p.
214, 242.
Balsac (Barthélémy de), sgrde Saint-
Pau, p. 207.
Balzac (Jean-Louis Guez, sgr de),
p. 48, 49, 245, 246.
Balzac (Honoré de), p. 49.
Banville (Théodore de), p. 424, 425,
427, 429.
Barbiano (Carlo), p. 9.
Barbiche (La), levrette de Mme de
-Villeroy, p. 200.
Barnaud (Nicolas),Voy.Philadelphe.
Bassompierre (François de), p. 179,
244, 243-248, 250-253, 258, 296 et
suiv.
Bassompierre (Louis de), évêque de
Saintes, p. 254, 252, 258, 265.
Bauchart (Quentin), p. 98, 272, 274.
Beaujeu (Pierre II de Bourbon, sire
de), p. 9,25, 144.
Beaujeu (Anne de), duchesse de
Bourbon, p. 8, 9, 44.
Beaumont, lévrier de Charles IX,
p. 200.
Beaune (Jacques de), p. 40.
Beauvais-Nangis (Antoine de Bri-
chanteau, sgr de), p. 184, 494.
Beauvau (Louis de), p. 437.
Bellegarde (Roger de Saint-Lary et
de Termes, sgrde), p, 244.
Bellengues (Jeanne de), p. 7.
Bêlos, forme grecque du nom du
dieu chaldéen Bel, p. 68.
Benserade (Isaac de), p. 427, 428,
429.
Bérose, p. 55, 66, 67, 68, 69.
Berry (Jean de France, duc de),
p. 64.
Besançon (Étiennette de), p. 70.
Billon (François de), p. 57.
Biron (Charles de Gontaut, duc de),
maréchal de France, p. 221.
Blancher (Loyse), p. 64.
308
LNDEX ALPHABÉTIQUE
Boccace (Jean), p. 58, 87, 132, 135,
136, 138, 142, 153, 155.
Boileau-Despréaux (Nicolas), p. 122,
125.
Boissat (Pierre de), de l'Académie
française, p. 104.
Boleyn (Anne de), p. 87.
Bonnemet, p. 175.
Bôrtzell (M. Algernon de), p. vu,
143, 144, 283.
Bossuet, p. 95.
Boucher d'Argis (Antoine-Gaspard),
p. 49.
Bouchet (Jean), p. 103, 121, 156.
Boudu, de l'Académie française (?),
p. 104.
Bouille (François - Claude - Amour ,
marquis de), p. 176.
Bouillon (Godefroy de), p. 6.
Bouillon (Henri de La Tour d'Au-
vergne, vicomte de Turenne, duc
de), p. 221.
Bourbon (Louis II, duc de), p. 117.
Bourbon (Jean 1, duc de), p. 103.
Bourbon (Louis, bâtard de), amiral
de France, p. 8.
Bourbon (Jean II, duc de), p. 21.
Bourbon (Jean de), évêque du Puy,
p. 21.
Bourbon (Pierre II, duc de). Voy.
Beaujeu.
Bourbon (la duchesse de). Voy.
Beaujeu.
Bourbon (Charlotte de), comtesse de
Nevers, p. 46.
Bourdon (Nicolas), de l'Académie
française, p. 104.
Bourgogne (Robert de France, duc
de), p. 6.
Bourgogne (Adèle de), p. 6.
Bourgogne (Philippe le Hardi, duc
de), p. 117.
Bourgogne (Jean sans peur, duc de),
p. 7.
Bourzeys (L'abbé Amable de), de
l'Académie française, p. 104.
Boulheillier (Denis), avocat au Par-
lement de Paris, p. 244.
Brantôme (Pierre de Bourdeille, sgr
et abbé de), p. 41, 42, 45, 49, 52,
100, 188, 190, 195, 196, 197.
Bretagne (Marie de), p. 6.
Bretagne (Jean II, duc de), p. 6.
Bretagne (François II, duc de), p. 9,
111.
Bretagne (Anne de), p. 10, 40, 54,
85,86,111, 270,271, 272.
Brétignières (François de La Berti-
nière ou de), p. 242, 248, 249, 250,
251, 296 et suiv.
Brezons (Famille de), p. 163.
Briçonnet (Guillaume), évêque de
Meaux, p. 89, 94.
Brisebarre, p. 277.
Brissac (Jeanne de Cossé, dite M,lc
de), p. 193.
Brunswick (Le duc de), p. 186.
Bulles (Claude de), aumônier du Ca-
binet de Henri III, p. 207.
Bussy d'Amboise (LouisdeClermont,
sgr de), p. 183, 191, 192, 193, 194.
Cagliostro (Joseph Balsamo, dit le
comte de), p. 168.
Calabre (Charles III, duc de) et
comte du Maine, p. 8.
Camus de Pontcarré (Pierre-Nico-
las), p. 167.
Camus de Pontcarré (Jeanne), mar-
quise d'Urfé. Voy. Urfé.
INDEX ALPHABÉTIQUE
309
Caudale (Louis-Charles-Gaston de
Nogaret.duc de), p. 259,261,262.
Casanova (Jacques), p. ix,168 et suiv.
Cassagnes de Beau fort (Charles de).
Voy. Miramon.
Castelnau de Bretenoux (Jean de)»
p. 27, 28.
Castelnau (Antoinette de), p. 28, 33, 37.
Catherine de Médicis, p. 42, 188, 189.
Caylus (Maison de), p. 293.
Caylus (Antoine de Lévis, comte
de), p. 187,193.
Caylus (Jacques de Lévis-), p. ix,
184, 1 87, 191-201 , 285, 286, 287, 289.
Caylus (Jeanne de Lévis, dame de),
p. 195.
Cazotte (Jacques), p. 168.
Chabannes (Agnès de), p. 20.
Champaigne (Philippe de), p. 266.
Champier (Symphorien), p. 36, 102.
Chapelain (Jean), p. 246.
Charlemagne, p. 11.
Charles V, roi de France, p. 60, 275.
Charles VI, roi de France, p. 7, 58,
117, 274.
Charles VII, roi de France, p.24,178.
Charles VIII, roi de France, p. 9,
10, 11, 12, 17, 29, 30, 31,34, 35,
68, 111, 276.
Charles IX, roi de France, p. 179,
180, 183, 185, 194, 200, 289.
Charles-Quint, p. 95, 103, 131, 139.
Charles le Mauvais, roi de Navarre,
p. 6.
Charles le Téméraire, p. 25 .
Charins, p. 182.
Charlus (Le sire de), p. 29.
Charry (Jacques Prévost, sgr de),
p. 182, 183.
Chartier (Alain), p. 104, 110, 111,
113, 114 et suiv., 130, 133.
Chastellain (Georges), p. 104, 111.
Châteaubriant (Françoise de Foix,
comtesse de), p. 86.
Châteauneuf-Bandon (Maison de), p.
243.
Châteauvieux (Joachim de), p. 207.
Chalillon (Guy de), comte de Saint-
Paul, p. 6.
Chatillon (Eléonore de), p. 6.
Chatillon (Odetde Coligny, cardinal
de), p. 57.
Chaucer (Geoffroy), p. 136, 137.
Chauvelin (François ["?]), avocat au
Parlement de Paris, p. 244.
Cheverny (Philippe Hurault, sgr de),
p. 179, 203.
Chevreuse (Claude de Lorraine, duc
de), p. 228.
Claude de Franee, p. vi, 58, 85, 87,
88, 131, 132, 140, 141, 282, 284.
Clément d'Alexandrie, p. 68.
Clère (Jacques, baron de), p. 178.
Clermont d'Entragues. Voy. Balsac
(Charles de).
Clermont-Verteillac (Antoine de Tou-
chebœuf, comte de), p. 195.
Clèves (Marie de), p. 101.
Clèves (Catherine de), princesse de
Porcien, puis duchesse de Guise,
p. 183, 200.
Coislin (Charles du Cambout, mar-
quis de), p. 260.
Colas (François), sgr des Francs, p.
204, 206.
Colomby (François de Cauvigny,
sieur de), de l'Académie française,
p. 104.
Comminges (Odet d'Aydie, sire de
Lescun, comte de), p. 9.
310
INDEX ALPHABÉTIQUE
Commynes (Philippe de), p. 11,34,35.
Condé (Louis 1er de Bourbon, prince
de), p. 42.
Condé (Henri II de Bourbon, prince
de), p. 228, 239.
Condé (Louis II de Bourbon, prince
de), dit le Grand Condé, p. 264.
Condé (Charlotte- Marguerite de
Montmorency, princesse de), p.
228, 229, 230, 243.
Coquinvillier (Nicolas de), p. 401,
102, 276.
Corticelli (Marie-Anne), p. 170, 171,
173.
Cossé (Charles II de), maréchal de
France, p. 179, 192.
Coste (Hilarion de), p. 46.
Couderc de Saint-Chamant(M.),p.2S.
Cozans, pr Cousan (Maison de), p. 293.
Cousin de Courchamps (Pierre-Marie-
Jean), p. 167.
Crétin (Guillaume), p. 103, 104, 113,
156, 267, 272.
Grillon (Louis des Balbes de Berton,
sgr de), p. 189.
Cureau de la Chambre (Marin), de
l'Académie française, p. 104.
"Dante Alighieri, p. 104.
Dammartin (Antoine de Chabannes,
comte de), p. 24.
Da Ponte (Lorenzo), p. 173.
David, p. 225.
Z)esc/iamps(Eustache),p.l 10, 120,124.
Des Moulins (Laurens), p. 37.
Desportes (Philippe), p. 198.
Des Querdes (Philippe de Crève-
cœur, sgr), p. 11.
Dorât (Claude-Joseph), p. 139.
Dorguyn (Etienne), aumônier de
Henri III, p. 207.
Dryden (John), p. 137.
Du Bellay (Le cardinal), p. 57.
Du Bellay (Martin), p. 141.
Du Bellay (Joachim), p. 127.
Du Cambout (Marie du), duchesse
d'Épernon, p. 260,263.
Du Chastellet (Alexis-Jean, marquis),
p. 175, 176.
Du Chastellet (La marquise). Voy .
Urfé.
Du Chastellet \ Achille-François-
Félicien de Lascaris d'Urfé, mar-
quis), p. 176.
Du Fou (Lyette), p. 293.
Du Gua (Louis Bérenger, sgr), p.
184, 187, 188, 189.
Du Guet (Jacques-Joseph), p. 263.
Dunes (M. de). Voy. Entraguet.
Du Perron (Jacques Davy, cardinal),
p. 289.
Duplessis-Mornay . Voy. Mornay.
Du Pont (Gratien du), sgr de Dru-
sac, p. 111, 120.
Durrieu (le comte Paul), de l'Ins-
titut, p. 18, 66, 67.
Du Rumain (Constance-Simone-
Flore-Gabrielle Rouault de Ga-
maches, comtesse), p. 172.
Du Terrail (Georges), p. 48.
Du T illet (Jean), greffier en chef du
Parlement de Paris, p. 64.
Du Vigean (Mlle), en religion sœur
Marthe de Jésus, p. 264.
"Edouard VI, roi d'Angleterre, p. 42.
Elbeuf (Charles de Lorraine, duc
d), p. 203.
Éléonore d'Autriche, p. 131.
Elisabeth de France, femme de
Richard II, roi d'Angleterre, p. 7.
1XDEX ALPHABETIQUE
311
Elisabeth de France, fille d'Henri
II, roi de France, p. 52.
Elisabeth deFrance, fille d'Henri IV,
p. 256.
Entragues. Voy. Balaac.
Entraguet. Voy. Balsac (Charles de,
sgrde Dunes).
Epernon (Jean-Louis de Nogaret de
La Valette, duc d'), p. 193, 203,
208, 229.
Epernon (Bernard de Nogaret, mar-
quis de La Valette, puis duc d'),
p. 257, 258, 259, 262.
t Epernon (La duchesse d'). Voy. du
Gambout.
Epernon (Anne-Louise-Christine de
Foix de La Valette, duchesse d'),
en religion sœur Anne-Marie de
Jésus, p. ix, 259 et suiv.
Epinay (Jean d'), évêque de Mire-
poix, p. 18.
Erasme, p. 17, 91, 92.
Escoman (Jacqueline Le Voyer,
femme d'Isaac de Varennes, sieur
d'Escoman, dite la d'), p. 229.
Estouteville (Jean d'), prévôt de
Paris, p. 61.
Estrées (Gabrielle d'), p. 215, 256.
Eusèbe,p. 68.
Evêkhous, roi de Chaldée, p. 69.
Fabri (Laurent), p. 32.
Fabri (Ludovic), p. 32.
Fabri (Lancia), p. 32, 33.
Fabri. Voy. Lefèvre.
Farel (Guillaume), p. 95.
Fauchet (Claude), p. 283.
Faucon de Ry ou de Rys (Alexandre
de), p. 247.
Fenaille (M. Maurice), p. 38.
Fenwick (M. T. Fitz Roy), p. v, 55,
66.
Ferrare (Renée de France, duchesse
de), p. 179.
Ferdinand ier, empereur d'Alle-
magne, p. 95.
Ferdinand H d'Aragon, roi de Na-
ples, p. 31.
Ferrières (Jean de), sgr de Mali-
gny, p. 40.
Fervaques (Guillaume de Hautemer,
maréchal de), p. 247, 248.
Feuillet (Octave), p. 158.
Fiesque (Jean-Louis, chevalier de),
p. 259.
Florange (Robert III de La Marck,
sgr de), p. 141.
Foix (Roger-Bernard III, comte de),
p. 6.
Foix (Jeanne de), comtesse d'Arma-
gnac, p. 27.
Foix (Gaston IV, comte de), p. 70.
Foix de Candale (Marie de), p. 194.
France (Charles de), duc de Guyenne,
p. 22, 23, 25.
France (Jeanne de), duchesse d'Or-
léans et de Berry, femme de
Louis XII, p. 46, 47.
François Jer, roi de France, p. vi, 5,
48-52, 57, 58,85, 87, 88,96, 112,
131, 132,138,141, 153, 282.
Frayssinet (Antoine dTzarn de),
p. 195.
Gaignat (Louis-Jean), p. 175.
Gaignières (Roger de), p. 16, 55, 66,
101, 282.
Gaignon (Jeanne), p. 265.
Gargantua, p. 69, 72.
Gaucourt (Le marquis de), p. 51.
312
INDEX ALPHABÉTIQUE
Gay (Delphine), p. 57.
Giac (Pierre de), chancelier de
France, p. 61.
Giovannini (Baccio), résident de
Toscane, p. 232, 233, 238.
Givry (Anne de Pérusse d'Escars,
cardinal de), p. 257.
Gontaut-Biron (Louise de), p. 166.
Graban, Greban ou Gresban (Ar-
noul), p. 103.
Graban (Simon), p. 103.
Gramont (Philibert, sgr de), p. 191,
192.
Grand son (O ton de), p. 118.
Graville (Jean III Malet, sgr de),
p. 6.
Graville (Jean IV Malet, sgr de),
p. 6.
Graville (Jean V Malet, sgr de), p. 7.
Graville ( Jean VI Malet, sgr de), p. 7.
Graville (Louis Malet, sgr de), ami-
ral de France, p. v, vu, x, et
lrc partie, ch. I et II, passim; p.
271,274,276,280,282.
Graville (Louis II Malet de), fils de
l'Amiral, p. 39.
Graville (Joachim Malet de), fils de
l'amiral, p. 39.
Graville (Louise Malet de), fille de
l'amiral, p. 18, 39, 40, 41, 43, 51,
52, 61,81.
Graville (Jeanne Malet de), fille de
l'amiral, p. 12, 18, 39, 43 et suiv.,
51, 52, 76,81,84, 97, 177.
Grignan (Pauline de), p. 263.
Gringoire (Pierre), p. 37.
Guernadon (Macé), p. 27.
Guise (Maison de), p. 194, 200.
Guise (François de Lorraine, 2e duc
de), p. 178, 182.
Guise (Henry de Lorraine, 3e duc
de), p. 180, 182, 183, 184, 189, 190,
193, 201-209.
Guise (Catherine de Clèves, prin-
cesse de Porcien, puis duchesse
de). Voy. Clèves.
Guise (Louis de Lorraine, cardinal
de), p. 206.
Guise (Charles de Lorraine, 4e duc
de), p. 228, 229, 230, 241 .
Guise (Louis de Lorraine, chevalier
de), puis duc de Joyeuse, p. 259.
Guise (Marie de Lorraine, dite M1,e
de), sœur du précédent, p. 259.
Guyon de Sardière (J.-B. Denis i,
p. 175.
Gyê (Pierre de Rohan, sgr de), ma-
réchal de France, p. 12.
Halde (Pierre de Sourhouette du),
sgr et baron d'Avrilly), p. 187.
Harcourt (Le comte d'), p. 6.
hautefort (Edme d'), p. 207.
Hauteville (Isabelle de), dame de
Loré, p. 57.
Hauvette (Henri), p. 136, 140, 142.
Hémont, p. 267.
Hennequin (Antoine), sgr d'Assy, p.
242, 247.
Hennequin (Catherine), p. 242, 247,
265.
Henri II, roi de France, p. 42, 163.
Henri III (Henri de Valois, duc
d'Orléans, puis d'Anjou, roi de
France sous le nom de), p. vm,
ix, 182, 183, 184, 185, 188, 189,
191, 200, 202, 203, 204, 205, 207,
290, 296.
Henri IV (Henri de Bourbon, roi de
Navarre, puis roi de France sous
INDEX ALPHABÉTIQUE
313
le nom de), p. 183, 184, 188, 208,
209,210, 213,215, 216, 217, 218,
220-224, 226, 228, 229, 230, 231 ,
233, 234, 238, 239, 240, 243, 253,
256, 257, 264, 274, 283, 289.
Henri VIII, roi d'Angleterre, p. 87,
141.
Herberay des Essarts (Nicolas d*),
p. 138.
Hilaire (Le P.), p. 220.
Hogberg (M.), p. vu.
Homère, p. 104.
Humières (Louise d'), femme de
Guillaume de Balsac, p. 178, 274.
Hurault de V Hôpital (Paul), arche-
vêque d'Aix, p. 247.
ïlliers (Maison d'),p. 265.
Illiers (Jacques d'), sgr de Chan-
temesle, p. 265.
Illiers (Léon d'), p. 265.
Innocent X (J.-B. Panfili, pape sous
le nom d'), p. 262.
Jacquemart- And ré (Le Musée), p.
214.
Jaligny (Guillaume de), p. x.
Jamyn (Amadis), p. 200.
Jean II, roi de France, p. 6.
Jean-Casimir, roi de Pologne, p.
257, 261.
Jeanne d'Arc, p. 7, 13, 280.
Jeannin (Le Président), p. 230.
Joab, p. 292.
Jonathas, p. 225.
Jonquière (M. de), p. 127.
Josèphe (Flavius), p. 68.
Jouffroy (Le cardinal Jean), p. 26.
"Karlostadt (André Bodenstein, dit),
p. 95.
Khomasbêlos, roi de Chaldée, p. 69.
La Baume-Pluvinel (M1,e de), p. 5,
18.
Labitte, libraire, p. 270.
Laborde (Le comte Alexandre de),
p. 18.
La Bourdaisière (Georges Babou,
sgr de), p. 189.
La Châtre (Claude, baron de), ma-
réchal de France, p. 209.
La Châtre (Marie de), p. 265.
La Croix du Maine (François Gru-
dé, sieur de), p. 138.
La Faille (Germain de), p. 26.
La Font (Jeanne de), p. 138, 139,
140.
La Fontaine (Jean de), p. 128, 138.
La Guerche (Jeanne de), p. 6.
La Monnoye (Bernard de), p. 282.
La Motte (Simon de), sous-prieur
des Célestins de Marcoussis, p. 38,
39, 62, 63, 74, 179, 213.
Landes (des), p. 79.
Lante (Luca del), p. 32.
Larchant (Nicolas de Grimouville,
sgr de), p. 184.
La Rochefoucauld-Langeac (Louis-
Christophe de). Voy. Urfé.
Lascaris (Anne de), p. 166.
La Tour-d'Auvergne (Nicolas-Fran-
çois-Julie de La Tour d'Apchier,
comte de), p. 168.
La Tremoïlle (Louis de), vicomte de
Thouars, prince de Talmont,
p. 10,29.
Lauzun (Antonin de Caumont, duc
de), p. 263.
La Valette (Jean-Louis de Nogaret,
sgr de). Voy. Epernon.
314
INDEX ALPHABÉTIQUE
La Vallière (Françoise-Louise de La
Baume Le Blanc, duchesse de),
en religion sœur Louise de la
Miséricorde, p. 175, 264.
La Vallière (Louis-César de La
Baume Le Blanc, duc de), p. 174,
175, 269.
La Varenne (Guillaume Fouquet,
marquis de), p. 215.
Le Brun (Charles), p. 128.
Lefèvre (Pierre), dit maître Fabri,
p. 111,123.
Lefèvre (Seveste), p. 64.
Lefèvre d'Etaples (Jacques), p. 89,
94.
Le Franc (Martin), prévôt de Lau-
sanne, p. 120.
Le franc (Abel), professeur au Col-
lège de France, p. 119, 120.
Le Gentilhomme (Guillaume), avo-
cat au Parlement de Paris, p. 98,
99.
Le Gorgias (Pierre), p. 27.
Le Maire de Belges (Jean), p. 113.
Lennox (Edme Stuart, duc de), sgr
d'Aubigny, p. 178, 225.
Le Prévost (Etienne), p. 39.
Le Roux (Olivier), p. 27.
Le Roux de Lincy (Adrien-Jean-
Victor), p. 272, 274.
Lesdiguières (François de Bonne,
duc de), maréchal de France,
p. 256.
UEstoile (Pierre de), p. 181, 189,
190, 191,194, 196, 200, 201.
Lettes des Prez (Antoine de). Voy.
Montpezat.
Lettes des Prez (Balthazarde de),
p. 187, 293.
Lévis (Guy I de), p. 293.
Lêvis (Guillaume de), p. 293.
Lévis (Charles de), évoque de Lodè-
ve, p. 257.
Lévis-Caylus (Maison de), p. 195.
Voy. Caylus.
Le Viste (Claude), p. 99.
Livarot (Jean d'Arces, baron de),
p. 191, 194, 195, 196, 286, 287,288.
Longueville (Anne-Geneviève de
Bourbon-Condé, duchesse de),
p. 259, 263.
Longuyon (Jacques de), p. 277.
Lorraine (René II, duc de), p. 9.
Lorraine {Le cardinal Jean de), p. 92.
Louis IX, roi de France, p. 293.
Louis XI, roi de France, p. 7, 8,
20, 22-27.
Louis XII, roi de France, p. vi, 12,
13, 14, 34, 35, 43, 44, 46, 48, 49,
62, 75, 79, 85, 111. Voy. aussi Or-
léans (Louis II, duc d').
Louis XIII, roi de France, p. 221,
231, 233, 256.
Louis XIV, roi de France, p. 63,
128, 166, 257,264.
Luther (Martin), p. 95.
Lyon (Gaston du), sénéchal de Tou-
louse, p. 25.
Machault (Guillaume de), p. 110,
111.
Mademoiselle (Anne-Marie-Louise
d'Orléans, duchesse de Montpen-
sier, dite la Grande), p. 259-263.
Maignelais (Antoine de Halluin,
marquis de), p. 194.
Mainlenon (Louis d'Angennes, sgr
de), p. 206.
Malet (Guiliaume), p. 5.
Malet (Durand), p. 5.
INDEX ALPHABÉTIQUE
315
Malet (Guillaume II), p. 6.
Malet (Ernez), p. 6.
Malet (Robert), p. 6.
Malet (Guillaume III), p. 6.
Malet (Robert III), p. 6.
Malet (Jean I), p. 6.
Malet (Jean III). Voy. Graville.
Malet (Jean IV). Voy. Graville.
Malet (Jean V). Voy. Graville.
Malet (Jean VI). Voy. Graville.
Malet (Sir Charles Saint-Lo),p. 6.
Malte-Brun (Victor-Adolphe), p. 4,
50, 70, 99, 278.
Marco Polo, p. 278.
Marguerite d'Autriche, p. 10, 111,
138.
Marguerite de Valois-Angoulême,
duchesse d'Alençon, puis reine de
Navarre, sœur de François Iep,
p. vi, 51 , 54, 86, 88, 89, 90, 92, 93,
94, 96, 99, 100, 113, 121, 138, 141,
156, 157.
Marguerite de Valois, reine de Na-
varre, femme d'Henri, roi de Na-
varre, plus tard roi de France
sous le nom d'Henri IV, p. 182,
183, 184, 188, 191, 208, 217, 239.
Marie de Médicis, reine de France,
p. 213, 218, 219, 220, 222, 227, 229,
230,231,233,234,238, 239, 240, 255.
Marillac (Michel de), p. 247.
Marot (Jean), p. 113.
Marot (Clément), p. 88, 103, 104, 112,
122, 141.
Marteau (Michel), sgr de La Cha-
pelle, p. 208.
Martel (Charles), sgr de Bacque-
ville, p. 99,162.
Martigues (Sébastien de Luxem-
bourg, vicomte de), p. 183.
Martin Le Roy (M.), p. 174.
Martinville (Mme de), p. 57.
Massé (René), p. 103.
Masson (Pierre-Maurice), p. x.
Matheolus, p. 120.
Maugiron (Laurent de), baron d'Am-
puis, p. 193.
Maugiron (François de), p. 193-197,
200, 201,286.
Mauguin, avocat au Parlement de
Paris, p. 248.
Maulde La Clavière (R. de), p. 54,
55.
Mauléon (Giraud de), p. 191 .
Maulevrier (Charles-Robert de La
Marck, comte de), p. 185, 186.
Maximilien d'Autriche, p. x, 9, 10,
11, 138.
Mayenne (Charles de Lorraine, duc
de), p. 203, 209.
Médicis (Pierre de), p. 30, 31 .
Médicis (Catherine de) . Voy. Cathe-
rine.
Médicis (Marie de). Voy. Marie.
Merki (M. Charles), p. 215, 229.
Meschinot (Jean), p. 104, 111 .
Meung (Jean de), p. 120.
Michelet (Jules), p. 216,229.
Milan (Valentine de), p. 7, 88, 101.
Milan (Francesco Sforza, duc de),
p. 23.
Milan (Jean-Galéas-Marie Sforza,
duc de), p. 9.
Milly (René de), sgr d'Illiers, p.
46.
Mirabeau (Honoré-Gabriel Riquet-
ti, comte de), p. 139.
Miramon (Maison de), p. 163.
Miramon (Charles de Cassagnes de
Beaufort, marquis de), p. 195.
M 6
INDEX ALPHABÉTIQUE
Molinet (Jean), p. 111, 113.
Monluc (Biaise de), maréchal de
France, p. 210.
Monseigneur (Louis de France, dau-
phin, fils de Louis XIV, dit),
p. 166.
Monsieur (François de Valois, frère
de Henri III, dit). Voy. Anjou.
Monsieur (Philippe, duc d'Orléans,
frère de Louis XIV, dit), p. 258.
Montaigu ou Montagu (Jean de),
p. 7, 58, 59, 61,62.
Montaigu (Bonne de), p. 7.
Montaigu (Jacqueline de), p. 7.
Montai (Amaury de), sgr de La Ro-
quebrou, p. 37.
Montauban (Guillaume de Rohan,
prince de Léon, sgr de), amiral
de Franee, p. 7.
Montauban (Marie de), p. 7.
Montberon (Blanche de), p. 268,271,
272.
Montbron, p. 248.
Montespan ( Françoise- Athénaïs de
Rochechouart, marquise de), p.
274.
Montfaucon (Guillaume de), p. 27.
Montfaucon (Dom Bernard de), p.
66.
Montfaucon (Le sire de), p. 29.
Montfort (Maison de), p. 293.
Mont fort (Le comte de), p. 293.
Montigny (Louis de Rochechouart,
sgr de), p. 187.
Montmorency (François, duc de),
maréchal de France, p. 192.
Montmorency (Charlotte de), com-
tesse d'Auvergne, p. 252.
Montmorency (Charlotte-Marguerite
de). Voy. Condé.
Montmorin Saint-Hârem (Gaspard
de), p. 163.
Montpensier (Gilbert de Bourbon,
comte de), p. 32.
Montpensier (François de Bourbon,
duc de), p. 180, 181.
Montpensier (Henriette-Catherine
de Joyeuse, duchesse de), p. 230.
Montpezat (Antoine de Lettes des
Prez, sgr de), maréchal de France,
p. 187, 293.
Montsoreau (Jeanne Chabot, dame
de), p. 268, 271,272.
Morgan (Thomas), p. 224.
Momay (Philippe de), sgr du Pies-
sis, p. 289.
Musset (Alfred de), p. 129.
Nangis (Nicolas de Rrichanteau,
marquis de), p. 242.
Navarre (Jean d'Albret et Catherine
de Foix, roi et reine de), p. 9.
Navarre (La reine de). Voy. Mar-
guerite.
Navarre (Henri de Bourbon, roi de).
Voy. Henri IV.
Nemours (Jacques d'Armagnac, duc
de). Voy. Armagnac.
Nemours (Anne d'Esté, duchesse de
Guise, puis de), p. 207.
Nemours (Charles-Emmanuel de
Savoie, duc de), p. 203.
Nesson (Pierre de), p. 103.
Nesson (Jamette de), p. 103.
Nevers (Jean de Bourgogne, comte
de), p. 9.
Nevers (Charles II de Gonzague, duc
d»), p. 220.
Nevers (Pierre de), p. 64.
Noailles (Anne de), marquis de
Montclar, p. 195.
INDEX ALPHABÉTIQUE
317
Nogaret (Marie-Madeleine-Agnès de
Gontaut-Biron, marquise de), p.
166.
O (François d'), p. 192.
Oannès, p. 69.
Œcolampade (Jean Husgen, dit),
p. 91, 92, 94, 95.
Orange (Jean II de Châlon, prince
d'), p. 9.
Orléans (Louis, duc d'), p. 7, 61.
Orléans (Charles, duc d'), p. 129.
Orléans (Louis II, duc d'), plus tard
roi de France sous le nom de
Louis XII, p. 9, 10, 11, 34, 35, 43.
Ovide, p. 121, 128,156,270.
"Palma-Cayet (Pierre- Victor) , p.
183.
Passano (Giacomo), p. 173.
Paul V (Camille Borghèse, pape
sous le nom de), p. 256.
Paulmy (René d'Argenson, marquis
de), p. 175, 283.
Perret (P. -M.), p. vu.
Péricard (Jean), p. 206, 207.
Perron (de Langres), p. 62, 64, 65.
Pesteils (Jean-Claude, sgr de Salers
et de), p. 195.
Pesteils (Anne de), p. 195.
Pesteils (autre Anne de), p. 195.
Pesteils (Camille de), p. 195.
Philadelphe (Eusèbe), pseudonyme
de Nicolas Barnaud, p. 289.
Philippe III, roi d'Espagne, p. 222,
223.
Phillipps (Sir Thomas), p. 65, 66.
Pichon (Le baron Jérôme), p. 285.
Pie II (^Eneas Sylvius Piccolomini,
pape sous le nom de), p. 24.
Piennes (Charles de Halluin, mar-
quis de), p. 194.
Pierre (Maître), p. 64.
Pisan (Christine de), p. 120, 278.
Pluviers (M. de). Voy. Entraguet.
Poncet (Maurice), curé de Saint-
Pierre-des-Arcis, p. 197.
Pons (M»e de), p. 191.
Pontchâteau (Sébastien-Joseph de
Coislin du Cambout, dit l'abbé
de), p. 263.
Porchères (Honorât Laugier, sieur
de), de l'Académie française, p.
104.
Porcien (La princesse de). Voy.
Clèves.
Pot (Marie), p. 46.
Pot (Jean), sgr de Rhodes et de
Chemault, p. 162.
Premierfait (Laurent de), p. 137.
"Rabelais (François), p. 57, 72, 88,
102.
Rambouillet (Nicolas d'Angennes,
marquis de), p. 206.
Raminagrobis, p. 104.
Raulin (Jean), p. 15.
Raulin (Robert), p. 15.
Ravaillac (François), p. 229.
Resch (Conrad), p. 93.
Retz (Jean d'Annebaut, baron de),
p. 184.
Retz (Albert de Gondi, duc de),
maréchal de France, p. 184.
Retz (Claude-Catherine de Clermont,
dame de Dampierre, maréchale
de), p. 183, 184, 208.
Ribérac (François d'Aydie, vicomte
de), p. 194, 195, 196, 197, 286, 287.
Richard II, roi d'Angleterre, p. 7.
318
INDEX ALPHABETIQUE
Richelieu (François du Plessis, sgr
de), p. 208.
Richelieu (Armand-Jean du Plessis,
cardinal de), p. 260.
Robert II, roi de France, p. 6.
Robert de France. Voy. Bourgogne.
Robert Courte-Heuse, duc de Nor-
mandie, p. 6.
Robertet (Jean), p. 111, 267.
Rochechouart (Philippe de), p. 274.
Rohan (Guillaume de). Voy. Mon-
tauban.
Rohan (Pierre de). Voy. Gyé.
Rohan-Guéménée (Jacqueline de),
p. 179, 213, 242, 245, 265.
Ronsard (Louis de), p. 156.
Ronsard (Pierre de), p. 103, 199,200.
Roscieux ou Rossieux (Denis de),
p. 208.
Rostand (Edmond), p. 104.
Roussel (Gérard), évêque d'Oloron,
p. 89, 94.
Sabrevois (Guillaume de), p. 28.
Saint-André (Le sire de), p. 29.
Saint-Chamond (Théodore de), abbé
de Saint-Antoine, p. 92, 93.
Saint-Gelays (Jean de), p. 9.
Saint-Gelays (Octavien de), p. 156,
267, 272.
Saint-Léran, pour Léran (Maison de^,
p. 293.
Saint-Luc (François d'Espinay, sgr
de), p. 192, 193.
Saint-Mégrin (Paul d'Esluerde Caus-
sade de), p. 181, 191, 192, 200,201,
289.
Saint-Germain (Le comte de), p. 168,
169.
Saint-Paul (Le bâtard de), p. 34.
Sainte-Reuve (Charles- Augustin), p.
129.
Sainte-Marthe (Charles de), p. 86.
Sainte-More (Benoît de), p. 136.
Saint-Simon( Françoise de Rouvroy),
dame de, p. 76.
Saint-Simon (Louis, duc de), p. 166,
257, 264, 265.
Saint-Simon (Gabrielle de Durfort,
duchesse de), p. 166.
Sand ( Armandine - Lucile - Aurore
Dupin, baronne Dudevant, dite
George), p. 158.
Sanuto (Marino), p. 141.
Sara, p. 297.
Sauvageot (Charles), p. 181.
Sauvai (Henri), p. 60, 61, 98, 99.
Savoie (Maison de), p. 165.
Savoie (Louise de), p. 93.
Savoie-Tende (Renée de), p. 165.
Scarron (Paul), p. 154, 253.
Schomberg (Gaspard de), p. 184,194,
Schomberg (Georges de), p. 194-197,
286-288.
Scudéry (Madeleine de), p. 158.
Second (Jean Everaerts, dit Jean),
p. 139.
Séguier (Charlotte), duchesse de
Sully, puis duchesse de Verneuil,
p. 257.
Sélénis, p. 171, 172.
Seneuze, libraire, p. 282.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chanlal,
marquise de), p. 128, 257,258,263.
Sévigné (Françoise-Marguerite de),
comtesse de Grignan, p. 128.
Sforza. Voy. Milan.
Sibilet (Thomas), p. 112, 123, 127.
INDEX ALPHABÉTIQUE
319
Sigismond, empereur d'Allemagne,
p. 117.
Soissons (Charles de Bourbon, comte
de), p. 245, 247.
Solario (Andréa), p. 45.
Sorbin de Sainte-Foy (Arnaud), p.
197, 198, 288 et suiv.
Soubise (Armand de Rohan, cardinal
de), p. 174.
Souvré (Gilles de), mai^quis de Cour-
tenvaux, p. 191, 193.
Stace, p. 135.
Staël (Anne-Louise-Germaine Nec-
ker, baronne de), p. 100.
Slandonck (Jean), p. 15, 17.
Stephens, p. 283.
Stuart (Jean), p. 178.
Sully (Maximilien de Béthune, baron
de Rosny, puis duc de), p. 216,
218, 222, 238.
Tallaru (La demoiselle de), p. 268,
271.
Tallemanl des Réaux (Gédéon), p.
221,228, 231, 240, 248.
Tamizey de Larroque (Philippe), p.
33, 36.
Thérèse (Sainte), p. 260, 264.
Thiboust (Jacques), sgr de Quantil-
ly,p. 138.
Thou (Jacques-Auguste de), p. 196,
203, 205, 207.
Tibulle, p. 121.
Tobie, p. 297.
Tory (Geoffroy), p. 102, 103, 105,
112, 134.
Toscane (Ferdinand de Médicis,
grand duc de), p. 218.
Touchebœuf. Voy. Clermont-Ver-
teillac.
Touchet (Marie), dite Madame d'En-
tragues, femme de François de
Balsac d'Entragues, p. 179, 206,
213, 214, 225, 231, 241-246,250,
297,302, 303.
Toussain (Pierre), p. 91, 92, 93, 95,
96.
Trémont (Claude de Semur,sgr de),
p. 206.
TJrfé (Maison d'), p, ix, 143,164,165,
166, 173, 174, 175, 273, 277, 278,
281, 282.
Urfé (Claude d'), p. 97, 157, 162,
163, 164, 174,277,280,282.
Urfé (Jacques de Lascarisd'),p. 165,
166.
Urfé (Louise d'), p. 163.
Urfé (Honoré d1), p. 157, 158, 166.
Urfé (Louis d'), évêque de Limoges
p. 166.
Urfé (Joseph-Marie de Lascaris
marquis d'), p. 166, 167.
Urfé (Louis-Christophe de La Ro-
chefoucauld de Lascaris, marquis
d'), p. 167.
Urfé (Jeanne Camus de Pontcarré,
marquise d1), p. 167 et suiv., 174,
175, 176.
Urfé (Adélaïde -Marie-Thérèse d'),
marquise du Chastellet, p. 172,
175, 176.
Vaissière (M. Pierre de), p. 64.
Valois (Marguerite de). Voy. Mar-
guerite.
Vendôme (Les comtes de), p. 265.
Vendôme (Jacques de), vidame de
320
INDEX AM'UAISÉTIQUU
Chartres, prince de Chabanais, p.
40, 61, 76, 81.
Vendôme (Louis de), vidame de
Chartres, p. 40,41, 83, 84.
Vendôme (Charles de), sgr de Gra-
ville, p. 40, 41.
Vendôme (Catherine de), p. 40.
Vendôme (Louise de), p. 40.
Vendôme (François de), vidame de
Chartres, p. 41, 42, 43.
Ventadour (Maison de), p. 293.
Ventadour (Le duc de), p. 257.
Verfeil (Jean deTubières-Grimoard,
baron de), p. 195.
Verneuil (La marquise de). Voy. Bal-
sac (Catherine-Henriette de).
Verneuil (Gaston-Henri de Bourbon,
marquis, puis duc de), p. 214,222,
223, 256, 257, 262.
Verneuil (Gabrielle-Angélique de).
duchesse d'Épernon, p. 222, 231,
256, 257, 258, 259.
Villebresme (Macé de), p. 284.
Villequier (Claude de), p. 184.
Villeroy (Nicolas de Neufville, sgr
de), p. 203, 204, 210.
Villeroy (Mmede), née Madeleine de
L'Aubespine, p. 200.
Villon (François), p. 110, 122.
Vinci (Léonard de), p. 45, 46.
Vinta (Belisario), p. 221.
Virgile, p. 104.
Visconti (Bonne de), p. 7, 88.
Vitali (Le comte Philippe), p. 76.
Vitteaux (Guillaume Duprat, baron
de), p. 188, 189.
Voisin, libraire, p. 270.
Voiture (Vincent), p. 127, 128.
Vulson de La Colombière (Marc), p.
196, 285.
'Wahlund (M. Cari), professeur
à l'Université d'Upsal, p. vi,
vu, 40, 58, 85, 130, 131, 142,
156, 280.
Wladislas VII, roi de Pologne, p. 261.
Wurtemberg (Le duc Ulrich de), p. 91.
Yémeniz (N), p. 269.
Yzarn. Voy. Frayssinet.
Zamet (Sébastien), p. 242.
Zwingli (Ulrich), p. 93, 95.
ADDITIONS ET CORRECTIONS
P. 6, dernière ligne du texte : au lieu de 1407, lire 1395.
P. 9, note 1, ligne 2 : au lieu de Saint-Gelais, lire Saint-Gelays .
P. 15, note 1, sur Jean Raulin. — Ses sermons étaient égayés
d'historiettes. L'une de ces historiettes a profité à Rabelais
(Tiers livre, ch. ix, xxvn).
P. 17, ligne 22 : au lieu de nous retrouverons, lire nous recon-
naîtrons.
P. 30, ligne 8 : au lieu de Librafatta, lire Libre fatto.
ligne 27 : Quelques jours plus tard, Charles VIII partait
pour Florence...
Robert de Balsac l'y avait précédé. Il profita de ce que Pierre
de Médicis avait pris la fuite pour piller son palais, « disant que
leur bancquier (la banque des Médicis) à Lyon luy debvoit grant
somme d'argent. Et entre aultres choses print une licorne
entière, qui valloit six ou sept mille ducats, et deux grans pièces
d'une aultre, et plusieurs aultres biens. » (Commynes, Mémoires,
éd. B. de Mandrot, t. II, p. 164).
P. 33, dernière ligne du texte : au lieu de Mutrone, lire Motrone ;
au lieu de Librafatta, lire Librefatto.
P. 38, ligne 3 : après la laine, mettre une virgule.
P. 52, note 2 : remplacer le texte de la note par le texte suivant :
C'est en parlant d'Elisabeth de Valois, reine d'Espagne, qu'il
emploie cette expression.
P. 53, ligne 3 : après Anne de Graville, mettre un point.
P. 54, note 2 : au lieu de Seconde partie, chap. II, lire : p. 157,
n. 2.
P. 57, note 1 : au lieu de de Guillaume de Bellay, lire du cardinal
du Bellay.
P. 76, note 1, ligne 3 : au lieu de Rouvray, lire Rouvroy.
P. 85, note 1 : au lieu de Loiuse, lire Louise.
P. 88, note 3 : après de son côté, mettre deux points.
P. 96, ligne 14: au lieu de receleuse, lire receleuse.
21
322 ADDITIONS ET CORRECTIONS
P. 99, note 2, ligne 3 : au lieu de enfant, lire enfants.
P. 101, ligne 15: au lieu de Veria, lire Verria; ligne 6 de la note :
après Anne, supprimer la virgule.
P. 137, ligne 11 : au lieu de Knightestale, lire KnighVs taie.
P. 140, ligne 9 : au lieu de rajeunir e, lire rajeunir et.
P. 145, ligne 7 : au lieu devouldroit, lire vauldroit.
P. 178, note 1, ligne 3: au lieu de comte de Lennox, lire duc de
Lennox.
P. 182, note 2 : au lieu de Huguerie, lire Huguerye.
Page 191, ligne 3, et 192, lignes 4, 9, 11 : au lieu de Grammont,
lire Gr amont.
P. 207, note 3, ligne 2 : au lieu de L. de Vaissière, lire P. de Vaissière.
P. 208, dernière ligne du texte : Roscieux, le maire ligueur d'Or-
léans...
C'est à tort que j'ai qualifié Roscieux de maire d'Orléans. Le
maire d'Orléans, en 1588, était Jean Longuet, sieur de La Girau-
dière. Le Roscieux ou Rossieux qui souleva la ville fut probable-
ment Denis de Rossieux, intendant général des vivres de l'armée
de Dauphiné, l'un des plus intimes serviteurs du duc de Guise.
P. 214, dernière ligne du texte : au lieu de Physiquement, lire Au
physique.
P. 215, avant-dernière ligne du texte : supprimer alors.
P. 245, ligne 3 : 3/me d'Entragues, qui avait gardé toute sa foi dans
ce genre d'engagements...
De fait, les tribunaux les prenaient ordinairement très au
sérieux. « Le mercredy 18 de ce mois (août 1604), rapporte L'Es-
toile, un maître des comptes de la ville de Rennes en Bretagne
fut condamné, par un arrêt de la cour, d'épouser en face d'Eglise
une veuve à laquelle il avoit promis le mariage... Il fut dit par
son arrêt... qu'il épouseroit tout-à-1'heure, ou, à faute de ce
faire, que dans deux heures après midi ilauroit la tête tranchée...
Le président Mole lui en prononça l'arrêt en ces mots : « Ou
mourez, ou épousez, telle est la volonté et résolution de la cour. »
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Avant-propos v-x
Première partie.
LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE
SA VIE
Chapitre premier. — La famille d'Anne de Graville.
I. — Les Malet. — L'amiral Louis Malet de Graville
(vers 1445-1516). — Origine des Malet. — Le rôle
politique de l'amiral de Graville sous Louis XI,
Charles VIII et Louis XII ; ses qualités ; ses goûts de
collectionneur et de bibliophile.
II. — Les Balsac d'Entragues. — Leurs origines.
Rauffet II de Balsac, sénéchal de Nîmes et de Beau-
caire. — Robert de Balsac, sénéchal d'Agenais et de
Gascogne : son premier séjour en Italie (1464-1467);
son rôle dans le drame de Lectoure (1473) ; son ma-
riage ; il prend part, en 1488, à la guerre de Bre-
tagne, et, en 1494, à l'expédition de Naples ; il est
nommé gouverneur de la citadelle de Pise; il la livre
aux Pisans (1496) ; ses opuscules : la Nef des ba-
tailles et le Droit chemin de Vhôpital ; ses enfants ;
sa mort (1503).
III. — Marie de Balsac et ses deux filles aînées. —
Louise de Graville ; son mariage avec Jacques de
324 TABLE DES MATIÈRES
Vendôme (1497); son petit-fils François de Vendôme.
— Jeanne de Graville ; son mariage avec Charles de
Chaumont d'Amboise (1491) ; sa vie auprès de Jeanne
de France ; son second mariage ; sa mort (1540). —
Les demoiselles de Graville et François Ier : une
légende calomnieuse 3
Chapitre II. — Vie d'Anne de Graville.
Sa naissance (vers 1490) ; son portrait physique et mo-
ral. — Sa jeunesse : le château de Marcoussis, l'hôtel
du Porc-Epic. Son roman d'amour : son enlèvement
par Pierre de Balsac (1506). — Son mariage clandes-
tin. L'amiral de Graville engage contre les jeunes
époux une instance criminelle. Réconciliation (1509);
l'amiral n'en déshérite pas moins sa fille : convention
du 20 novembre 1510; déclaration du 30 janvier 1512 ;
testaments du 11 avril 1514 et du 26 juin 1516. —
Anne, dame d'honneur de la reine Claude: elle écrit,
sur son ordre, le « rommant » de Palamon et Arcita.
— Elle se retire à Malesherbes. — Ses sympathies
pour la Réforme; elle donne asile à Pierre Toussain :
lettre du 26 juillet 1526. — Sa mort et celle de Pierre
de Balsac. — Ses goûts ; sa célébrité : l'un de ses
rondeaux cité par Geoffroy Tory 53
Deuxième partie.
L'OEUVRE POÉTIQUE D'ANNE DE GRAVILLE
Chapitre premier. — Suite de rondeaux d'après la belle
DAME SANS MERCY d'AlaIN ChaRTIER.
I. — La poésie française dans les premières années du
XVIe siècle. — L'école des rhétoriqueurs.
II. — La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier. —
TABLE DÉS MATIÈRES 325
Analyse du poème ; il fait scandale ; son prodigieux
succès ; comment il se rattache à la « querelle des
femmes ».
III. — Grandeur et décadence du rondeau. — Origine
du mot ; évolution du genre. Le rondeau dans sa
forme définitive : ses qualités ; son insuffisance comme
moyen d'expression ; les rhétoriqueurs en abusent ;
la Pléiade le proscrit ; il est remis à la mode par Voi-
ture, et meurt sous Benserade.
IV. — Les rondeaux d'Anne de Graville. — A qui
dédiés? Quelques spécimens de ces rondeaux 109
Chapitre II. — Palamon et Arcita.
I. — La Teseidede Boccace. Imitations et traductions
de la Teseide. — La Teseide tient plutôt du roman
que de l'épopée. Succès du poème. Chaucer s'en ins-
pire. Il est traduit en prose française. Jeanne de La
Font le met en vers français au commencement du
xvie siècle.
II. — Le « rommant » de Palamon et Arcita. — Date
probable de la composition : 1521. Anne s'est-elle
inspirée directement de Boccace ? — Analyse du
poème. — Critique. Jugement littéraire sur Anne de
Graville 135
Troisième partie.
LA POSTÉRITÉ D'ANNE DE GRAVILLE
Chapitre premier. — Jeanne de Balsac Les d'Urfé.
La seconde fille d'Anne de Graville, Jeanne de Balsac
(1516-1542), épouse Claude d'Urfé (1532). La biblio-
thèque des d'Urfé. — La postérité de Jeanne de Bal-
sac : Honoré d'Urfé. Décadence de la maison d'Urfé.
326 TABLE DES MATIÈRES
Le marquis Joseph-Marie d'CJrfé (mort en 1724) ;
Louis-Christophe de La Rochefoucauld-Langeac, mar-
quis d'Urfé (1704-1734). — La marquise d'Urfé, née
Pontcarré (1704-1775) ; elle donne dans l'alchimie et
la cabale. Ses relations avec Casanova : la grande
mystification ; les bijoux volés. — La bibliothèque
des d'Urfé transportée à Paris. Elle est achetée, en
1777, par le duc de La Vallière. A la mort de La Val-
lière, la Bibliothèque royale en recueille les débris
(1784). Achille-François-Félicien de Lascaris d'Urfé,
marquis du Chastellet (1759-1794) 161
Chapitre II. — Deuxpetits-fils d'Anne de Graville.
I. — François de Balsac d'Entragues (1541-1613). —
Il épouse en premières noces Jacqueline de Rohan, en
secondes noces Marie Touchet. Son rôle dans la Ligue.
II. — Entraguet (1547-1599). — Ses débuts à la cour :
il est l'amant de Marguerite de Valois, puis de la
maréchale de Retz. Il accompagne le duc d'Anjou
en Pologne (1573). Retour de Pologne; séjour à Lyon.
Disgrâce (1 574). — Les mignons. Chronique de la
cour en 1578. Le duel du 27 avril : récits de L'Estoile
et de Brantôme ; les funérailles de Caylus ; l'oraison
funèbre d'Arnaud Sorbin ; les épitaphesde Desportes
et de Ronsard, les sonnets d'Amadis Jamyn. — En-
traguet adhère à la Ligue, puis revient, ainsi que son
frère, au parti du roi. Négociation au sujet d'Orléans.
— Le rôle des Balsac dans le drame de Blois ( 1 588) . —
Les dernières années d'Entraguet 177
Chapitre III. — Deux arrière-petites-filles
d'Anne de Graville.
I. — Catherine- Henriette de Balsac d'Entragues,
marquise de Verneuil (1579-1633). — Sa vie en rac-
TABLE DES MATIÈRES 327
courci : elle se fait donner par Henri IV une promesse
de mariage (1er octobre 1599) et se prétend sa femme
légitime ; ses enfants ; conspirations auxquelles elle
prend part; la promesse rendue (1604) ; l'arrêt du
Parlement du 2 février 1605 ; le roi s'éprend de Char-
lotte de Montmorency (1608) ; la retraite et les der-
nières années d'Henriette. — Explication de son atti-
tude à l'endroit de Marie de Médicis. — Valeur juri-
dique de la promesse de 1599 : le mariage dans le droit
canonique classique ; théorie des promesses de ma-
riage ; mariages « présumés » résultant d'une promesse
suivie de copula carnalis. L'opinion d'Henri IV; les
inquiétudes de Marie de Médicis.
II. — Marie-Charlotte de Balsac (TEntragues (1588-
1644). — Sa vie, calquée sur celle de sa sœur. Sa
liaison avec Bassompierre. Promesse réciproque de
mariage du 10 juillet 1610. Marie-Charlotte cite Bas-
sompierre devant l'official de Paris (1612). L'affaire
portée devant le Parlement de Rouen : scènes de
mœurs judiciaires. Plaidoirie de François de Bréti-
gnières. L'arrêt du 11 septembre 1615 221
Chapitre IV. — La postérité des demoiselles de Balsac
I. — Leurs enfants. — Gaston-Henri de Bourbon,
marquis, puis duc de Verneuil (1601-1682) ; il est
nommé évêque de Metz (1612) ; il épouse la duchesse
de Sully (1668). — Gabrielle-Angélique de Verneuil
(1603-1627); elle épouse, en 1622, Bernard de Noga-
ret, marquis de la Valette, puis duc d'Epernon. —
Louis de Bassompierre, évêque de Saintes (1610-
1676).
II. — La petite-fille d' Henriette : Mlle d'Epernon (1624-
1701). — Mariages manques ; elle entre au Carmel
(1648) ; elle devient duchesse d'Epernon (1661) ; son
328 TABLE DES MATIÈRES
influence mondaine, ses austérités, sa sainte mort.
III. — La fin des Balsac 255
APPENDICE
I. — Le poème de la Dame sans sy 267
II. — La bibliothèque d'Anne de Gra ville 273
III. — Les manuscrits de Palamon et Arcita 281
IV. — Le duel de 1578 d'après Vulson de la Colom-
bière 285
V. — Arnaud Sorbin et l'oraison funèbre de Jacques de
Lévis-Caylus 288
VI. — Plaidoirie de François de Brétignières pour
Marie-Charlotte de Balsac 296
Index alphabétique 305
Additions et corrections 321
HACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
PQ Montmorand, Maxime de
1625 Anne de Graville
G56Z76
él